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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 07:00

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Richard BRAUTIGAN
Journal japonais
June 30th
Traduit de l’amérivain
Par Nicolas Richard
10/18, 1993
Le Castor astral, 2003
 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Biographie concise
 
Richard Brautigan est né en1935 et mort en septembre 1984. Il est un écrivain et poète américain.

Issu d'un milieu social défavorisé de la côte Ouest, Brautigan trouvesa raison d'être dans l'écriture et rejoint le mouvement littéraire de San Francisco en 1956. Il y fréquente les artistes de la Beat Generation et participe à de nombreux événements de la contre-culture. En 1967, durant le Summer of Love, il est révélé au monde par son best-seller La pêche à la truite en Amérique et est surnommé le « dernier des Beats ». Ses écrits suivants auront moins de succès et dès les années 1970, il va tomber progressivement dans l'anonymat et l'alcoolisme. Ses livres ne recevant plus un accueil chaleureux, ils seront progressivement ignorés. Le 25 octobre 1984, après un long moment sans nouvelles de Brautigan, on part à sa recherche et découvre son corps dans sa maison de Bolinas, une blessure par balle à la tête.

Je vous invite à jeter un œil sur  Wikipédia pour avoir une biographie plus exhaustive de ce poète américain.
 
 

 

Genèse du recueil
 
Comme lui nous l'avoue en préambule de son recueil, le puzzle qui l'a mené au Japon et à l'écriture de ce livre est avant tout le souvenir de son oncle Edward. Cet homme qui, lors de la Seconde Guerre mondiale, est tombé dans le coma, des éclats d'obus dans la tête, suite à une attaque japonaise dans les îles Midway. Au printemps 1942, « il serait en partie remis de ses blessures du 7 décembre 1941, et mourrait plus tard dans l'année, alors qu'il travaillait sur une base secrète à Stika, en Alaska ». Pour Richard Brautigan, c'est indirectement « le peuple japonais qui l'a tué ». Voici le premier contact qui s'établit entre le Japon et lui. Il avoue dans cette introduction en forme d'adieu à cet oncle défunt que ce court texte peut paraître « une curieuse façon de présenter un recueil de poésie » qui exprime pourtant, quant à lui, sa profonde affection pour ce peuple. Puis, les années passant, alors qu'il avait dix ans pendant la Seconde Guerre mondiale, qu'il tuait « des milliers d'enfants japonais en jouant à la guerre », qu'il se représentait cette peuplade comme des « créatures infra-humaines diaboliques », alors que la propagande en cours aux Etats-Unis stimulait son imagination en ce sens, il grandit et découvrit vers l'âge de dix-huit ans le haiku et lut Basho et Issa. Il comprit que « le peuple japonais avait été civilisé, sensible et amical des siècles avant leur rencontre avec nous le 7 décembre ». S'intéressant bientôt de manière plus prégnante à cette culture, il sut qu'un jour il irait au pays du soleil levant avouant pourtant détester voyager. Ce qu'il fit de janvier à juillet 1976, pour la première fois. En s'installant au Keio Plaza Hotel de Tokyo pendant 7 mois, c'est durant ce séjour qu'il écrira le matériel que l'on retrouve dans ce livre. Dans ce premier texte introductif non dénué d'une simplicité malicieuse et faussement naïf, d'ailleurs intitulé « Adieu, oncle Edward, et adieu à tous les oncles Edward », Richard Brautigan nous invite ainsi à ouvrir son Journal japonais.

 

« Mais je savais qu'un jour il faudrait que j'y aille. Le Japon était comme un aimant attirant mon âme à un endroit ou elle n'était encore jamais allée. »

 

 

 

Construction du livre
 
Ce livre est construit comme son nom l'indique à la manière d'un journal. Chaque poème est ainsi daté ou plutôt chaque jour constituerait en lui-même un poème. Ces pages recueillent tour à tour des anecdotes sublimées empreintes d'une légèreté feinte avec des pensées épurées qui naissent au contact d'une expérience journalière.

Ces textes sont en fait des notes, la matérialisation en mots de simples regards portés sur une quotidienneté, le témoignage d'une sensibilité accrue et disloquée. Ces objets langagiers sont autant de poèmes rendant compte d'un peu d'âme. On pourrait plutôt parler d'éphémérides pour les qualifier, chacun donnant pour chaque jour la position d'une comète. La poésie de Brautigan résiderait ainsi dans un regard porté sur ce qui est vécu ou parfois seulement par procuration, notant observateur ce qui doit être noté. C'est en cela que ces poèmes ou notes sont inégaux de par leur formes et leurs thèmes, et même selon lui de par leur qualité littéraire. Néanmoins, il a tenu à ce qu'ils soient tous imprimés « étant donné qu'ils constituent un journal exprimant [s]es sentiments et [s]es émotions au Japon, et puis la vie elle-même est souvent de qualité inégale ». À l'instar d'Antonin Artaud dans sa correspondance avec Jacques Rivière, qui expliquait à ce dernier que ses productions, inégales soient-elles et de qualité formelle parfois perfectible, elles n'en étaient pas moins le témoignage des modulations de son âme, et qu'au contraire ces inégalités littéraires rendaient mieux compte de la complexité de l'esprit, et que s'il ne pouvait pas juger ses propres productions, il les validait dans la mesure où elles se confondent dans une espèce d'inconscience bienheureuse avec son esprit et que c'était bien là son critérium. Le nihiliste Artaud ira même plus loin dans sa préface à L'ombilic des limbes en nous affirmant qu'il ne conçoit pas d’œuvre comme détachée de la vie, qu'il n'aime pas la création détachée. Et que là où d'autres proposent des œuvres, il ne prétend pas autre chose que de montrer son esprit. Protéiforme, Le Journal japonais est un recueil pourrait-on dire baroque dans la multitude des formes que ces courts ou parfois longs textes revêtent ; son poète se veut ainsi d'épouser au plus près la multitude des impressions ou sensations qu'il vit.

Ainsi, Richard Brautigan s'est donné le même droit qu'Artaud, cette même éthique qui constitue par ailleurs l’esthétique même de ce recueil.


 
L'écriture
 
Comme le poète nous le confie dans son texte introductif, en parlant de la poésie japonaise haïku, « J'ai apprécié leur façon d'utiliser le langage en concentrant l'émotion, le détail et l'image, jusqu'à parvenir à une forme d'acier trempé dans la rosée ». Et nous constatons que tous les poèmes constituant ce journal sont très empreints de cette forme d'écriture traditionnelle. Néanmoins, ils ne sont pas la seule forme empruntée ; il utilise en effet une écriture cursive à la manière des beats, parfois des plus longs récits pour évoquer des anecdotes, des scènes de vie, à l'instar de Jack Kerouac dans certains poèmes de son recueil Mexico City Blues.
 
Les haikus ne sont connus en occident que depuis le tout début du XXème siècle et Richard Brautigan fait partie de ces écrivains occidentaux qui se sont inspirés de cette forme de poésie brève. Il s'agit pour lui de viser dans ses productions à dire l'évanescence des choses mais également dans un même mouvement d'inciter à la réflexion. Pour ne prendre qu'un exemple parmi tant d'autres, j'ai choisi de vous faire partager celui-ci inspiré directement du haïku dans l'objet même de ce qu'il veut nous restituer intitulé :

Chandeliers flottants
 
Le sable est cristal
comme l'âme.
Le vent l'emporte
        au loin.
 
                            Tokyo
                            Le 28 mai 1976

Comme l'illustre bien ce poème, il s'agit de lire deux fois le poème afin d'en saisir complètement le sens à l'instar des haikus, il s'agit de le mâcher quitte à le dire à voix haute pour bien s'en imprégner. Richard Brautigan use donc de la forme brève, d'ailleurs à l'origine Hokku signifie court ; ainsi le poète emprunte clairement à cette forme d'art. Ajoutons également que comme dans la plupart de ces poèmes japonais où c'est la règle, Richard Brautigan insère des indications de saisons ou du moins de temporalité. L'enjeu est de fixer l'instant, annoter ce qui est voué à disparaître ; en cela sa poésie est par essence précieuse, dans l'objet même de ce qu'il s'est défié de capturer. Ce qui coule inexorablement entre les mains. C'est ainsi qu'il emprunte encore une fois beaucoup à la tradition japonaise dans la spiritualité originelle d'une telle poésie ; rendre captive une évanescence diaphane est l'objet de son entreprise poétique. Encore un exemple parlant :

Avenir
 
Ah! 1er juin 1976
        0 heure et 1 minute.
 
Tous ceux qui survivent
à notre mort.
 
On a connu cet instant
        on y était.
 
                                                    Tokyo
                                                    Le 1er juin 1976
                                                    0 heure et 1 minute

Ainsi, Richard Brautigan a pour dessein de traduire une sensation, et à l'instar des poètes auteurs de haïkus, il ne se contente pas de décrire les choses. Il veut rendre palpable, veiller à matérialiser de l'instantané. Rendre exact, traduire par l'écriture ce qui se passe au-delà d'elle , à savoir restituer un mouvement articulé entre un lieu et un temps précis, avec dans un même temps une réceptivité accrue de l'expérience en cours dudit poète. L'écriture ne serait dès lors qu'un moyen pour capturer du vivant. Brautigan a donc choisi d'évoquer, suggérer plutôt que de dire directement. C'est par l'emprunt de chemins détournés que sa poésie sera ainsi plus signifiante et touchera plus directement à son but.
 
À l'instar de cette poésie japonaise, Richard Brautigan use beaucoup de l'humour qu'il utilise avec parcimonie et qui dissimule pudiquement une grande sensibilité et une tristesse intime. Cet humour infuse tous les poèmes de son journal par exemple :

La jeune caissière japonaise,
     qui ne m'aime pas
     je ne sais pas pourquoi
     je ne lui ai rien fait si ce n'est d'exister,
utilise une calculatrice pour faire ses additions à une vitesse
approchant celle de la lumière
clickclickclickclickclickclickclickclickclick
elle y ajoute son antipathie
pour moi.

Cet humour dénote un détachement de l'auteur sur ce qu'il vit et rajoute à la distance établie entre lui et ce pays étranger. Ajoutons que si Richard Brautigan use beaucoup de l'influence du haïku dans son recueil, d'ailleurs il s'en réclame, c'est surtout pour mieux le détourner. S'il l'utilise c'est paradoxalement pour mieux dire son étrangeté pour un pays qui le fascine.
 
 

Quelques thèmes
 
Comme nous l'avons vu, l'humour est le procédé utilisé pour signifier le sentiment d'étrangeté qu'il ressent et qui prévaut dans toutes les situations qu'il vit au Japon. Dés lors, il ajoute une distance, notable dans la manière dont il relate son expérience. Si l'humour est l'écrin qui enveloppe tous ces petits textes, le sentiment d'étrangeté en est le thème central. En effet, il se sent un étranger dans une civilisation qui le fascine et qui dans un même mouvement lui échappe. Ce poème est d'ailleurs à ce propos très porteur de sens :

Tokyo / Le 11 juin 1976
 
Les cinq poèmes que
j'ai écrits aujourd'hui sont
         dans un carnet
dans la même poche que
mon passeport. C'est
la même chose.

De nombreux poèmes font état de ce sentiment avec des titres comme L'Américain à Tokyo avec sa pendule cassée ou encore L'Américain stupide ; les titres de ces poèmes sont d'ailleurs assez révélateurs dans la mesure ou l'auteur se sent définitivement un Américain au Japon.

Ce sentiment est d'ailleurs révélé par les nombreuses anecdotes rapportées sur les situations où il rencontre le problème de la barrière de la langue qui le coupe instantanément de son environnement. D'ailleurs, un poème est assez révélateur de ceci puisqu'il est intitulé Le silence de la langue.

Ce pays par sa vastitude le ferait se sentir comme un spectre dans cette mégalopole, un semblant de vie :

Pour passer où ?
 
Parfois je sors mon passeport,
regarde la photographie de moi
      (pas très bonne,etc.)
 
juste pour voir si j'existe.
 
                                                     Tokyo
                                                     Le 12 juin 1976

L'un des autres thèmes est celui de l'amour, raconté en filigrane du recueil, avec Shiina Takako. Le recueil lui est d'ailleurs dédié, en plus de quelques poèmes. Leur rencontre relatée, le poète n'omet pas bien sûr, toujours avec beaucoup de parcimonie, de dire la sensualité de cette expérience. Toujours dans la tradition de ce haïku japonais.
 
Par exemple :

...J'ai posé la main sur sa poitrine et commencé à
l'embrasser. Elle m'a embrassé en retour et c'est là tout
l'amour
qu'on a fait...

La rencontre amoureuse est narrée encore une fois avec beaucoup de détachement révélateur de la pudeur du poète et de la distance inexorable qu'il vit avec cette civilisation incarnée dans cette femme.
 


Mon avis
 
Ce journal japonais est ainsi écrit dans un écrin d'une tristesse pudique toujours vernie d'un humour discret. Nous sommes bel et bien dans l'intimité d'une conscience, quant à elle, diserte. Faussement naïf, ce recueil d'impressions pourrait sonner comme des paroles presque murmurées entendues prononcées au détour d'une conversation enjouée et spontanée. Néanmoins il serait plus juste de dire qu'il est du présent sensoriel inscrit sur le matériau d'une page. Nous sommes dans l'intimité d'une conscience friable et poreuse sous la contingence de la réalité alors vécue. Disons que ce n'est pas un voyage retranscrit, nous restons emprisonnés dans la psyché du narrateur, il nous rend spectateur de ce qui l'affecte. C'est de l'anecdotique sublimé ou il reste toujours conquis par le frais miracle de la surprise. Toujours une fraîcheur continuellement renouvelée au fil des pages. Nous ne suivons pas son périple physique mais mental ; ainsi peut-être est-il plus fidèle dans cette restitution à ce que nous pouvons ressentir dans un voyage. Nous pouvons le voir comme un grand chant fragmenté où le miracle opère dans un simple souffle, dans un agencement de mots délicat où la magie tient en peu de mots et parfois dans le blanc de la page. Toute la beauté, l'enjeu réside dans cette fragilité inscrite pour l'éternité dans les pages.

Supplément d'âme, nous ne ressentons pas le travail, les mots ont pourtant été sciemment choisis et ciselés. Nous ressentons ce recueil comme la sauvegarde de ce qui aurait pu être à jamais omis. En cela, on dirait qu'il tient du miracle. Il a réussi à rendre captifs des espaces mentaux, à capturer des libertés d'état. Il ne nous dit pas grand-chose du Japon mais de son rapport au Japon durant ce court voyage ; en cela nous pouvons faire l'analogie avec  Ecuador d'Henri Michaux. Il nous en apprend sur lui-même et peut-être aussi sur nous qui serions face à une civilisation qui nous échapperait tout autant. J'ai ainsi pensé au film Lost in translation de Sofia Coppola  La distance du poète face à cette expérience instillée dans ces pages, pourrait nous le faire voir comme un anthropologue sensoriel, un ethnologue poétique.


Maxime, AS édition-librairie

 

 

Richard BRAUTIGAN sur LITTEXPRESS

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Article de Léa sur Un privé à Babylone


 

 

 







articles d'Adèle et de Marianne sur La Pêche à la truite en Amérique.

 

 

 

 

Richard Brautigan Journal japonais

 

 

 

 

Article de Flore sur Journal japonais.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Maxime - dans Poésie
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