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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 07:00

le 24 novembre 2012
 à Paris
café Le Select

 

Phuong-le-select.jpg

Ce qu’il y a de bien avec les rencontres c’est qu’elles  produisent de l’inattendu, pour le meilleur comme pour le pire !

Ce samedi 24 novembre avait pour nous un air de fête et pour cause, nous rencontrions Phuong Dang Tran. Paris est une fête surtout avant Noël où des nuées de passants, pareils à des oiseaux migrateurs s’engouffrent avec envie dans une de ces grandes galeries près de la gare Montparnasse. Ils y entrent pleins d’espoir, pensant dénicher un je ne sais quoi pour on ne sait qui. On s’y perd, la foule, les illuminations, les vendeurs de marrons.  Paris est une fête, c’est bien connu et Hemingway ne nous contredirait pas, surtout pour retourner une dernière fois au Select…

Nous partons à trois, Ludivine, Venezia, Léa, pour une escapade parisienne, notre questionnaire fourré dans le sac, un canevas que nous avions le ferme attention de suivre mot pour mot. Et puis et puis… il ne nous servira finalement que d’amorce !

Il est 15h45 ; nous attendons toutes les trois en rang devant le café, pareilles à des sardines, à épier pas très discrètement tous les passants !

Nous ne le connaissions que par mail ; cependant, quand il est arrivé, nous l’avons immédiatement reconnu. Son long manteau noir, sa valisette assortie, il nous tend la main.

Notre petite équipe étant au complet nous partons pour le Viêt Nam, une heure aller-retour sans bagages, sans vaccins à jour (c’est un concept touristique à vous faire pâlir des tour opérators). Nous en revenons la tête pleine  d’images, de couleurs et de souvenirs et même quelques photos. Au fond c’est peut-être cela le voyage : la rencontre.

 

Phuong-viet-nam.jpg

Le Viêt Nam est un pays d'Asie du Sud-Est de 76 160 000 habitants. Il s’étend sur 335 000 km2. Sa capitale est Hanoi, sa langue le vietnamien et sa monnaie le dong. Le Viêt Nam est situé sur une bande de plateaux et de montagnes, l'Annam séparant ainsi les deltas du fleuve Rouge, le Tonkin, et du Mékong, la Cochinchine. C'est dans les régions de la mousson qu’est concentrée la majorité de la population principalement rurale. Ce pays d’Asie du Sud-Est est devenu au fil des siècles et des luttes fort d’une culture riche et mélangée. D’une part la culture vietnamienne jouit d’une influence chinoise par sa langue, le vietnamien, qui a adopté beaucoup de mots directement transcrits du chinois. La culture chinoise a aussi eu des influences sur les différentes philosophies bouddhistes ou dérivées de celui-ci. L’Indochine dont fait partie le Viêt Nam est placée sous protectorat français au XIXème siècle ; ce protectorat aura une influence sur la culture littéraire vietnamienne et aussi sur l’apprentissage du français ainsi que l’implantation de nombreux lycées français au Viêt Nam notamment.

La langue vietnamienne est une langue qui comporte peu de difficultés, elle est simple dans sa construction, il n’y a pas de conjugaison ni de grammaire ; on fait les distinctions dans les différents tons. Elle fait partie de la famille des langues austro-asiatiques. La difficulté pour un traducteur de vietnamien n’est donc pas la langue source mais plutôt la langue cible, car il faut adapter une langue assez cinématographique et concrète, le vietnamien, dans une langue de l’abstraction qu’est le français.

Phuong Dang Tran a traduit des ouvrages du vietnamien au français, ces ouvrages sont au nombre de six. Plusieurs sont de Duong Thu Huong. La traduction de ces ouvrages constitue la majeure partie du travail de traduction de Phuong Dang Tran. Voici pour découvrir cette auteure un extrait du site de Sabine Wespieser la concernant :

 

« Duong Thu Huong est une des principales représentantes de la littérature vietnamienne moderne.  Duong Thu Huong est née en 1947 au Viêtnam. En 1977, elle devient scénariste pour duong-site-wespieser.gifle cinéma et, à partir de 1980, elle commence à dénoncer la censure. Elle se fait également l’avocate des droits de l’homme et des réformes démocratiques. Au tournant des années 1990, la politique du « renouveau » marquant le pas, elle devient de plus en plus populaire dans l’opinion publique mais de moins en moins bien acceptée par le pouvoir. Les choses se gâtent : Duong Thu Huong est exclue du Parti en 1990, avant d’être arrêtée et emprisonnée sans procès le 14 avril 1991. Son arrestation provoquant un large mouvement de protestation en France et aux États-Unis, elle est libérée en novembre 1991. Elle a vécu à Hanoi en résidence surveillée jusqu’à son arrivée à Paris fin janvier 2006. »

 

 

 

Phuong Dan Tran a donc traduit plusieurs romans de Duong Thu Huong :

Duong Thu Huong,  Itinéraire d’enfance, Sabine Wespieser, 2007

Duong Thu Huong, Au zénith, Sabine Wespieser, 2009

Duong Thu Huong,  Sanctuaire du Cœur, Sabine Wespieser, 2011

Il a par ailleurs traduit d’autres ouvrages avant ceux de Duong Thu Huong :

Nhât Tuân, Retour à la Jungle, Philippe Picquier, 2002

Nam Dao, L’écho du Gong, L’Aube, 2006

Ngoc Tan Buy, Une vie de chien, L’Aube, 2007

Phuong Dang Tran a donc à son actif de nombreux textes traduits du vietnamien ; ces textes ont  tous la particularité d’être engagés politiquement contre le parti installé au Viêt Nam ; Au Zénith, par exemple, évoque la figure de Hô Chi Minh (1890-1969),  fondateur du Viêt Minh, très proche des théories marxistes, qui implante au Viêt Nam un gouvernement socialiste fort.

 

Notre rencontre avec  Phuong…  
         
Phuong est né à Saigon où il a passé sa jeunesse. Il a étudié dans deux des derniers lycées français de Saigon (Marie Curie et Jean-Jacques Rousseau) mais aussi dans un lycée vietnamien et a donc obtenu deux bacs. Dans les années 70 il est d’usage que les étudiants vietnamiens ayant obtenu leur bac partent étudier à l’étranger. En 1973, durant la guerre, Phuong, quitte donc son pays d’origine pour intégrer une école d’ingénieurs à Rennes, école qui lui a été présentée par l’ambassade française de Saigon, très dynamique à l’époque. Phuong nous confie avec humour (et un zeste de soleil, ah ah) que l’adaptation au temps pluvieux de la Bretagne s’avéra un peu difficile. Il fait donc partie de la génération qui émigre pour ses études (précédant celle des boat people et des émigrants des années 75 qui fuient le régime communiste).

Ses études dans un lycée français lui permettent d’acquérir un bon niveau de langue, mais c’est le vietnamien qui est sa langue maternelle, celle qu’il parle à la maison et avec ses camarades durant les récréations.

 

Premières rencontres littéraires…

Ses premiers contacts avec les textes français se font avec les manuels Lagarde et Michard mais aussi avec des poèmes, qu’il trouve plus accessibles que les textes en prose. Pour apprendre le français il se plonge d’abord dans des livres comme Le Club des cinq. Il lit ensuite Victor Hugo, dont l’œuvre est au programme scolaire. Phuong raconte avoir été particulièrement sensible au style de Hugo ; quelque chose l’attirait, la beauté de l’écriture mais aussi le lyrisme qui se dégageait des textes. (Les Misérables). Il apprécie aussi le théâtre classique : Molière, Corneille…

Phuong éprouve une vraie envie de lire et accède aux œuvres en français en les empruntant au lycée.

Il lit également de la littérature vietnamienne et jongle ainsi entre les deux littératures, les deux univers, passe avec naturel de l’un à l’autre comme il passe de l’univers francophone du lycée à celui, plus intime, de la famille et des amis avec lesquels il parle sa langue maternelle.

Il nous explique que peu de classiques vietnamiens sont traduits en français car ils sont peu connus. Parmi les chefs œuvres de la littérature vietnamienne il nous cite Kim Vân Kiêu écrit par Nguyên Du au début du XIXème siècle, un poème épique qui conte l’histoire d’une prostituée et décrit la société vietnamienne de l’époque.

 

Le métier…


Phuong est arrivé au métier de traducteur « un peu par hasard ». Bien que de formation plutôt scientifique (il est aujourd’hui informaticien et n’exerce donc pas le métier de traducteur à plein temps), il nous confie avoir toujours beaucoup aimé lire.

C’est un ami travaillant aux éditions Picquier qui lui a demandé de traduire un recueil de nouvelles vietnamiennes qu’il souhaitait publier. Ce n’était pas tout à fait la première expérience de traduction de Phuong ; en effet, il avait déjà servi d’interprète à l’époque où il militait au Vietnam et travaillait avec l’Union des étudiants et d’autres associations extérieures.

Il a donc traduit ces nouvelles, et on lui a par la suite demandé s’il souhaitait se lancer dans un travail de traduction plus « costaud », celle d’un roman. Phuong reconnaît avoir été un peu effrayé par l’entreprise : il lui semblait bien plus compliqué de traduire un roman. Il explique que la nouvelle est plus condensée, précise et que, de fait, il rencontrait moins de problème de conjugaisons car les différentes périodes ne s’entremêlaient pas comme dans le roman. Cependant traduire un roman permet selon lui de se faire la main, et d’être proche du lecteur.  Il explique avoir eu besoin de beaucoup de temps pour traduire ce roman.

 

Comment traduire…

Phuong nous parle ensuite des difficultés auxquelles il est confronté durant son travail de traduction. Selon lui, le traducteur doit toujours faire face à un dilemme (surtout lorsqu’on traduit du vietnamien) : si on considère qu’il faut rester au plus près du texte on risque de livrer une traduction qui n’est pas lisible en français. Les cultures vietnamienne et française sont en effet très différentes et le langage écrit contient beaucoup d’éléments dus à cette culture et un humour très particulier.

 Cependant, s’il est obligé de s’éloigner un peu du texte vietnamien, il explique qu’il est important pour lui (cela fait partie de sa démarche et de sa réflexion de traduction) que le lecteur ait l’impression de lire un roman vietnamien.

Il a donc mis du temps pour traduire le roman Retour à la jungle dont l’auteur est très en vue au Vietnam. Il le présente comme « un beau roman ».

Phuong traduit ensuite d’autres nouvelles. Un écrivain vietnamien le sollicite pour traduire son livre L’écho du Gong, publié aux éditions de l’Aube.

Phuong explique que les écrivains vietnamiens sont souvent très engagés dans leur écriture car ils ont une position traditionnelle qui les pousse à s’engager. Ils occupent une place de référent dans la tradition littéraire vietnamienne.

 

Rencontre, rencontres…

Sa rencontre avec l’écrivaine vietnamienne Duong a eu lieu à Paris alors que cette dernière venait recevoir sa médaille de chevalier des arts et des lettres. À l’époque c’était déjà une dissidente car elle était opposée au Parti communiste. Elle est ensuite emprisonnée et libérée à l’occasion de la venue au Vietnam de Danielle Mitterrand, qui aurait demandé sa libération. Duong est alors placée en résidence surveillée.  Phuong lui rend visite au Vietnam.

L’auteur obtient par la suite un visa pour aller recevoir le prix des lectrices qui lui est décerné par le magazine Elle. À l’occasion de sa visite en France elle demande le statut de réfugiée politique.

Elle cesse son travail avec son traducteur de l’époque et demande à Phuong de traduire ses romans. Phuong traduit alors Itinéraire d’enfance qui rencontre beaucoup de succès.
duong-thu-huong-au-zenith.gif
Il nous parle avec admiration d’un autre des romans de Duong : Au zénith. Celle-ci lui a confié que ce roman était le livre de sa vie, qu’elle l’avait porté pendant longtemps. Elle l’a écrit avec sa rage et y raconte l’histoire « peu connue » de Ho Chi Minh. Phuong raconte avoir été impressionné par cette œuvre qui a également rencontré beaucoup de succès. Il a lu la traduction anglaise cette année. L’anglais est très différent du vietnamien et Phuong avoue trouver la traduction anglaise un peu trop universitaire. Elle privilégie la précision des termes au détriment de la fluidité du texte.

Phuong explique avoir fait le choix de faire peu de notes de bas de page. Il souhaite accéder au sentiment et fait le choix de ne pas couper la lecture car il trouve cela désagréable.

 

Ses traductions
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Sanctuaire du cœur est le dernier livre de Duong qu’il a traduit.

On y trouve un beau passage décrivant longuement des fleurs de pamplemousse (cf. Léa !) : pour Phuong « l’imagination se met en place » dans ce passage. Il explique qu’il y a beaucoup de termes décrivant les fleurs et les fruits au Vietnam. Selon lui les textes de Duong sont extrêmement poétiques et les sens y sont très présents (goûts, couleurs, odeurs : synesthésie). Il s’agit alors de trouver le bon terme pour rendre la bonne signification sans perdre cette poésie, un travail compliqué qui nécessite de faire des recherches. Mais Phuong présente ce travail comme un aspect passionnant de la traduction.

Pour les nombreuses allusions à la cuisine typiquement vietnamienne qui parcourent les textes de Duong il fallait faire en sorte que le lecteur français comprenne. Il faut trouver les bons termes (notamment parce que beaucoup d’herbes aromatiques sont utilisées dans la cuisine vietnamienne).

 Il nous livre une anecdote concernant Au zénith. Duong y décrit une recette qu’aurait particulièrement appréciée Ho Chi Minh, les aubergines au porc. Une Américaine s’était amusée à reconstituer cette recette à partir du livre. Il y a là un jeu fiction / réel ; qu’une recette soit tirée d’une fiction est amusant parce que l’on passe du texte à quelque chose de concret, matériel, qui sustente.

 

Le vietnamien, un mystère

Phuong nous parle ensuite plus précisément de la langue vietnamienne.

Il explique que c’est une langue qui simplifie plus que le français. Le vietnamien est très figuratif, moins « abstrait » que le français, et fonctionne beaucoup par analogie : les Vietnamiens ne disent jamais les choses d’une manière très directe ; c’est en plus une écriture très cinématographique (qui dit de manière linéaire (sujet + verbe + complément) ce que font les personnages.

Phuong explique que cela ne convient pas si on traduit de cette même manière en français. Il faut donc, en traduisant, trouver le moyen de rendre une idée de mouvement, mettre l’accent sur le geste final car pour les Français c’est le sujet l’important.  Cela s’avère difficile pour le traducteur.

Cependant la traduction de la phrase vietnamienne est assez proche de celle de la phrase française. Phuong explique que cela est dû au caractère récent de la prose vietnamienne. La littérature vietnamienne a longtemps été essentiellement de la poésie, qui était appropriée à la tendance monosyllabique de la langue et à l’utilisation des caractères graphiques (vison graphique du poème). Toutes les œuvres classiques vietnamiennes sont des poèmes. Les disciples de Confucius ont recueilli ses propos en vers. Le vers était le moyen d’expression de la littérature.

En Asie, le développement de la prose s’est fait au moment de la rencontre avec l’écrit occidental, notamment la prose française.  C’est cette influence du français sur la prose vietnamienne (XIXème – XXème siècle) qui explique la similarité au niveau de la construction des phrases.

Aujourd’hui, les écrivains vietnamiens commencent à explorer d’autres formes de prose.

C’est de là que vient le caractère cinématographique et simple des phrases ; la prose écrite est récente et n’était auparavant qu’orale. On est passé d’une langue orale à une langue écrite, on raconte. Au Vietnam il y a encore une certaine polarisation entre écrit et oral.  D’où des difficultés parce qu'à l’écrit on exprime immédiatement des choses complexes. Duong est une conteuse…

 
 
« Tout est dans la fin », Gérard de Nerval       

Cette rencontre, impulsée par un travail universitaire, s’est révélée être une découverte, ou plutôt des découvertes. Celles d’un pays, de sa culture, de sa littérature, de son Histoire, de ses blessures, d’une auteure phare engagée dans l’écriture poétique, et surtout la découverte d’un traducteur, désireux de nous faire partager tous ces savoirs et ces merveilles qui composent le Viêt-Nam. C’est la tête remplie d’images et de souvenirs d’un pays où nous n’avons jamais vécu, que nous avons refermé les portes du Select qui fut un peu plus d’une heure durant le théâtre d’un voyage imaginé.

 
Ludivine Garuz, Léa Payen, Venezia Vandenbil, LP bibliothécaire.

 

 

DUONG Thu Huong sur LITTEXPRESS

 

 

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 Article de Lucie sur Itinéraire d'enfance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Article de Soline sur Terre des oublis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Ludivine, Léa, Vénézia - dans traduction
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