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16 octobre 2012 2 16 /10 /octobre /2012 07:00

29 mai 2012
Berlin


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Le 29 mai 2012 a eu lieu à l'ambassade de France de Berlin la quatrième édition des rencontres franco-allemandes d'éditeurs organisée par le BIEF, Bureau international de l'Édition Française. Ce dernier a pour mission d'aider l'édition française à s'exporter, à développer les échanges de droits et les partenariats internationaux. Alors qu'au cours des années précédentes étaient conviés des éditeurs de sciences humaines, de livres de jeunesse puis en 2011 de beaux-livres, cette édition était consacrée à la littérature. Ainsi, on pouvait trouver parmi les invités de grands éditeurs français comme Antoine Gallimard, Paul Otchakvosky-Laurens ou Bernard Carcassonne de chez Grasset, ainsi que des éditeurs allemands tout aussi renommés, réunis afin de débattre des relations entre les professionnels des deux pays, de la place de la littérature, de la médiation et de la prescription ainsi que des enjeux fiscaux.

En guise d'ouverture de cette édition, Maurice Gourdault-Montagne, ambassadeur de France en Allemagne, et Alain Gründ, président du BIEF, ont rappelé les changements profonds intervenus dans le monde du livre à l'échelle internationale. Les évolutions des méthodes de production et les bouleversements concernant la diffusion des ouvrages, liés essentiellement au numérique, ont été abordés. De plus, l'histoire récente de l'amitié franco-allemande a été rappelée. Les conflits antérieurs n'ont été que peu mentionnés, tandis que le traité de l'Élysée, base de la coopération et de la réconciliation entre les deux pays a été célébré. Ainsi, la nécessité de ces rencontres annuelles entre éditeurs a été mise en évidence.



La place de la littérature dans l’édition française et allemande aujourd’hui

Après ce bilan des relations entre les deux pays et de la situation actuelle du livre a débuté une description de la place de la littérature des deux côtés du Rhin. Pour représenter la France, Jean-Guy Boin, directeur général du BIEF, était présent, tandis que René Strien, directeur des éditions Aufbau et représentant des éditeurs grand-public au sein du Börsenverein, équivalent du SNE ou du SNL, représentait l'Allemagne. Chacun a établi un constat sur la situation de son pays, souvent étayé de données chiffrées. En 2010, le chiffre d'affaires de l'édition française était de 2,8 milliards d'euros, dont 1 milliard provenant de la littérature. Ainsi, la France se place comme la cinquième industrie mondiale en ce qui concerne le livre, qui est la première industrie culturelle dans le pays. Notons toutefois qu'une grande partie de ce chiffre d'affaires est due à la vente des livres de poche, qui représente environ 30 % du chiffre d'affaires de la littérature. Bien évidemment, le marché français subit lui aussi la baisse mondiale des ventes, mais il y a peu d'inflation et on peut dire que le marché demeure stable. Il a donc été dit que la littérature, et surtout le poche, a une place importante au sein de l'édition française.

En 2010, le chiffre d'affaires de l'édition en Allemagne a été supérieur à celui de la France, et la littérature représente 34 % de celui-ci. On remarque également que l'allemand est une langue qui s'exporte beaucoup car le nombre de cessions de droits vers des pays étrangers a considérablement augmenté depuis 2008, après une faible diminution. Monsieur Strien a souligné la fonction politique de la littérature dans son pays. Elle raconte des situations et la volonté de l'écrivain doit être mise en avant. Outre l’exportation de ses textes, l'Allemagne propose un nombre élevé de traductions, à peu près égal à celui que nous avons en France. Ainsi, les traductions de l’allemand au français et du français à l’allemand occupent-elles une place importante dans les deux pays. Cela montre donc les liens extrêmement forts qui les unissent et la nécessité pour leurs éditeurs de se réunir afin de discuter de la situation actuelle et de l'avenir du livre.

Globalement, les deux pays sont confrontés aux mêmes difficultés : les questions liées au numérique et la surproduction. En France, 40 000 nouveautés et 3900 réimpressions ont été éditées en 2010, ce qui représente une augmentation de 15 % par rapport à 2005. Du côté allemand, la situation est similaire et les ouvrages n'ont qu'une faible visibilité et un temps de présence en librairie trop peu suffisant. Devant ces problèmes similaires, les professionnels se sont réunis pour trouver ensemble des solutions et faire front commun.

La suite de ces rencontres nous a permis d'entrer dans le détail de la situation de la littérature dans chaque pays et de ses enjeux. Pour discuter des grandes tendances en littérature étaient réunis Bernard Barrault, des Éditions Julliard, Jean Mattern, de chez Gallimard, Ulrike Ostermayer des de la maison allemande Ullstein et le Docteur Schmidt, un éditeur consultant. Lors de ce débat, il a surtout été question de la vision que chaque pays avait de l'autre, puis des influences réciproques, des liens franco-allemands dans la littérature.

Pour les lecteurs allemands, la littérature française décrit plus le « réel », les réalités sociales que la leur. Notre littérature mettrait en évidence le métissage et l'immigration, ce qui n'est pas encore le cas en Allemagne. Cependant, les éditeurs français ont été d'avis que la littérature hexagonale actuelle n'était pas assez politique et que l'engagement lié à mai 68 avait complètement disparu. On perçoit là une différence de point de vue entre l'acteur et l'observateur. En Allemagne, on voit beaucoup de textes sur le passé, les événements historiques qui l'ont secouée, et l'émergence de la Heimatliteratur, c'est-à-dire la littérature qui parle de chez soi, de son foyer, de son pays. De manière générale, les deux pays sont assez égocentrés. La littérature française aborde par exemple peu, selon nos compatriotes allemands, l'Europe. De même, la France est peu présente dans la littérature allemande et vice-versa. On ne perçoit que des clichés, comme la Tour Eiffel ou des récits sur la Seconde Guerre mondiale ou la Chute du mur de Berlin, mais non pas de véritables questionnements sur les événements actuels. De même, le passé est traité différemment selon les pays. En France, une jeune génération d'auteurs offre des récits sur la Seconde Guerre mondiale où ils prennent de la distance, racontent des événements qui sont très difficiles à évoquer pour un auteur germanophone. Là encore le problème de la surproduction a été mentionné. Il devient difficile, voire impossible, de définir des tendances claires dans chaque pays tant il y a de parutions, de formes d'écriture nouvelles. Selon les éditeurs invités à débattre, le lecteur ne peut plus s'attacher à un livre en particulier car il n'en a plus le temps.

Comme dit plus haut, les flux entre les deux pays sont très actifs, et la littérature allemande s'exporte bien à l'international. Un nombre non négligeable de récents lauréats du prix Nobel de littérature sont de nationalité allemande, mais les auteurs allemands ont des difficultés à séduire le public français, ce qui est également vrai pour les auteurs français et le public allemand. Les thèmes ne sont pas les mêmes, la Heimatliteratur ne séduisant pas par exemple le public français. Les lecteurs ne sont pas attachés à une nationalité ; ils cherchent seulement un bon livre et ce quelle que soit son origine. De plus, le traducteur joue un grand rôle car une mauvaise traduction peut amener un rejet total de l'ouvrage par le public et le dénaturer. Selon les éditeurs allemands interrogés, de grands noms de la littérature française, comme Césaire ou Chamoiseau, sont inconnus en Allemagne. Pour les journalistes allemands, les seuls ouvrages intéressants de la littérature française ont déjà été traduits. Les auteurs français ne sont pas assez représentés au sein des catalogues des maisons d'édition et le public allemand porte un faible intérêt à la littérature française. Pour corriger cela, le BIEF a mis en place le prix de Berlin, qui récompense chaque année des personnes ou projets qui approfondissent les relations entre les deux pays, mais il y a peu de lauréats jeunes. La jeunesse s'intéresse surtout à son pays et à ses problèmes. Il y a donc des efforts à faire pour stimuler l'intérêt des publics allemands et français pour la littérature de l'autre.

À travers ce débat ont été soulignées les difficultés qu’éprouve la littérature à passer la frontière rhénane. Ce bilan a donc permis d'aboutir à une réelle réflexion sur les raisons de ce blocage et sur les éventuelles solutions possibles. Nous allons à présent évoquer les discussions qui ont suivi concernant les relations entre la littérature et les médias, et la prescription.



Médiation et prescription en littérature

La médiation et la prescription en littérature sont un sujet toujours aussi actuel, et lors de cette conférence, il était question pour les deux pays d'échanger les différents points de vue sur le sujet, chaque intervenant faisant partager son expérience : quels sont les outils médiatiques utilisés ? Quel rôle jouent les libraires dans cette quête d'expansion du livre ? Quelles sont les stratégies des éditeurs pour faire connaître leurs ouvrages ? Toutes ces questions devaient amener à débattre sur la notion de marketing dans le monde du livre.

Ainsi, Sabine Wespieser (éditions Sabine Wespieser) et Manuel Carcassonne (éditions Grasset) se sont penchés sur la question. Concernant les représentants allemands, Tanja Graf (éditions Graf) et Joachim Unseld (Frankfurter Verlagsanstalt) se sont proposés pour définir la notion de médiation et de prescription. On peut ajouter que le débat était modéré par Daniel Martin, critique littéraire à La Montagne. Les acteurs de l'échange ont d'abord commencé par se présenter. Cela permet de connaître le contexte professionnel de chacun des protagonistes. En effet, la situation variant d'une personne à l'autre, cela influe sur les conceptions de la prescription et de la médiation du livre.

Le modèle des maisons d'édition indépendantes a été présenté par les éditions Sabine Wespieser, Graf et Frankfurter Verlagsanstalt, pour qui la question de la médiation et de la prescription est sans conteste en lien avec le travail du libraire. Tous s'accordent à dire qu'il est nécessaire de susciter le désir pour le livre, de créer une sorte de fascination pour celui-ci en touchant le public le plus vaste possible. Pour ce faire, une exposition médiatique aussi forte que possible est nécessaire : il faut alors recourir à la presse, aux sites et blogs littéraires, à la notoriété issue des prix littéraires, compter sur l'appui des bibliothèques et des libraires en jouant sur le bouche-à-oreille (appelé « Mundpropaganda » en Allemagne, restant le meilleur indicateur auprès du public) ; tous ces relais jouent un rôle majeur dans la prescription du livre, comme on peut le constater avec les éditions Wespieser.

À l'opposé de ces modèles de maisons indépendantes, on trouve les éditions Grasset, représentées par Manuel Carcassonne, où la production annuelle est de 180 titres alors qu’elle n’est que d'une dizaine pour les autres. Toutefois, les outils de médiation sont les mêmes et le constat est le suivant : il n'y a plus de centralisation de la prescription et les librairies sont sursollicitées à cause de la surproduction. En effet, les éditions Grasset font une tournée annuelle des libraires dans la période de rentrée littéraire : 15 000 services de presse en un mois ont été brassés à cette période, impliquant plus d'un millier de titres. De fait, les mises en place en librairies ont considérablement diminué, impliquant une visibilité moindre des ouvrages. Les librairies indépendantes sont littéralement noyées par l'offre colossale relayée par les grands groupes de marketing.

Le marketing dépend du marché, qui ne fonctionne pas partout de la même manière et diffère donc selon les pays. Cette notion de marketing dépend du nombre de titres sur lesquels l'éditeur travaille et reste un point sensible dans la vente du livre. Ce n'est pas un « monstre froid » qu'il faut éviter, au contraire, comme l'affirme Tanja Graf. Le marketing a son importance dans la démarche de faire aimer le livre au public. Il est lié à l'existence physique du livre.

Selon Manuel Carcassonne, « le marketing, c'est susciter le désir » et c'est le marché qui suscite le marketing. Joachim Unseld explique que l'investissement dans la diffusion en Allemagne est trop important. Le marketing porte sur la couverture du livre. En Allemagne, 1/3 de la couverture porte sur le contenu et les 2/3 restants portent sur des éléments servant à capter le regard, mettant en avant la beauté. On note que le phénomène d'uniformisation des couvertures se fait de plus en plus sentir ; elles finissent par se ressembler toutes plus ou moins. En France, la politique de marketing des couvertures est plus orientée sur la présentation du contenu du livre que sur une simple esthétique. Le contenu est davantage mis en valeur.

Quel que soit le support de l'édition, numérique ou papier, éditer signifie faire un « travail de passeur » qui reste incontournable, comme l'affirme Sabine Wespieser. L'auteur aura toujours besoin de l'éditeur qui fait office de filtre, et une œuvre forte finit toujours par trouver ses lecteurs selon elle. La question du numérique est au cœur des débats dans l'édition, puisque celui-ci implique un profond bouleversement, une rupture dans l'ère Gutenberg. La question de la médiation et de la prescription amène à s'interroger sur celle du numérique ; le problème est de continuer à produire des œuvres de l'esprit.

La réflexion autour du thème de la prescription a amené à aborder le sujet du droit d'auteur et de la fiscalité. En effet, quels sont les enjeux ?



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Droits d’auteurs et fiscalité : les nouveaux enjeux

Pour parler des nouveaux enjeux de la fiscalité du livre ainsi que du droit d’auteur avaient été conviés Jacques Toubon, ancien ministre et président du haut conseil franco-allemand, ainsi qu’Antoine Gallimard président des éditions Gallimard et du SNE à ce moment, Olaf Zimmermann, directeur du Deutscher Kulturrat et directeur de publication de la revue Politik und Kultur, le Dr Thomas Sparr, qui dirige les éditions Suhrkamp et le Dr. Chrisitian Sprang, responsable du service juridique au Börsenverein ; le modérateur était Alain Gründ, président du Bureau international de l’édition française.

Le premier sujet abordé était la question du marché. En effet, le marché d’aujourd’hui est toujours en concurrence et doit travailler avec la technologie. Se pose donc la question du type de marché : est-il fluide ? pluraliste ? dominé ? On ne peut pas y répondre. On sait juste que l’édition de livres est le secteur le plus conscient de ces enjeux et qu’il ne peut pas avoir une attitude conservatrice, qu’il est donc disposé à avancer et à créer des plateformes. Le marché pourra donc connaître un affaiblissement du droit d’auteur. Mais l’Allemagne est réticente à la conservation des données, pourtant essentielle pour le livre numérique. Les deux pays doivent se rapprocher pour la mise en œuvre du droit d’auteur. Pour que le livre numérique soit accessible et rentable et que cela crée une avancée, il faudrait une révision des prix à la baisse dans l’édition. Il faudrait aussi harmoniser les taux de TVA.

La France et l’Allemagne ont un taux de TVA différent. En effet, alors que la France a un taux de 7%, en Allemagne le taux est de 19%. C’est pourquoi Antoine Gallimard a longuement développé l’idée que la TVA allemande est trop élevée et qu’il faudrait la baisser. Il avait d’ailleurs lancé en 2009 une pétition européenne pour une TVA basse et neutre. Mais en faisant cela, la Commission européenne a décrété que la France enfreignait les règles. Le Dr Christian Sprang qui a parlé du taux de la TVA en Allemagne était d’accord avec Antoine Gallimard. Mais si la TVA ne peut baisser, c’est que Berlin bloque toute tentative. En effet, certains ne veulent pas d’une baisse car pour eux cela favoriserait les producteurs et non les consommateurs. Pour cette raison, il y a un rejet fondamental. Mais on peut constater un problème commun : la France a baissé son taux de TVA pour des raisons culturelles mais à l’inverse le Luxembourg l’a fait pour la concurrence. Ce qui fait que l’Allemagne est dans une situation très désavantageuse pour la concurrence. La question qu’on peut donc se poser est : est-ce que dans deux ou trois ans le paysage sera oligopolistique ? La Commission européenne fait tout pour que cela se réalise. Il faut créer un espace économique unique où le prix du livre numérique doit être accepté. Il est donc regrettable que la Commission européenne se range du côté d’Amazon. Au niveau des subventions, il faut qu’elles soient indirectes pour qu’elles touchent la TVA, ce qui n’est pas le cas quand elles sont directes.

Il y a une différenciation à faire entre droits fiscaux et droits d’auteurs. Les questions sur les droits d’auteurs sont renforcées par les pirates qui disent que les contenus ne sont pas clairs. Il faut donc créer une nouvelle définition pour la propriété intellectuelle. Le marquage de la différence entre économie et économie culturelle devient donc essentiel. Il faut donc se mettre à réfléchir sur la mise en place d’une protection technique contre le piratage, puisqu’on sait déjà que la question va se poser. De nouvelles attaques vont exister, alors on ne peut plus protéger les droits comme dans le passé. On sait aussi que, techniquement, il est impossible de protéger les livres sur internet. Il donc faut que les pays agissent ensemble en formant une alliance culturelle. Un avenir est possible pour la protection des droits d’auteurs surtout si les Français et les Allemands s’allient.

Pour clore cette journée, Günter Winands, directeur « médias, cinéma, affaires internationales » auprès du délégué du gouvernement fédéral à la Culture et aux Médias, a pris la parole. Ce qu’il faut retenir de toutes ces conférences est qu’il y a un défi à relever puisque les mêmes intérêts sont à défendre. Dans plusieurs domaines, la numérisation est un objet qui trouble. Un travail important est à faire vis-à-vis des jeunes puisqu’ils utilisent tous internet, il faut donc leur expliquer le danger du téléchargement illégal. De même, en défendant le droit d’auteur, on défend en même temps les revenus des auteurs, du metteur en scène… Il faudrait penser à une imposition de la TVA unique pour tous les domaines de la culture dans les pays membres de l’union européenne. Mais on ne sait pas si cela est réalisable. En ce qui concerne le commerce sur internet, c’est une vague à laquelle on ne peut résister, c’est aussi une menace pour les éditeurs ainsi que les libraires. Il faut alors mettre en place une initiative de soutien aux petites maisons d’édition. Il ne faut pas non plus pousser l’harmonisation à l’extrême, il faut que chacun garde sa spécificité. Néanmoins une coopération franco-allemande est nécessaire, il faut toujours l’intensifier.


Alice, Caroline et Laura, 2e année éd.-lib. 2012-2013

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Published by Alice, Caroline et Laura - dans EVENEMENTS
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