Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 07:00

patrick-deville-peste-et-cholera.gif

à l’occasion de la parution de son livre

Peste & Choléra

mercredi 17 octobre

salons Albert Mollat

 

 

C’est dans les salons Albert Mollat que s’est tenue la rencontre avec Patrick Deville, écrivain né du côté de Saint-Nazaire, ancien étudiant en Lettres et en Philosophie, fondateur de la Maison des Écrivains Étrangers et Traducteurs (MEET) de Saint-Nazaire et grand voyageur. D’abord auteur de cinq « fictions expérimentales[1] » aux Éditions de Minuit entre 1987 et 2000, il est depuis 2004 au Seuil où ont été publiés cinq « romans d’aventures sans fiction » dont le dernier, Peste & Choléra, qui s’attache à Alexandre Yersin, disciple de Pasteur, découvreur du bacille de la peste, explorateur et aventurier. Bourlingueur enfin, pour reprendre un mot célèbre sous la plume de Cendrars.

 

C’est avec une voix grave, un fort souci de l’Histoire et le recours aux digressions que Deville a expliqué le propos de son livre et ce qui l’a guidé pour écrire cette vie aventureuse, avant de se prêter au jeu des remarques et questions du public et des dédicaces.

 

Patrick--deville-et-yersin.jpgPatrick Deville à g. et Alexandre Yersin,

personnage principal de Peste & Choléra à dr.

 


Dérouler l’Histoire

 

Les cinq derniers romans de Patrick Deville, depuis Pura Vida en 2004 jusqu’à Peste & Choléra, déroulent une facette de l’Histoire du monde de l’année 1860 jusqu’au présent de leur écriture, pour expliquer une situation présente qu’on ne peut comprendre qu’en partant du passé, selon l’auteur. Comme pour Kampuchéa, son précédent roman, dans lequel il s’appuie sur la découverte des temples d’Angkor par Mouhot chassant les papillons en 1860 pour arriver jusqu’au premier procès de Douch et des Khmers Rouges en 2009.

 

Le choix de 1860 comme date de départ de ces cinq livres n’est pas anodin. Car 1860, comme le rappelle Patrick Deville, est une année-charnière : c’est l’année « où Pasteur [la figure tutélaire de nombreux personnages de Peste & Choléra] escalade la Mer de Glace pour démontrer qu’il n’y a pas de génération spontanée », « l’année où William Walker [personnage principal de Pura Vida : Vie & Mort de William Walker, Seuil, 2004] est fusillé sur une plage du Honduras, ce qui marque le début de ce qu’en France on nomme la guerre de Sécession », « l’année où Mouhot [personnage principal de Kampuchéa, Seuil, 2011] découvre les temples d’Angkor ». Une année qui de plus n’est pas si éloignée de la défaite de Sedan en 1870 qui va marquer lourdement de son sceau les deux grands conflits du XXème siècle et le dernier roman de l’auteur : Peste & Choléra.

 

Partant de l’Amérique centrale, Deville se déplace donc à chaque fois un peu plus vers l’Est, traversant notamment l’Afrique (le Congo) avec Brazza dans Equatoria en 2009 et le Cambodge dans Kampuchéa,  pour arriver, avec Peste & Choléra, à ce qui était alors l’Indochine française, aujourd’hui le Viêt-Nam.

 

 

 

Pourquoi Yersin ?

 

Mouhot et Deville, dans Kampuchéa, voyaient déjà passer les pasteuriens, exaltés et positivistes, « jeunes types sans femme et sans attache, qui vivent en communauté, vaccinent, font de la recherche autour d’une grande figure : Pasteur ; qui bondissent sur les épidémies partout dans le monde, en cette accélération folle des moyens de transports », et qui tombent parfois terrassés par les maladies comme on tombe au champ d’honneur. Ils sont les figures centrales du dernier roman et l’écrivain s’est pris d’affection pour cette petite bande qui ne cessait de voyager et de s’écrire pour se tenir au courant de l’avancée de leurs recherches. Des jeunes gens au destin d’autant plus tragique, « convaincus d’œuvrer pour le bien et pour lesquels 1914 fut un choc ». Leurs recherches et les progrès de la technique qu’ils chérissaient tant ont amené la guerre et la terreur des armes chimiques et bactériologiques. Yersin, qui apparaissait à la fin de Kampuchéa est l’un de ces jeunes types mais qui s’est tenu à l’écart de cette bande, comme Rimbaud de la sienne. Et comme Rimbaud il a lui aussi quitté la civilisation occidentale pour se faire aventurier ou plutôt pour continuer à l’être librement.

 

Yersin ayant sans cesse écrit sur des carnets et les pasteuriens entretenant une riche correspondance, enregistrant toutes leurs découvertes, il n’y aurait eu, pour écrire ce roman, qu’à consulter les archives de cette petite bande, disponibles à l’Institut Pasteur. Mais Deville ne se contente pas de déchiffrer les notes de Yersin dans des carnets et d’ouvrir des malles : il voyage dans le monde sur les traces de Yersin, muni de cartes de presse. Il retrace le parcours merveilleux de l’homme, s’imprègne de l’atmosphère pour la rendre ainsi qu’elle était de la fin du XIXème siècle jusqu’au cœur de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi ainsi qu’elle est au moment même de cette recherche, au début des années 2010. Car Deville, à la différence des journalistes qu’il rencontre, qui doivent informer et vivent dans un présent parfois instable, peut se permettre de « prendre du temps, prendre de l’espace pour remettre en situation » le présent. Il veut étayer et expliquer le présent par l’éclairage du passé. Il veut étendre la narration sur des siècles différents et permettre à différents temps de coexister, pour rendre leur épaisseur aux existences et au monde.

 

Patrick-Deville.jpg

Patrick Deville dans les salons Albert Mollat

(photo prise sur le profil Facebook de la librairie Mollat)

 

Coexistence des temps et des espaces

 

Patrick Deville, dans ses cinq derniers romans, forme donc le projet de faire coexister des temps et des espaces, de faire coexister des êtres, des périodes et des lieux, ce qui est une des puissances d’une certaine forme d’art contemporain et qui permet, sinon la compréhension et la connaissance du monde, en tout cas son appréhension.

 

Pour ce faire, en plus des bonds dans le temps et des digressions, Deville utilise différents dispositifs. Si, comme il l’explique, dans les précédents livres, un narrateur à la première personne, bien présent, côtoyait les personnages du passé mais existait aussi dans le présent de la recherche et de l’écriture, dans Peste & Choléra le narrateur est bien plus discret : c’est un « fantôme du futur » qui n’utilise pas la première personne et qui note les moindres faits et gestes (comme il y a les chansons de geste) de Yersin « dans un carnet en peau de taupe ». Puisque Yersin meurt en 1943 et que Deville avait besoin d’aller jusqu’en 2012 pour montrer le Viêt-Nam en pleine reconstruction, cette trouvaille, qui permet de faire des parallèles dans les temps et les espaces, se trouve la bienvenue pour l’écrivain qui apprécie en outre la dimension fantastique que ce fantôme confère au récit. Comme dans l’extrait lu par l’auteur dans lequel est envisagé le fait que ce fantôme, qui suit Yersin de près et se fond dans le passé jusqu’à en maîtriser le langage et les actualités, se fait pourtant pincer et mettre en prison par les autorités à cause de la sonnerie de son téléphone portable – outil pas encore inventé.

 

Cette entreprise de coexistence des temps est en tout cas une grande force des derniers écrits de Patrick Deville, qui voyage beaucoup et possède autant de maisons que de villes ou pays visités. Comme il tente d’approcher une compréhension du monde, comme il tente de connaître un pays, une ville en étudiant leur passé et leur présent jusqu’à ce qu’il se considère capable d’y vivre à n’importe quel moment de leur histoire entre 1860 et les années 2000, il tente d’aider à cette compréhension et de la transmettre.

 

 

 

Une Vie de Yersin

 

Mais le personnage principal n’est pas Deville, pas même ce « fantôme du futur » qui ne regrette rien tant que de ne pas pouvoir fumer des Marlboro-light anachroniques au risque de se révéler. Le personnage principal est bien Yersin, ce que l’on comprend vite en entendant l’auteur parler de la vie merveilleuse et aventureuse de cet homme, une vie que Patrick Deville a écrite en s’interdisant d’inventer – ce qui justifie le terme « d’aventure sans fiction » utilisé par l’auteur.

 

Yersin, donc. Le départ des pasteuriens à travers le monde coïncide à peu près avec le départ de Rimbaud pour Aden puis pour l’Abyssinie, où le météore de la poésie française veut constituer une grande bibliothèque scientifique. Pourquoi parler de Rimbaud ? C’est que Patrick Deville lui-même, parlant de Yersin, y revient sans cesse. Patrick Deville fait comprendre que Yersin est dans le même état d’esprit que Rimbaud : tous deux veulent expérimenter. Comme Rimbaud, Yersin « claque des portes », quitte l’Allemagne pour la France et, à 26 ans, avant son doctorat en médecine et alors qu’il vient de découvrir la toxine diphtérique – ce qui est une grande découverte pour un homme si jeune qui n’est même pas encore médecin et que les pasteuriens veulent garder pour eux –  Yersin voit la mer pour la première fois et veut se faire navigateur. On l’imagine déjà perdu pour la médecine, comme Rimbaud l’est pour la poésie. On le nomme médecin à bord d’un bateau qui fait Saigon-Manille puis un autre qui cabote en mer de Chine. Mais il se lasse de ces navigations, il quitte ses chaussures et se fait explorateur, fraye une voie terrestre (la première !) jusqu’au Cambodge puis se fait cartographe et ethnologue et endosse encore mille habits.

 

Puis c’est la peste et Yersin en isole le bacille, en invente le vaccin, sans plus peiner que pour ses autres merveilleuses actions et découvertes. Pour finir, alors qu’il a bâti un immense domaine, « il vit dans le paysage, découvre le bonheur et fait le bien autour de lui ».

 

 

 

La question de la mélancolie à l’œuvre dans le livre de Patrick Deville a été soulevée. Il est vrai que, pour trépidant que soit ce récit d’aventures et de découvertes qui trace un trait de 1860 à aujourd’hui en passant par les années de la Seconde Guerre mondiale, une profonde tristesse affleure parfois, notamment lorsqu’il est question des dernières années de Yersin  – des années de bonheur pourtant, Deville l’a dit lui-même, ce qui est rare dans ce genre d’existences hors-norme (que l’on pense seulement à la fin du Johann August Suter de L’Or de Cendrars auquel le rythme du livre de Deville fait penser). L’auteur a expliqué cette mélancolie par la fuite du temps, inévitable, dans ce livre qui part d’un moment passé à un « aujourd’hui fuyant » : car si l’espace est réversible, si l’on peut voyager dans le monde et habiter différents endroits, le passé est à jamais perdu. Il est impossible de connaître ces figures et ces villes qui ont existé et sont mortes ou ont été profondément transformées.

 

Mais quelque chose de ce passé palpite toujours : preuve s’il en est dans ces propos de Patrick Deville, qui va décidément toujours plus avant vers l’Est, lorsqu’il évoque le pillage et l’incendie de l’ancien palais d’été de Pékin par des troupes britanniques et françaises en... 1860. Un événement dont le souvenir est encore brûlant en Chine selon l’auteur et qui n’est pas sans conséquences aujourd’hui. Ce propos est peut-être un indice d’un projet de livre que Patrick Deville porte en lui ou développe actuellement ; c’est en tout cas le signe d’un intérêt pour une autre situation passée qui contraint une situation présente et que Patrick Deville essaye de comprendre.

 

 

Jimmy, AS bibliothèques 2011-2012

 



[1] Tout ce qui se trouve entre parenthèses renvoie aux propos tenus par l’auteur lors de cette rencontre.

 

 

 

 


Partager cet article

Repost 0
Published by Jimmy - dans EVENEMENTS
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives