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1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 07:00

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Rick MOODY
À la recherche du voile noir
Titre original
The Black Veil
(Première parution en 2002)
Traduction par Muriel Zagha
Éditions de l’Olivier, 2004
Points, 2006


 

 

 

 

 

Rick Moody est né à New York en 1962. Il est surtout connu en France pour son roman Tempête de glace (Ice Storm) adapté au cinéma par Ang Lee. À la recherche du voile noir en reprend certaines thématiques mais est plus autobiographique. Il faut savoir de Rick Moody qu’il a beaucoup souffert : passé par l’alcoolisme et la toxicomanie, il a tendance à avoir des crises de paranoïa. Il a, de sa propre initiative, effectué un séjour en hôpital psychiatrique. Cela donne une œuvre plutôt chaotique à lire, que Moody parsème habilement de références et de citations (à ce sujet, les Inrocks nous disent  avec certitude que « ce livre va rester parmi les classiques de la littérature américaine ». À vrai dire, sans les classiques de la littérature américaine, ce livre n’existerait sans doute pas.). Les chapitres se suivent et ne se ressemblent pas, la chronologie est abolie. Seule la culpabilité, omniprésente, fait office de fil rouge.

 

Déclaré coupable

Dès le premier chapitre, Moody éperonne donc farouchement son cheval de bataille : le sentiment de culpabilité. Le ton est donné avec une énumération de « nos crimes », qui va crescendo du mensonge à la jalousie, de la bêtise honteuse (« un cas d’accrochage où nous avons filé, sans demander notre reste » (p.9)) au comportement criminel, au meurtre, en passant par toutes nos mesquineries du quotidien. Rick Moody ressent cela continûment.  Un jour, alors qu’il prend le métro à New York, un événement, anodin pour n’importe qui d’autre, va déclencher sa paranoïa. Il a l’impression qu’un autre usager tente de lui dissimuler son visage derrière une grande capuche. Le cerveau de Moody va alors galoper allègrement vers l’invraisemblable.

« Je ne prêtai pas grande attention à mon partenaire, jusqu’à ce que celui-ci se mit à se cacher, à l’instar d’un lutin ou d’un petit démon, derrière le poteau qui nous séparait. Pour me laisser passer et rejoindre l’extrémité du quai ? Pour me pousser sur les rails et me tuer ? Qui sait. J’avais l’intention de jeter un coup d’œil sur lui pour voir à quoi il ressemblait, si tant est que ce fût  un "il ", au moment de contourner l’imposant poteau bleu. […] Mais il n’y avait aucun visage à voir. […] La veste de ski était immense, véritable combinaison ; elle lui descendait à peu près jusqu’aux genoux, par-dessus un pantalon crasseux en grosse toile de chantier. Il exhalait une forte odeur d’eau de Cologne bon marché. La Mort, cette figure du Moyen Âge, se tenait donc là. » (pp. 11-12)

Cette sur-interprétation est caractéristique du comportement de l’auteur. Par la suite, il reverra ce personnage dans New York, et finira par le percevoir comme une manifestation de sa mauvaise conscience. Le ton est donné quant au genre de cheminements intellectuels que Moody effectue. Il n’est pas aisé de le suivre, mais l’éditeur nous prévient dès la quatrième de couverture par ces mots de l’auteur lui-même : « Les lecteurs qui attendent de ces pages une vie nette et bien ordonnée, une existence faite de baisers octroyés ou de romans écrits, risquent d’être surpris ». Moody ajoute, dans le passage concerné : « Mon livre et ma vie se déroulent par crises, relevant plus de l’épilepsie que du récit ». Si, malgré cela, on décide de continuer, il peut être déroutant de trouver en suivant un récit de son enfance presque conventionnel à la John Irving, mais les descriptions de sa famille à travers les rapports père – fils, sa relation avec son jeune frère, ne sont là que pour amener l’évocation du voile noir. En effet, Moody nous dit l’habitude qu’avait son père de lire, à lui et à sa fratrie, des passages du Moby Dick de Melville à chaque Thanksgiving, entre autres.

 

En quête de réponses

C’est donc au cours d’une de ces séances d’initiation aux classiques de la littérature américaine que le jeune Rick prend connaissance d’un ancêtre Moody dans la nouvelle Le Voile noir du pasteur de Nathaniel Hawthorne. Sur le moment, le petit Rick accorde peu d’importance au voile ; au mieux il fanfaronne en cour de récréation : « Quelqu’un qui s’appelle Hawthorne a écrit une histoire sur notre famille ! ». Voici ce qui excite l’enfant Moody, et qui fascinera tant l’adulte :

 

« Un autre clergyman de Nouvelle-Angleterre, Mr. Joseph Moody, de York Maine, qui mourut il y a près de quatre-vingts ans, se distingua par la même excentricité que celle du révérend Hooper, ici évoquée. Cependant, dans son cas, le symbole avait une autre signification. Dans sa jeunesse, il avait provoqué un accident fatal à un ami très cher ; et depuis ce jour, et jusqu’à l’heure de son trépas, il cacha son visage au regard des hommes. » (Note de Hawthorne sur la première page de sa nouvelle, disponible dans cette édition p. 421).

Pour mieux comprendre la démarche de l’auteur, il faut connaître cette nouvelle (judicieusement placée à la fin du livre). L’action se situe dans le paisible petit village de Milford, où le pasteur déchaîne un jour toutes les passions et les interrogations lorsqu’il se met à porter sur son visage un voile de crêpe noir. Il le portera toute sa vie et l’emportera dans sa tombe, sans jamais révéler à qui que ce soit les raisons de son geste. Rick Moody confesse :

 

« J’ai moi-même lu de nombreuses fois la nouvelle de Hawthorne pendant ma jeunesse, tout au long de mes études, me sentant une proximité de plus en plus grande avec le texte. » (p. 129).

 

Il va tenter d’analyser le texte et n’hésite pas à citer de nombreuses références de spécialistes qui se sont penchés dessus avant lui. Cela devient vite obsessionnel. En 1998, il part sur la trace de celui qu’il appelle « le Moody au mouchoir », son ancêtre, dans le New Hampshire. Toujours extrêmement documenté, il remonte jusqu’à un William Moody, frère d’un révérend Samuel Moody, lui-même père du fameux Joseph « Mouchoir » Moody, et dont voici l’histoire :

 

« En 1709, le six mai, William Moody, Samuel Stevens et deux fils de Jeremiah Gilman […] furent surpris par les Indiens à la scierie de Pickpocket à Exeter et faits prisonniers. Moody fut emmené au Canada et, quelques jours plus tard, tandis qu’il traversait French River avec ses ravisseurs à bord de leurs canoës, une troupe d’Anglais les attaquèrent. […] Plusieurs indiens furent tués et Moody se retrouva seul avec un sauvage à bord d’un canoë. Les Anglais l’engagèrent à se débarrasser de l’Indien, ce qu’il essaya de faire, mais dans la bagarre l’embarcation chavira et Moody s’enfuit à la nage vers le rivage. Deux ou trois Anglais accoururent pour l’aider à rejoindre la terre ferme, lorsque les ennemis, en nombre, les assaillirent. Et Moody dut malheureusement se rendre une nouvelle fois aux sauvages qui, plus tard, lui firent subir de cruelles tortures et le dévorèrent après l’avoir rôti vivant. » (p. 157).

 

Outre ce texte, Moody découvre, en se documentant,  que toute une génération de Moody (des chrétiens extrêmement puritains) a été fortement impliquée dans les massacres d’Indiens. Sa culpabilité n’en est alors que plus grande.

 

Tous coupables

Un jour, à 25 ans, Rick Moody se réveille persuadé qu’il va subir un viol. C’est une de ses crises de panique inexpliquée, puisque, comme il le dit, rien ne va spécialement mal dans vie. Seul ou aidé de docteurs, il cherche à trouver une interprétation. Cependant, aucune théorie ne lui convient. Car au-delà de cette crainte irrationnelle, il est en plus persuadé qu’il mériterait d’être violé. Car Rick Moody est coupable, et lorsqu’il parvient à remonter à l’extrême origine la culpabilité qu’il ressent en permanence, on comprend qu’il porte un fardeau énorme. Pire, selon son raisonnement, nous portons tous ce fardeau.

« […]mes racines, qui sont vos racines, remontent à la première syllabe du langage, mes racines sont dans le premier pénitent qui essaya de se faire absoudre par un prêtre pétri de culpabilité, mes racines précèdent la lumière du monde, plongeant dans ses ténèbres ; une histoire d’honnêteté, de dignité, de courage d’une part, et de brutalité, de soif de sang et de massacre d’autre part. Être un Américain, être un citoyen de l’Occident, c’est être un meurtrier. Ne vous faites pas d’illusion. Couvrez-vous le visage. » (p.420)

 

 
L’œuvre est extrêmement dense, à tel point que cela en devient parfois déroutant. On peut en venir à se demander qui est notre interlocuteur au vu de l’accumulation de citations, de parenthèses et d’italiques qui couvrent parfois une page. Qui parle ? Derrière qui se cache encore Moody ? Mais cette densité même est fascinante. Tout ce que Moody remue pour sa petite enquête (la bibliographie sélective qu’il joint à son récit est impressionnante), son rapport (obsessionnel) à Hawthorne qu’il relie à tout… On peut être gêné par les descriptions qu’il fait de lui-même, de l’état dans lequel il se trouve après avoir bu ou s’être drogué (ou les deux). Mais il le fait avec une pudeur subtile qui fait que l’on n’a pas le sentiment de complètement tomber dans le voyeurisme, même si la démarche de tout raconter est clairement affirmée.

« Lorsque je me suis mis à écrire ce livre, j’ai décidé de ne rien dissimuler. Tout mon moi, dans la mesure où il était représentatif, me servirait de matériau. Habitudes excentriques (un refus presque total du téléphone, une tendance à manger toujours les mêmes plats), grandes médiocrités, malfaisances, échec (je n’ai pas réussi à être éditeur, toutes mes tentatives pour m’inscrire à des programmes doctoraux ont été rejetées, j’ai été licencié de presque tous mes emplois, j’étais totalement incapable de m’intégrer même dans la Little League de base-ball, je n’ai jamais réussi à jouer correctement d’aucun instrument), tout cela serait inclus, suivant les règles de l’aventure que j’entreprenais. Les seules exigences pour intégrer ce canon étaient que les histoires de ma vie présentent un certain intérêt, qu’elles soient pertinentes, et qu’elles servent un style.» (p. 406)

 

Si vous voulez savoir ce qui a fait de Rick Moody Rick Moody, chaque détail, chaque tournant de son existence compte, et dans son parcours chacun peut se retrouver. Pas besoin de lister vos petites et grandes culpabilités, elles sont déjà là et il est de toute façon trop tard pour demander un quelconque pardon.


Paul, 2e année bibliothèques-médiathèques 2012-2013

 

 

Rick MOODY sur LITTEXPRESS

 

moodycouverture

 

 

 

Article d'Emmanuelle sur L'Étrange Horloge du désastre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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