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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 07:00

Ritournelles-video-poesie.JPG   
Dans le cadre de la treizième édition du festival de littérature et d'arts contemporains Ritournelles, consacrée à la « cinémalittérature », avait lieu mardi 4 décembre à  l'Oara une soirée vidéo-poésie. Le programme du festival  décrit la vidéo-poésie de la manière suivante : « formes hybrides de la rencontre entre poètes et artistes contemporains vidéastes – Imaginaires croisés entre textes et images. »

En effet, tel était le programme de cette soirée qui comportait quatre performances : Around Theworld 2.0 de Jérôme Game et Valérie Kempeneers, Lonely People de Jean-Michel Espitallier et Yumi Sonoda, Didier A. Disparu de Bertrand Dezoteux et Didier Arnaudet ainsi que Overflow une performance de poésie et de batterie écrite et interprétée par Jean-Michel Espitallier et Jérôme Game.

Vous pouvez consulter  le programme du festival qui contient des descriptions de ces quatre spectacles ainsi que des biographies succinctes des artistes présents.



Around Theworld 2.0
Texte, voix : Jérôme Game
Vidéo : Valérie Kempeneers
Durée : 25 minutes

Cette performance nous emmène dans un tour du monde assez particulier. La vidéo est constituée d'une suite continue de paysages vus du ciel qu'accompagne un flux de parole sur le thème du voyage. La parole et l'image se complètent et s'accordent parfaitement. Les images filmées laissent voir des suites de paysages divers : des usines, des ports industriels, des mers, des parkings, et cela en continu. L'image n'est pas nette et la caméra avance souvent de manière saccadée, avec un rythme variable. La voix du poète suit l'écran presque dans un mouvement  mimétique : le narrateur ne s'arrête jamais mais butte sur les mots, n'achève pas les phrases et les enchaîne de manière continue. Cet ensemble créée un patchwork à la fois visuel et auditif. Le poète rassemble des fragments pour créer quelque chose de construit, un voyage qui fait sens. On peut y voir une portée poïétique forte : Jérôme Game se sert d'éléments de notre monde pour créer son propre univers. Le parcours qu'il nous offre a quelque chose de fascinant, le spectateur est pris dans cette boucle sans fin, se laissant bercer à la fois par les images et la musique qui les accompagne. Les phrases heurtées et sans cesse interrompues ne gênent pas la compréhension ; au contraire, elles apportent du sens à la performance. Tout se joue sur le rythme et les associations qu'il produit. Le spectacle joue beaucoup sur les répétitions, à la fois dans le paysage et dans les mots, avec la présence d'anaphores mais aussi de mots et de phrases qui reviennent cycliquement.

En plus d'être un voyage poétique, cette expérience a le mérite de pouvoir soulever un certain nombre de réflexions sur notre société, en particulier sur le rapport de l'homme à l'image et à l'espace. L'image semble d'abord venir d'avion et les mots évoquent la présence d'un voyageur avec l'anaphore de la formule « il part pour », qui ouvre le poème. Cependant, très vite, viennent s'ajouter d'autres regards, notamment celui d'un internaute, comme le suggèrent de nombreuses formules, notamment « ajouter un commentaire », « google map », « options du blog » ou encore celui d'un système de surveillance, « CCTV ». On se retrouve étouffé par l'omniprésence du regard, ce qui peut faire écho à la manière dont les images nous assaillent à travers les médias et pas nécessairement pour montrer quelque chose qui suscite l'intérêt. Le film ne montre pas des lieux touristiques mais, au contraire, des zones commerciales. Il ne s'agit pas là de montrer du beau mais de faire sens à travers un itinéraire pensé par le poète. L'homme ne vit plus dans son monde, il le regarde à travers un écran et se laisse diriger par lui. Ce n'est pas pour rien que les images montrées proviennent d'internet et sont de qualité médiocre. Cela correspond à l'image dégradée du monde qui est ici exposée. La voix qui lit semble elle-même être déroutée et piégée dans ce qu'elle lit, ayant souvent l'air d'être sur le point de s'effondrer alors qu'en réalité le poète maîtrise parfaitement ce qu'il fait. Ainsi, si la prestation est peut-être un peu longue, cela est en accord avec le sens que l'on peut y voir et contribue à créer une atmosphère de lassitude qui parvient pourtant à captiver le spectateur. Saluons la très bonne diction et la prononciation de Jérôme Game qui participent à l'efficacité d'une telle performance. Il ne s'agit pas d'un spectacle qui cherche à être agréable, mais qui intéresse et fait réfléchir.



Lonely People
Texte, voix, bande-son : Jean-Michel Espitallier
Vidéo : Yumi Sonoda
Durée : 20 minutes

Tandis que Around theworld 2.0 se caractérisait par un certain hermétisme, Yumi Sonoda et Jean-Michel Espitallier nous ont offert avec Lonely People une très jolie expérience, d'accès beaucoup plus facile. L'univers développé par Yumi Sonoda joue sur une subtilité et une délicatesse qui lui donnent un aspect presque onirique. Elle nous montre une place dominée par des tons bruns et la présence d'ombres très marquées. Le fort contraste des couleurs fait que les personnes qui circulent sont davantage des silhouettes, peut-être même des spectres. Cet aspect insaisissable est souligné par une composition de l'image un peu déroutante, presque comme si elle était vue à travers un kaléidoscope. Cela donne à l'image une portée picturale qui valorise la puissance esthétique de la représentation.

Ce film est servi par trois niveaux de texte qui se complètent. Il s'ouvre sur la clameur de la rue et très vite commence la chanson des Beatles, All the Lonely People, puis Jean-Michel Espitallier énonce un texte à la troisième personne qui se compose d'énumérations d'activités du quotidien réalisées par une femme et un homme indéterminés. Il emploie des formule de ce type : « elle écrit sur une ardoise », « elle révise ». Le texte du poète fait écho aux paroles de la chanson, les personnages qu'elle met en scène donnant le sentiment d'être des lonely people. Le peu d'informations sur les personnages leur donne le statut d'anonymes et ils peuvent à la fois être n'importe qui et tout le monde, comme les gens qui vont et viennent à l'écran. Arrive ensuite une troisième voix, puissante, qui narre également des activités, mais cette fois à la deuxième personne du singulier, en utilisant le pronom « tu », comme si le narrateur s'adressait aux personnages de l'histoire, et peut-être même au spectateur. Les sons s'emballent, en raison du nombre de voix et de leur volume, mais il ne s'agit pas d'une cacophonie désagréable, bien au contraire. Le sens de ce qui nous est conté gagne en intensité grâce aux différentes modalités à travers lesquelles il se construit. Après ce mouvement en crescendo, commence un decrescendo : les voix et les mouvements se calment, la voix qui s'exprime à la seconde personne se tait, puis le poète s'arrête, la musique cesse également, et il ne reste de nouveau que le bruit de la rue qui a alors pris un nouveau sens.

Jean-Michel Espitallier et Yumi Sonada ont réussi à mêler leurs univers respectifs afin de créer une œuvre pleine de sensibilité.



Didier A. Disparu
de Bertrand Dezoteux, d'après une œuvre de Didier Arnaudet.
Durée : 15 minutes

Avant de commencer la projection, l'écrivain Didier Arnaudet et le réalisateur du film, Bertrand Dezoteux, ont présenté leur travail. Le texte de Didier Arnaudet, Les Périphéries du large, se constitue de fragments et, plutôt que de suivre la même voie, Bertrand Dezoteux a décidé de sélectionner quelques fragments et d'en faire un récit continu et peut-être plus accessible que l'oeuvre d'origine, bien que cela comporte le risque de la dénaturer.

Le film suit un personnage qui doit remettre des documents à son chef, Didier, disparu du jour au lendemain, le laissant complètement dérouté et livré à lui-même, jusqu'à ce qu'il rencontre une jeune femme avec qui il va très vite nouer une relation. Le film est réalisé de manière assez basique et le jeu des acteurs peut paraître moyen,  si bien qu'au première abord on a l'impression de se retrouver devant un mauvais film amateur. Les plans rapprochés sont nombreux et les personnages semblent étouffés par le cadre, ainsi que par tous les sons qui les entourent, le film étant dépourvu de musique ou de tout autre son  extradiégétique. Mais très vite, le spectateur se rend compte qu'il y a un jeu volontaire avec des procédés et des clichés narratifs : la relation amoureuse entre les deux protagoniste est très convenue, et on a même le droit à des scènes de combat et à une poursuite en voiture. Tout cela prend une tournure absurde qui semble être assumée, comme en manifeste la présence d'un homme déguisé pour jouer le rôle de Didier, le chat du personnage féminin.

En outre, le retournement de situation final fait que le recours à tous ces ressorts fait sens et ce qui aurait pu sembler être, dans un premier abord, un film médiocre s'avère en fait être une expérimentation très bien pensée. On comprend la confiance que Didier Arnaudet a accordée à Bertrand Dezoteux. À sa manière, le cinéaste a su jouer avec les ambiguïtés sur lesquelles reposait le livre en retranscrivant cela de manière plus adaptée à un support cinématographique.



Overflow
Texte, voix : Jérôme Game
Batterie, voix : Jean-Michel Espitallier
Durée : 30 minutes

La soirée s'est achevée par une performance de Jean-Miche Espitallier et Jérôme Game, mêlant poésie et batterie. Malgré l'absence de vidéo ici, il aurait été dommage de se priver d'un tel numéro, en la présence des deux poètes. Ce spectacle se caractérisait par la présence d'une énergie brute, presque semblable à celle présente lors d'un concert de rock. Les deux artistes dialoguaient, s'affrontaient, s'accompagnaient l'un l'autre, nous donnant le droit à une joute dynamique et prenante. Dans ce spectacle, le poète devient musicien, et le musicien devient poète, ce qui ne peut qu'évoquer la poésie lyrique telle qu'elle est dépeinte dans les œuvres antiques, tout en apportant un nouveau souffle au genre, par le choix de la batterie et à travers la poésie de Jérôme Game qui lui est très singulière et n'a rien à voir avec une poésie traditionnelle. Cette véritable explosion de rythmes et de sons était une manière très judicieuse de clore cette expérience poétique, avant de permettre aux spectateurs d'aller se réunir autour d'un verre de vin offert par le festival.

Cette soirée Vidéo-Poésie a donc su montrer à quel point l'alliance entre vidéo et poésie peut être féconde, et cela à travers des prestations très différentes. Il s'agissait d'un spectacle riche qui aura su satisfaire les amateurs de poésie avant-gardiste, tout en pouvant servir de bonne introduction à ce domaine pour les non-initiés par la diversité de son contenu. Il ne s'agit pas de projections accompagnées de lecture de poésie mais bien d'oeuvres mêlant, chacune à leur manière, vidéo et poésie. Le trait d'union entre vidéo et poésie présent dans le titre de la soirée était donc justifié.


J.S., AS éd-lib

 

 

 

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Published by J.S. - dans EVENEMENTS
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