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25 novembre 2009 3 25 /11 /novembre /2009 07:00
Rencontre / Art et littérature
en partenariat avec Malagar-Centre François Mauriac

Compte-rendu de la conférence du 18 novembre 2009
à la librairie Mollat.

 


   
Liliane Giraudon est romancière et poète, elle a publié de nombreux ouvrages chez P.O.L (dont La Poétesse, 2009 ; La Fiancée de Makhno, 2005 ; La Nuit, 1986). Elle a fondé, avec Jean-Jacques Viton, la revue Banana Split (1980-1990), mais aussi la revue vidéo-filmée La Nouvelle BS (1990-2000) et l’Atelier-Traduction «Les Comptoirs». Elle est également membre de la revue Action Poétique et de la Cosmetic Company, et co-dirige la revue IF et la collection « Les Comptoirs » aux éditions Al Dante. Elle présente à l'occasion de cette rencontre l'ouvrage qu'elle a écrit pour la dixième édition du festival Ritournelles, Biogres : Montaigne, Mauriac, Montesquieu - co-édité par Ritournelles et le Centre François Mauriac de Malagar.
  
 Véronique Aubouy est réalisatrice de films de fiction et de documentaires ; son entreprise la plus importante est sans doute « Proust lu », auquel elle se consacre depuis 1993, et qu'elle estime finir en 2033. C'est un travail qui à ce jour a mobilisé environ 900 lecteurs — anonymes ou connus — et comptabilise 89 heures de film. À chacun de ces lecteurs, elle demande de lire une partie de À la recherche du temps perdu, à voix haute, devant la caméra. C'est la lecture obsessionnelle et incessante de l'œuvre de Marcel Proust qui est à l'origine de ce travail, tendu par une volonté de rendre hommage à cet auteur si important pour elle, et de saisir, par la multiplicité des lecteurs, ce que peut être la lecture de son œuvre. 
   
C'est Liliane Giraudon qui ouvre la rencontre, par la présentation de son dernier ouvrage, intitulé Biogres : Montaigne, Mauriac, Montesquieu, dans lequel elle dresse les portraits de ces trois figures de la littérature française. Sa démarche se veut particulière et originale, s'éloignant des canons de la biographie traditionnelle, puisqu'elle a entrepris de retracer le parcours de chacun des écrivains par des fragments de phrases très courts. Fragments qui, les uns mis à la suite des autres, esquissent un portait personnel et intimiste de l'auteur : « Montaigne avouant se mordre souvent la langue et les doigts lorsqu'il mange. Montaigne buveur médiocre, ne supportant pas l'alcool. Le vin du vignoble de Montaigne (Montravel sec 3 bouteilles bues un soir à Paris avec Josée Lapeyrère et Laurent Cauwet.) Sollers couronné à Bordeaux du prix Montaigne (120 bouteilles de grand cru, toutes bues). Montaigne et les sorcières. Montaigne et Michelet. Montaigne et les femmes. » (Biogres : Montaigne, Mauriac, Montesquieu, p. 19-20.) Cette juxtaposition par accumulation de petits détails du quotidien semble redonner corps à l'auteur, trop souvent oublié derrière son œuvre ; car, comme le dit Liliane Giraudon, : « Écrire, c'est lire aussi. Et lire c'est retrouver le geste de celui qui écrit. » Il s'agit pour elle de « payer des dettes » à certains livres sans « effacer le corps de celui qui les avait produits ». En cela, elle a voulu « retrouver la trace corporelle de celui qui écrit ». Ces portraits sont des textes brefs qui fonctionnent comme une ritournelle, avec sans cesse le nom de l'auteur qui revient, presque de façon obsessionnelle, dans chacune des phrases – ce qui se retrouve dans son texte, avec le nom de l'auteur qui apparaît en gras, lui conférant une grande force visuelle sur la page. Liliane Giraudon veut rapporter la « petite histoire » de chacun des écrivains, en opposition à la « grande histoire », plus académique, que l'on peut retrouver dans les biographies traditionnelles ; elle a apporté des éléments biographiques que, de fait, l'on n'attend pas. Ce faisant, elle prend le parti d'une autre approche, plus vivante sans doute, une approche qui s'intéresse aux goûts, aux préoccupations qui ont pu être ceux de ces écrivains. Ce travail, pour elle, dénote une volonté de retrouver « la voix » de Montaigne, de Montesquieu, de Mauriac, qui, dit-elle, nous manque. Elle présente son livre comme « un film muet sur Montaigne », qui invite le lecteur à « rêver à la lecture qu'il a faite, ou va faire, de Montaigne ». De fait, Biogres : Montaigne, Mauriac, Montesquieu est une belle tentative pour retrouver ces voix absentes au monde actuel et qui lui font défaut, et de leur redonner corps à travers ces portraits si vivants.
 
« Tous les mots de Proust sont lus devant ma caméra ». C'est ainsi que Véronique Aubouy présente son projet « Proust lu » (visible pendant toute la durée de Ritournelles au Molière-Scène d'Aquitaine). Projet qui prend sa source dans la fascination qu'elle éprouve pour À la recherche du temps perdu, qu'elle ne peut s'empêcher de lire et relire sans cesse – à ce titre il est intéressant d'observer comment une lecture que l'on peut qualifier d'obsessionnelle – elle le reconnaît volontiers elle-même, et dit que les mots de Proust sont comme des « rails qui guident », qui la « tiennent » – mène à une entreprise tout aussi obsessionnelle ; selon les propres mots de Véronique Aubouy, cette entreprise cinématographique a été une tentative pour « sortir » de l'œuvre proustienne. C'est un travail dans le temps, le travail d'une vie, le temps d'une vie. Il est question pour elle de « remplir une vie ». Elle a donc entrepris, depuis seize ans, de filmer des lecteurs de Proust : chaque lecteur se voit attribuer une partie du texte, et peut préparer sa lecture ; puis, devant la caméra, il en fait la lecture, avec la possibilité de se mettre en scène ou non. « Proust lu » met donc en avant la place du lecteur, car pour la réalisatrice,  dans À la recherche du temps perdu, le lecteur est en fait le narrateur du livre, devient un personnage central de l'aventure de la Recherche. Elle remarque que Proust lui-même s'adresse directement au lecteur à plusieurs reprises ; proposant ainsi ce livre comme miroir au lecteur, ce livre, plus qu'un autre, s'adresse à son lecteur. » En cela, le film se fait un écho du livre, au sens où le lecteur est lui aussi le personnage principal, le protagoniste de l' œuvre. Ce que Véronique Aubouy met en exergue dans « Proust lu » c'est que « le livre existe par le fait d'être lu et relu ». La notion d'autoportrait surgit dans chaque lecture ; le film produit donc un effet miroir au sens où le lecteur en dit beaucoup sur lui dans la façon dont il va lire et va se mettre en scène. À la question de la qualité de la lecture, Véronique Aubouy répond qu'elle préfère lorsque les lecteurs ne sont pas des acteurs et qu'ils ne maîtrisent pas forcément l'ensemble de la lecture qu'ils font du texte de Proust ; elle dit préférer « une lecture plus brute, plus au ras du texte, dans son apreté » ;  la phrase lue de la sorte en est d'autant plus belle à ses yeux. Selon elle, « on apprend beaucoup de choses sur le lecteur quand il ne sait pas où la phrase va le mener. » Et à ce titre, la relation qui s'instaure entre le lecteur et la caméra est très significative : la façon dont le lecteur se laisse prendre au jeu ou non est révélatrice : car il peut y avoir une résistance de la personne envers la caméra ;    Véronique Audouy parle même d'une « lutte », d'un « corps à corps ». Elle rappelle que la caméra voit tout, que « la caméra ne cache rien ». Émerge alors la volonté totalisante, et même totalitaire de son projet, en ce que par le biais de la caméra il s'agit de tout saisir, de tout capter de l'instant de réel qui nous est donné à voir.
   
Une rencontre intéressante et enrichissante, où l'on a pu constater que deux projets et deux démarches, si différentes soient-elles, peuvent se fédérer en un point de rencontre autour du questionnement sur ce qu'est la lecture, et du rapport intime que l'on entretient avec le texte. Ainsi se créent des liens, des échos entre « Proust lu » et les trois portraits-biographies de Biogres. Entre Véronique Aubouy et Liliane Giraudon, il est question de la lecture. 


Maud, A.S. Ed.-Lib.

Lire également le compte-rendu de Chloé, Lysiane, Patricia et Romain.






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Published by Maud - dans EVENEMENTS
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