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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 07:00

 

Paris, fin octobre. Le froid commence à piquer. J'ai rendez-vous dans un café, dans le XXe. Entre Gambetta et Père Lachaise. Je trouve le coin serein, c'est un quartier que j'aime bien. C'est tout à côté du  Comptoir des mots, une de mes librairies préférées. Il reste un zeste de soleil, je m'installe en terrasse et commande un café. Je suis un peu en avance, ce qui me permet de relire mes notes. J'ai préparé quelques questions, mais David-Ohle-Motorman-02.gifj'espère que d'autres émergeront spontanément au cours de la conversation. J'ai sollicité un entretien avec Nicolas Richard, traducteur de l'anglais vers le français. Parmi la cinquantaine d'auteurs qu'il a traduits1, l'un d'eux est ma grande découverte de la rentrée littéraire dernière, à savoir David Ohle. Son roman Motorman est un ovni au style détonant, explosif, paru aux États-Unis dans les années 1970. Ce sont les éditions Cambourakis qui nous ont proposé la traduction française en 2011.

J'ai eu envie d'interroger Nicolas Richard sur sa vision du métier de traducteur, sur ce texte et ses projets futurs, le tout sous la forme d'une discussion un peu  informelle. Notre entretien sera retranscrit en conséquence.

Nicolas est arrivé, on a discuté brièvement de choses et d'autres. J'ai eu envie d'amorcer la conversation par une note amusante, en évoquant Étienne Dolet, un célèbre traducteur supplicié sur la place publique au XVIe siècle, entre autres pour avoir préféré comprendre la Bible, plutôt que la traduire mot à mot... Anecdote qui m'a amenée à la question suivante :

 

 

 

De quelle manière tu traduis, et qu'est-ce que cette anecdote t'évoque ?

Ce qui est rigolo avec cette histoire sur Étienne Dolet, c'est que c'est encore dans l'air du temps. À l'époque, par rapport aux autorités, il fallait être conforme. Finalement aujourd'hui c'est toujours d'actualité, il y a des limites sur les documents qu'on peut rendre, ou pas. Au temps jadis, les limites étaient religieuses, aujourd'hui ce sont d'autres limites. […] Dans la manière de traduire l'argot par exemple. On voit des choses qu'on ne se permettait pas avant. Il y a une sorte de glissement de la langue. Une traduction n'est plus d'actualité au bout d'un demi-siècle, quasiment.



C'est Faulkner qui a été traduit à partir d'un patois vendéen, pour tenter de rendre l'aspect de son argot !

Faulkner justement, c'était très lissé, aux premières traductions. Globalement, la tendance maintenant est d'aller beaucoup plus vers l'oralité, vers un aspect plus rugueux. Je me situe dans cette lignée. J'essaie d'être le plus fidèle possible à l'auteur, à ce qu'il y a d'écrit sur le papier, à l'impact que l'on imagine sur le lecteur français, le plus équivalent possible à celui du lecteur de la langue source. C'est ça que j'essaie de garder en tête quand je travaille sur un texte.



Cicéron, déclare avoir traduit Démosthène « non pas en traducteur mais en orateur » ; c'est l'orateur qui parle, il fallait être du métier pour le rendre aussi bien que l'auteur. Est-ce que c'est une notion qui te parle, traduire en orateur, en poète... ? 

(Nicolas est perplexe, et réfléchit un temps.) Là j'hésite, ce sont des considérations générales sur le métier. Ce que j'en pense, c'est que si je ne trouve pas un texte bon, ou très bon, je ne le fais pas. Donc évidemment il faut une certaine sensibilité. Mais on peut imaginer un texte purement technique, je peux revenir à Étienne Dolet, il faut quand même comprendre ce qu'on dit ! Même une notice de cafetière électrique, il faut quand même comprendre de quoi on parle. (Un temps.) C'est intéressant, tu poses presque une question sur un plan éthique ! Moi j'ai la chance de traduire ce qui me plaît, ou me plaît énormément. Après, il y a de toutes autres réalités, commerciales, d'offre et de la demande, etc. Plein de gens bourrés de talent font sûrement des choses qui ne les bottent pas tant que ça. On est l'un des pays qui traduisent le plus. Après tout, quand on voit ce qu'il y a sur le marché, on peut imaginer que des gens pas moins sensibles que les autres sont bien obligés de travailler, parce qu'il faut croûter ! » (Rires.)



Je discutais un peu plus tôt dans la journée avec Benoît Virot2, qui me disait qu'il avait le sentiment que Claro et toi formiez une sorte de nouvelle école de la traduction. […] Qu'à vous deux vous formiez finalement, peut-être, le début d'un renouveau, d'un tournant.

On est en plein dedans, c'est difficile à dire. En ce moment y a plein de choses intéressantes à travailler ! Avec, tu vois, les  Cambourakis,  Monsieur Toussaint Louverture,  Quidam... Et puis, sans généraliser, il y a une dimension de camaraderie, de connivence, de convivialité. On bosse tous pas mal, on a la chance de faire paraître des textes qui sont lus, chroniqués, critiqués, il y a un côté excitant, vraiment agréable. L'histoire d'une école, c'est sympa comme tout. (Nicolas me semble aussi amusé que dubitatif.) En tout cas il y a une ébullition ! De la curiosité. Une économie. On sait pas si ça va durer, si oui, combien de temps. Peut-être très longtemps. Ou peut-être que dans vingt ans, comme pour les trente glorieuses, on se dira « Ouah ! Les années 2000-2010, on trouvait des auteurs, on les signait, on les sortait ! » C'est difficile d'avoir du recul là-dessus.


Est-ce qu'il t'arrive de traduire entièrement, ou quasi entièrement, un roman qui te botte pour le proposer à des éditeurs, ou … ?

Oooh non ! Ça je le fais pas. Même pas d'extrait ! Mes éditeurs parlent anglais. C'est pas le chinois. (Jetant un œil au jeu d'épreuves qui trône à côté de moi, une traduction de l'estonien à paraître en janvier 2013 chez  Attila) C'est pas de l'estonien ! (Rires)  Exactement. Ce que je propose marche pas toujours, et ce qu'on me propose ne me tente pas toujours. Ou je ne m'en sens pas capable. Soit je le trouve mauvais, soit il n'est pas pour moi (c'est trop dur, je saurais pas faire). Un texte du XVIIIe, je saurais pas le passer en vieux français, je ne maîtrise pas ce français-là. Ou un auteur auquel tiendrait beaucoup Cambourakis, que j'adore en anglais, mais j'arriverais pas à le faire. Le mec je le trouve... brillantissime ! il fait des trucs que personne d'autre ne fait ! Mais j'y arriverai pas, pas « bien ». C'est un peu ça la marge de manœuvre.



Ça m'amène à une autre question ! Est-ce que pour toi c'est un métier gratifiant, ou angoissant ? Est-ce qu'on a la trouille de déformer l'œuvre originale ?

Oh, moi je trouve que c'est très agréable comme métier ! Tu traduis du mieux que tu peux un texte qui te plaît beaucoup. Un métier noble comme boulanger, mécanicien, comme jardinier... un métier ancestral, un métier-clé. Pour celui qui le fait, c'est gratifiant. Après, ça dépend de quoi on parle, de quel texte. Plein d'éditeurs sont persuadés qu'il font de la littérature, alors que... Bon.



Est-ce que tu as déjà eu des retours d'un auteur sur ton travail ? Je sais que tu as eu une correspondance avec Ohle par exemple, pour qu'il t'éclaire sur certains points.

Oui, ça je le fais pratiquement tout le temps quand l'auteur est vivant ! Ceci dit, ils parlent rarement français, alors bon, les retours, pas vraiment.



Mais ils sont contents de voir qu'il y a eu de nouveaux lecteurs, de la presse, un succès ?

Ah oui-oui, toujours ! Aucune exception, à chaque fois que je m'adresse à un auteur, ils ont toujours répondu à mes questions. Et puis parfois quand ils reçoivent le bouquin, ils le font lire dans leur entourage à un universitaire, à un francophile dans les parages. Un cas marrant, quand même ! celui de Spiegelman, dont l'épouse est française ! Tout était passé au crible. Mais moi je trouve ça très bien ! Plus il y a de relectures et de retours, mieux c'est. Le bouquin n'en sera que mieux.



Certains auraient été vraiment flippés à l'idée d'être aussi surveillés !

Oui, mais on est toujours surveillés. Le contrôle est mieux pour tout le monde, bien en amont, plutôt que ce soient les lecteurs qui voient que des choses ne collent pas, ne passent pas.



C'est vrai. Par exemple cette année j'ai fait l'expérience de la lecture d'un Kafka sous deux traductions, l'une de Vialatte, l'autre de Lortholary. Deux livres très différents ! […] C'était assez effrayant à comparer.Lewis-Le-Moine-Artaud.jpg

Et alors tu as préféré lequel ?



Je sais pas ! Je veux même pas le savoir, moi je voulais juste lire Kafka !

C'est intéressant. Moi j'ai lu Lewis dans une traduction courante d'Artaud. On en revient un peu à ton premier point sur Dolet. Artaud, c'est ma version préférée, un texte que je trouve vraiment bien. Un texte dans la lignée des textes gothiques, Hoffmann, Melmoth, fin XIXe, etc. Lorsque Artaud l'a traduit, c'était la mode d'une tradition plus orale, où l'on re-raconte ce qu'on nous a raconté...



On part carrément sur des Belles Infidèles !

Voilà ! Et tu trahis personne.



Mais c'est une adaptation, plus une traduction...

Voilà, oui. Mais moi il se trouve que j'ai vraiment préféré cette version-là. Alors c'est problématique. Pour certaines traductions, on se prend la tête pendant des siècles sur un vers, un passage. Je crois qu'il faut toujours ramener les choses au contexte. C'est facile de jeter la pierre, parce que le traducteur a fait vite, a sauté des passages… Autant je suis très tranché sur ce que j'aime ou ce que j'aime pas, autant sur ce point-là, c'est très délicat.



Ne tirez pas sur le traducteur...

Ouais, exactement.



Comment on définit une bonne traduction, comment on la distingue d'une mauvaise ? Comment on traduit la musique ?

Est-ce que ça marche, ou pas, est-ce que ça fonctionne. Il me faudrait un exemple concret.  (Il réfléchit un temps) […] Être en phase avec le propos général, c'est le degré de connivence avec le texte source, à quel point on comprend ce que l'auteur a voulu dire. Parfois sur certains textes, l'auteur parle d'un truc, on comprend pas trop, on en est loin, la langue est imperméable.



La philo doit être un carnage à traduire !

Oui, très bon exemple !



D'où traduire en orateur, en poète, etc. ?

Oui. [...] Finalement on le voit bien si ça ne fonctionne pas. Et puis l'éditeur aide aussi à vérifier ces choses-là. J'ai déjà relu des traductions, on fonctionne différemment. L'écueil, c'est de trouver un compromis, un entre-deux, quelque chose qui fonctionne à peu près dans les deux, mais pas trop non plus, on peut être sûr que le lecteur français va buter dessus. Du coup je travaille toujours comme si j'instruisais un procès, où quand je rends mon travail, il faut que je sois prêt à défendre chaque ligne, chaque mot. D'ailleurs je fais la même chose avec les auteurs, telle ligne à telle page, ce mot, cette formulation : « vous entendez quoi par là ? ». Faut pas être étonné quand le correcteur pose la même question, c'est que ça fonctionnait modérément. Il faut réfléchir à chacun de ses choix.



Est-ce que tu as dû recourir à des notes de bas de page des fois ?

Oui, oui ! D'ailleurs c'est rigolo, c'est un des premiers trucs que je regarde, s'il y a des notes de bas de page ou pas, quand je feuillette un livre traduit. Et puis c'est amusant, car ça évolue au fil du temps ça aussi.
Jim Dodge L oiseau canadeche


T'avais écrit une super postface pour  L'Oiseau Canadèche3 .

Oui ! Pour faire partager un enthousiasme. Je suis très amateur de préfaces et de postfaces. Et de critique littéraire en général. C'est un registre que j'adore, en tant que lecteur. On aime bien avoir plusieurs talents dans ce milieu, traducteur, lecteur, auteur, critique. Moi je peux lire de la même manière un texte original, une traduction, une critique littéraire. L'essentiel finalement tient à la musique, et à l'enthousiasme.



À propos de Motorman, ça m'intrigue beaucoup, comment est-ce que tu as traduit les mots-valises du genre “Simili-guerre”, “oiseauvert”, “engelé”, etc. Beaucoup d'invention ou traduction fidèle ?

C'est une question de cahier des charges, il faut rendre au mieux ce qu'a écrit l'auteur. Une question de contraintes aussi ! [...] Une contrainte peut être le nombre de syllabes, le registre, la résonance.



Jusqu'au nombre de syllabes ?!

Oui ! L'exemple le plus criant ce serait le Russel Hoban qui sort chez Monsieur Toussaint Louverture. C'est un truc post-nucléaire, post-apocalyptique. Tout est fracassé, la langue est fissurée. Il s'exprime par mots d'une ou deux syllabes, rarement plus. Alors ça c'est une contrainte ! avec une dimension infiniment ludique ! Il faut faire au mieux, en ne sachant jamais si ce que tu trouves est définitif.

Russell-Hoban-Enig-marcheur.gif

Par rapport à l'éditeur ?

Oh non ! Le travail avec l'éditeur, c'est une autre partie, c'est pas une tour de contrôle. On peut y retoucher ou non, il faut faire au mieux. Des fois on trouve, des fois on trouve pas. Des problèmes de rythme, de syntaxe, de grammaire, de disposition sur la page... Faut assumer la subjectivité : « voilà comment moi je l'ai ressenti en anglais, voilà comment moi je l'imagine rendu en français. »



Est-ce que tu aimes bien participer aux activités de communications avec l'éditeur ? Je me souviens que tu étais venu à la soirée rentrée littéraire de Cambourakis parler de Motorman...

Oui je le fais volontiers ! Carrément. [...] Et puis je suis ravi de rencontrer les auteurs. J'adore m'associer aux rencontres presse ou libraires ; à notre modeste niveau on est artisans, c'est agréable de le partager. Le traducteur, c'est le premier à avoir vibrer sur un texte avant tout le monde [dans le pays ciblé], et puis t'as été dans son cerveau pendant trois ou quatre mois, tu lui as demandé des trucs ultra précis, tu le connais un peu. […] Et en tant qu'éditeur, quand tu bosses sur un texte avec tout ton enthousiasme, t'espères qu'il y en a d'autres qui vont percevoir ce feu ! La grosse inconnue, c'est le nombre d'impressions, de ventes.



Les rôles finissent par s'inverser, me voilà interrogée.

Ça t'intéresserait toi de traduire ? T'as déjà traduit ?

Non j'ai jamais vraiment fait de traduction. Mais ça m'intéresse côté éditeur, en relecture.

 

 

 

C'est vrai qu'en plus tu bosses dans une super maison. J'aime bien ce genre de maison. Ces petits éditeurs qui ont un côté... un côté croisade ! Pour qui chaque livre est un choix très fort, qui est un manifeste à chaque fois. Je trouve que ça c'est vraiment très réjouissant. Ces temps-ci, Passage du Nord Ouest, Cambourakis, Attila et bien d'autres, ce sont des gens qui travaillent bien ! Si tout ça ça pouvait survivre, car c'est toujours tangent, ce serait génial.

On va partir du principe qu'on va s'en sortir ! Du moins on travaille pour.

 

 

 

Oui, c'est possible, c'est possible. En France y a un bon maillage de librairies. C'est plus facile que dans d'autres pays.

 

 

Si cette conversation vous a intrigué (qui est, c'est promis, rédigée de manière plus fidèle et sourciste que les travaux de ce cher Antonin Artaud), n'hésitez pas à fouiner parmi les travaux de ce traducteur. Croyez-moi, ça vaut le détour.

Voici deux précieux conseils de lecture, histoire de consoler ceux qui se sentiraient délaissés au terme de cet entretien : outre Motorman4, la dernière traduction de Nicolas Richard est parue récemment aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, sous le titre d'Enig Marcheur5, un roman de Russel Hoban. Comme vu plus haut dans notre conversation, c'est « un  truc post-nucléaire, post-apocalyptique. Tout est fracassé, la langue est fissurée. » Un peu dans l'esprit du roman de David Ohle. Ça a l'air drôlement bien. Très barré et finement travaillé. Je préconise vivement les deux.


Joanie Soulié, Licence pro Éditeur


1Nicolas Richard a traduit « (…) plus de 50 auteurs, dont  Thomas Pynchon, Richard Powers, Philip K. Dick, Nick Hornby, Woody Allen, Art Spiegelman, Hunter S. Thompson, Richard Brautigan, James Crumley ou Harry Crews. » http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/Livres/Hoban/Enigmarcheur/Enig_index.html


2 Co-fondateur et éditeur aux éditions Attila, http://www.editions-attila.net/

3 Dodge, Jim, L'Oiseau Canadèche, éditions Cambourakis, Paris, 2010 (Cf. http://littexpress.over-blog.net/article-jim-dodge-l-oiseau-canadeche-109846712.html)

 4Ohle, David, Motorman, éditions Cambourakis, Paris 2011. http://www.cambourakis.com/spip.php?article212

5 Hoban, Russel, Enig Marcheur, éditions Monsieur Toussaint Louverture, Bègles, 2012. http://www.monsieurtoussaintlouverture.net/Livres/Hoban/Enigmarcheur/Enig_index.html


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Published by Joanie - dans traduction
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