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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 07:00

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Robert Louis STEVENSON
Voyages avec un âne dans les Cévennes
Travels with a donkey in the Cévennes, 1879
Traduction Léon Bocquet
10/18
Collection : Odyssées, 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le contexte du départ

Stevenson n’a pas tout à fait 28 ans lorsqu’il entreprend son voyage à pied dans les Cévennes fin septembre 1878. Parti du Monastier en Haute-Loire, il traverse le Gévaudan et la Lozère pour finalement atteindre douze jours plus tard, et non sans mal, Saint-Jean du Gard, 195 km plus bas. Pendant cette période, Stevenson s’est astreint à noter fidèlement, chaque jour, sur ses genoux, dans une auberge de fortune, ou même en diligence, ses impressions et le déroulement de chacune de ses étapes dans un journal de route, qui fut publié, après quelques modifications, pour la première fois en Angleterre en 1879 sous le titre Travels with a donkey in the Cevennes.

Pourquoi ce jeune Écossais intelligent, un peu bohème, très éloquent mais profondément malheureux dans sa vie personnelle, s’est-il mis en tête de visiter un pays perdu, seul, sans ami ni guide, dans des conditions très contestables d’improvisation matérielle ? Les raisons en sont multiples et complexes, mais le déclencheur principal semble avoir été une grande peine de cœur. Deux ans auparavant, à Grez, il avait fait la connaissance d’une Américaine et de ses deux enfants, Fanny Osbourne, artiste peintre de dix ans son aînée, qui venait alors de quitter un mari trop infidèle. La légende veut qu’ils aient connu un coup de foudre immédiat.

Malheureusement pour le couple, l’argent commence à faire défaut : Stevenson dépend uniquement de la rente que lui verse son père, avec qui il est plus ou moins brouillé à l’époque, tandis que le mari de Fanny menace vraisemblablement de lui couper les vivres, si elle ne rentre pas en Californie. La séparation est inévitable et douloureuse pour Stevenson qui décide de s’isoler afin de méditer sur sa situation et son avenir. Il utilise à cette fin une technique qui a déjà fait ses preuves par le passé : la marche à pied, à laquelle il avait par ailleurs consacré un essai intitulé Walking Tours (Des promenades à pied) paru en juin 1876 dans Cornhill magazine.

Stevenson a toujours été maladif, soucieux de sa santé et très angoissé : il découvre donc assez tôt les bienfaits d’une marche solitaire harassante, qui le laisse à l’étape suivante dans un état d’abrutissement complet et une sorte de paix intérieure qui surpasse toute intelligence. Il ne pratique pas l’art de la randonnée par pur masochisme mais comme une méthode efficace pour combattre sa propre anxiété. Ainsi, il écrit dans le chapitre consacré aux villages de Cheylard et Luc :

 

« Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour bouger. Je voyage pour voyager et ensuite pour écrire sur le sujet, si le public condescend à me lire. Mais la grande affaire est de se déplacer, de sentir de plus près les besoins et les petites peines de l’existence, de se dégager de ce lit de plume de la civilisation, et de trouver sous les pieds le granit de la terre parsemé de silex coupants. [...] j’ai lieu de penser à ce que je déteste, ou parfois à ce que j’aime trop [...] ».
.

Si Stevenson cherche à éviter tout contact direct avec ses amis après le départ de Fanny, cette dernière reste sans cesse dans ses pensées : c’est l’être aimé qu’il invoque sur les crêtes qu’il gravit, au cours de ses nuits à la belle étoile. Lorsqu’il rédige son journal de route, il y dissimule des messages qui feront savoir à Fanny qu’il l’aime toujours. Il écrit d’ailleurs à son cousin, Bob au sujet du Voyage avec un âne dans les Cévennes : « il y a là-dedans des tas de protestations d’amour pour Fanny, dont, je pense, tu saisiras la plupart ». Ces propos peuvent en effet être illustrés par de nombreux exemples, dont cette réflexion de l’écrivain lorsqu’il passe la nuit à la belle étoile sous les pins, au moment de sa traversée du Goulet :

 

« J’aurais pu souhaiter une compagne près de moi sous les étoiles, silencieuse et immobile, si vous voulez, mais toujours proche et à portée de la main [...] La femme qu’un homme a appris à aimer totalement, corps et âme [...] n’est plus une autre personne dans le sens de gêne. Ce qui est exigeant dans une autre compagnie a disparu […] ».

 

 

 

Stevenson et la religion

Pourquoi aller se perdre au fin fond des Cévennes me direz-vous ? La religion est un facteur d’explication, qui tient une grande place dans le récit. Stevenson est issu d’une famille protestante très pratiquante. Sa nurse, Alison Cunningham, dite « Cummy », a bercé son enfance des récits des hauts faits des Covenanters écossais. Ceux-ci formèrent au XVIIème siècle en Écosse, un important mouvement politique et religieux attaché à promouvoir le presbytérianisme (i.e le rejet de la hiérarchie ecclésiastique de l’Eglise catholique romaine) pour en faire un gouvernement voulu par le peuple, par opposition à la tyrannie des Stuart qui voulait imposer la liturgie anglicane et l’autorité des évêques (i.e l’épiscopalisme). La lutte entre les opposants a été marquée par des épisodes particulièrement violents et sanglants. Le choix des Cévennes n’est donc pas anodin pour Stevenson, qui part en France au pays des Camisards avec dans un coin de son esprit, l’idée d’y retrouver un peu l’équivalent des Covenanters d’Écosse. D’ailleurs il ne cesse de faire des comparaisons entre les deux mouvements. Ainsi, par exemple, lorsqu’il arrive en pays camisard après avoir traversé le mont Lozère :

 

« Le pont de Montvert est un lieu mémorable dans l’histoire des Camisards. C’est ici que la guerre éclata ; c’est ici que ces « Covenanters » du Midi assassinèrent leur archevêque Sharpe ».

 

Le récit de la guerre des Camisards remplit de très nombreuses pages du texte imprimé du Voyage avec un âne dans les Cévennes, après la traversée du Mont Lozère. Cet épisode a beaucoup fasciné l’écrivain qui a même envisagé un temps de rédiger l’histoire d’un des principaux protagonistes, Jean Cavalier. Pour donner quelques repères historiques, les Camisards (de l’occitan camiso, la chemise, qu’ils portaient lors de leurs attaques nocturnes en signe de reconnaissance) étaient des Cévenols huguenots, tous plus ou moins issus de la paysannerie, qui se révoltèrent contre l’autorité de Louis XIV, après les persécutions qui suivirent la révocation de L’Édit de Nantes en 1685. Le conflit couvait déjà depuis un bon moment, mais s’est considérablement envenimé après l’assassinat de l’abbé du Chayla au pont Montvert par deux grandes figures de la résistance protestante, Abraham Mazel et Esprit Séguier, épisode qui nous est relaté avec force de détails par Stevenson :

 

« Le chef de file de la persécution, [...] François Langlade du Chayla, archiprêtre des Cévennes et inspecteur des Missions dans cette même région, possédait une maison [...] à pont Montvert [...] qui lui servit de prison. [...] La nuit suivante, 24 juillet 1702, un bruit dérangea l’inspecteur des Missions [...] Les voix d’une foule d’hommes exaltés par le chant des psaumes se rapprochaient [...] ».

 

Le pauvre homme finit sa vie assez tragiquement puisqu’il fut, à la manière de Jules César, frappé de « cinquante-deux coups de couteaux sur la place publique ». Nous reviendrons sur les sources utilisées par l’auteur un peu plus tard mais il est intéressant d’analyser de quelle manière Stevenson traite le sujet, avec un véritable souci d’impartialité et une attitude étonnamment tolérante envers les passions religieuses. En ce qui concerne les Camisards, il adopte une perspective comparatiste grâce à ses connaissances sur la révolte des Covenanters, ce qui l’empêche de voir, à l’instar de Michelet, un événement unique dans la révolte cévenole :

 

« Il y avait quelque chose dans ce paysage, souriant mais rude, qui m’expliquait l’esprit de ces « covenanters » du Midi. Ceux qui prirent le maquis en Ecosse [...] entretenaient tous des idées sinistres et endiablées, car une fois soutenus par Dieu, ils avaient doublement partie liée avec Satan, mais les Camisards n’avaient que des visions radieuses et réconfortantes [...] La conscience légère, ils menaient leur vie dans ces temps tourmentés.»

 

Cet effort de mise à distance religieuse est particulièrement marqué lorsque Stevenson trouve refuge au monastère cistercien de Notre-Dame des neiges et exprimé de manière particulièrement claire à la fin du chapitre consacré à Florac, peu avant la traversée de la vallée de Mimente :

 

« Je n’ai jamais cru qu’il fût facile d’être juste, et je trouve cela de plus en plus difficile. J’avoue avoir rencontré des protestants avec plaisir et avec le sentiment de me retrouver chez moi. J’étais habitué à parler leur langue en un sens différent et plus profond que celui qui distingue l’anglais du français, car la vraie Babel, c’est le désaccord sur la morale. Donc j’étais capable de communiquer plus librement avec les protestants et de les juger plus honnêtement que les catholiques. Le père Apollinaire et mon frère de Plymouth dans la montagne, deux êtres pieux et sans malice, peuvent faire la paire ; mais je me demande si j’étais aussi spontanément attiré par les vertus du trappiste ; ou bien si  j’avais été catholique, si j’aurais été aussi chaleureux avec le dissident de la Vernède [...]. En ce monde imparfait, nous accueillons avec joie les relations d’intimité même incomplète. Et si nous ne trouvons jamais qu’un seul être avec qui parler à coeur ouvert, marcher dans l’amitié et la simplicité sans masque, nous n’aurons aucun motif de discorde avec le monde ou avec Dieu .»

 

L’écrivain perd un peu de son flegme pour la première et dernière fois au cours du récit, à la fin de son court séjour au monastère, au moment où l’un des prêtres découvre, à sa grande horreur, que Stevenson est protestant et décide aussitôt de le convertir afin de sauver son âme de la damnation. Car l’attitude de notre Écossais est toujours très ambiguë quant à ses convictions religieuses : il ne se déclare jamais ouvertement protestant, mais ne renie pas non plus sa foi. Un passage du journal est particulièrement évocateur à cet égard ; Stevenson, qui vient de passer une nouvelle nuit dehors dans une châtaigneraie, s’apprête à reprendre la route pour gagner la petite bourgade de Florac, quand il rencontre un vieil homme avec lequel il engage la conversation, et qui lui demande s’il connaît le Seigneur :

 

« Je commençais à comprendre que je passais, d’une façon assez douteuse, pour un membre d’une secte sans savoir vraiment laquelle. Je vous garantis que je n’en éprouvais que de la satisfaction; en toute conscience, puisque je n’arborais pas de couleurs fallacieuses, je ne voyais rien de malhonnête dans mon comportement. Je me proclame Morave avec ce Morave, tout comme j’avais tenté de persuader le prêtre de Notre-Dame des Neiges que, pour l’essentiel, j’étais catholique. Ce n’est pas ma faute si j’ai été mis dehors, je veux être dedans ; il n’est aucune secte au monde que je ne fasse mienne. »

 

Cet espèce d’œcuménisme religieux revendiqué par l’écrivain, est probablement enraciné très loin dans son histoire personnelle : le résultat d’une jeunesse de bohème et de voyage et d’une volonté de s’affranchir du carcan familial, en particulier de l’autorité de son père (très «psychorigide » sur la pratique de la religion) avec qui il se brouille régulièrement, mais avec qui il ne cesse aussi de correspondre par voie de lettres: Dans de nombreux passages relatifs à la religion qui parsèment le Voyage avec un âne, le dialogue entre le père et le fils se poursuit, même si Louis ne cède pas un pouce de terrain et campe sur ses positions qui frôlent parfois l’athéisme.



Stevenson historien et érudit

On l’aura compris, la religion est une préoccupation majeure chez Stevenson, et de ce fait, le texte est parsemé de réflexions métaphysiques et théologiques. Lors de son bref passage à Notre-Dame des Neiges, par exemple, Stevenson en vient à méditer sur la notion de prière :

 

« J’ai comme d’autres, mes idées sur la prière ; je pense que certaines prières sont parmi les plus beaux textes du monde. Souvent, quand je suis seul, je prend plaisir à en composer pour moi [...]. J’ai presque envie de dire que la prière est la plus haute forme de littérature [...] La prière émane d’un autre esprit, aussi fervent, mais réfléchi et calme. En voyageant avec mon ânesse [...] j’ai composé une ou deux prières que j’offre ici au lecteur [...] ».

 

Il y a donc d’une part le voyage physiquement éprouvé par l’auteur, et d’autre part une sorte de voyage d’ordre spirituel et initiatique, nourri de nombreuses sources, parmi lesquelles une des plus clairement utilisées est un roman allégorique du XVIIème siècle intitulé « Voyage d’un pèlerin » (1685) du calviniste John Bunyan, qui, visiblement, a beaucoup marqué Stevenson dans son enfance. Le livre décrit le parcours semé d’embûches et mettant à rude épreuve la foi du héros, Chrétien, de la « Cité de la destruction » à la « Cité Céleste ». Dès la dédicace, Stevenson cite Bunyan : « Mais nous sommes tous des voyageurs dans ce que John Bunyan nomme le désert de ce monde [...] ». Par la suite, en référence à ses difficultés rencontrées avec son bagage dès le départ du Monastier : « Comme chrétien c'est de mon paquetage que je pâtissais le plus ». Ou encore un peu plus tard, dans la vallée du Tarn : « Devisant de la sorte, comme Chrétien et Fidèle, nous arrivâmes de là à un petit hameau d’environ six maisons appelé la Vernède ».
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Le rapprochement entre les deux oeuvres est alors d'autant plus flagrant si l'on considère l'illustration de la première édition du Voyage avec un âne : un frontispice réalisé par Walter Crane dans le plus pur style des illustrations du Voyage du pèlerin.


Comme nous l’avions dit, le récit de la guerre des Camisards occupe une place importante dans le livre, mais le texte du journal n’avait abordé ce thème qu’à travers quelques allusions, dans les fragments écrits à propos du passage dans la vallée de Mimente. Stevenson lesa  donc reprises et étoffées, principalement à partir de l’œuvre d’un certain Napoléon Peyrat, Histoires des pasteurs du désert, obscurément parue en 1842, mais relativement importante dans l’historiographie des Camisards à l’époque. Stevenson s’était procuré, semble-t-il, les deux épais volumes en français. Les emprunts de l’écrivain à Peyrat sont très nombreux ; il serait fastidieux de les dénombrer tous. Il tire du livre en particulier le récit du meurtre de l’abbé de Chayla (en reprenant de Peyrat des détails aussi précis que la conversion en « cachots » des celliers de l’abbé ou la description de son enterrement à Saint-Germain de Calberte) et l’épisode de l’arrestation du chef charismatique des révoltés, Esprit Séguier et de son dramatique interrogatoire :

 

 

« La carrière de Séguier fut courte et sanglante [...]. Capturé enfin par un célèbre soldat de fortune, le capitaine Poul, il comparut impassible devant ses juges [...]. À Pont de Montvert, le 12 août, il eut la main droite tranchée et fut brûlé vif ».

 

Stevenson a suivi Peyrat dans beaucoup de ses erreurs du point de vue de la perspective historique, mais globalement, il a fait preuve d’une certaine modération à l’égard de propos jugés trop alambiqués ou excessivement sanguinaires. Il choisit, par exemple dans le chapitre final, « Dernière journée », d’évoquer la clémence du prédicateur camisard Castanet, à l’égard des 25 prisonniers catholiques de Fraissinet de Fourques et omet par la même occasion de signaler que la femme de celui-ci avait réclamé leur tête en cadeau de noces afin de venger le meurtre de son frère :

 

« Castanet [...] chef actif et audacieux, mérite mention parmi les Camisards [...]. Au plus fort de la guerre, il épousa, dans sa citadelle, [...] Mariette. Il y eut de grandes réjouissances et le mari relâcha vingt-cinq prisonniers en l’honneur de cet heureux événement ».

 

De retour à Edimbourg où il rédigera le texte définitif du Voyage, Stevenson ira consulter d’autres ressources, notamment celles de la bibliothèque des avocats (advocates library). Outre une documentation générale sur ce qu’il appelait le « calvinisme français », l’écrivain avait à sa disposition des ouvrages précis tels que l’Histoire du fanatisme de Bruey (1692), Memoirs of the War of the Cevennes de Jean Cavalier, et l’Histoire des Camisards d’Antoine Court (1760). Toutefois, l’influence de ces documents dans le texte reste très limitée.

Enfin, Stevenson est un grand amateur de littérature, au point que l’on suppose que le choix des Cévennes comme destination de voyage a sûrement été un peu influencé par ses lectures de Georges Sand, en particulier du roman Le marquis de Villemer (1860), dont l’intrigue se déroule étrangement dans la même région (en Velay précisément). De fait, là encore, les péripéties du voyage sont émaillées de références non seulement bibliques, mais aussi littéraires, avec parfois quelques confusions, car dans ce domaine, Stevenson cite tout de mémoire: Shakespeare, Milton, Homère, Wordsworth, Keats et Walter Scott sont régulièrement invoqués dans le texte.



Rencontres et observations

Stevenson réussit le tour de force de faire alterner de longues phrases évoquant les paysages aperçus, les gens rencontrés et les généralisations sur le sens de la vie, souvent avec un humour tout en finesse et assez froid, glissé de-ci de-là, presque en tapinois. Ainsi, voici ce qu’il dit du Monastier, son point de départ :

 

«Le Monastier est réputé pour la fabrication de dentelle, l’ivrognerie, la liberté de propos et la discorde politique sans pareil ailleurs. Il y a dans cette petite ville des partisans des quatre partis français [...] et ils se haïssent, se détestent et se calomnient les uns les autres.

 

Sauf pour affaires, ou pour se tromper mutuellement dans une querelle de taverne, ils ont renoncé même à la civilité de discours. C’est tout simplement une Pologne de montagne. »

 

Ou encore lorsqu’il se perd en traversant le Gévaudan dans le chapitre intitulé « Un campement dans le noir » :

 

« Quant aux fillettes, c’étaient deux coquines insolentes [...]. Quand je leur dis que je m’étais égaré, l’une d’elle me tira la langue pour se moquer de moi. Tout ce que je pus leur soutirer fut une invitation à suivre une des vaches, ce qui, du fait que l’animal continuait à brouter paisiblement, ne me rendait pas le moindre service. La bête du Gévaudan a dévoré environ cent enfants, dans cette région ; je me suis mis à penser à elle avec sympathie ».

 

La première rencontre vraiment cruciale pour Stevenson, est celle de Modestine, ânesse de son état, qui va devenir sa compagne de fortune pendant les douze jours de l'excursion. Rachetée à un vieillard du village, le père Adam, qui, semble-t-il était colporteur, l’ânesse et son fardeau vont causer de gros soucis à leur propriétaire surStevenson-04.JPG tout le trajet. Comme on se l’imagine, Modestine est têtue, caractérielle, elle refuse régulièrement d’avancer ou de prendre la bonne direction ; bref, elle est ingérable, de telle sorte que Stevenson oscille toujours entre l’amour et la haine à son égard, ce qui donne lieu à de nombreuses scènes tragi-comiques entre le maître et l’animal. Voici le portrait de Modestine brossé par Stevenson lors de leur premier contact :

 

« L’air sobre et distingué, l’élégance de quaker de cette coquine me captivèrent sur le champ. Notre première rencontre eu lieu sur la place du marché. Pour mettre son bon caractère à l’épreuve, on mettait des enfants sur son dos, l’un après l’autre et, l’un après l’autre, ils s’en allaient valser la tête en bas. Ceci jusqu’à ce qu’un manque de confiance vienne s’établir dans les jeunes poitrines, et, faute de candidats, l’expérience fut terminée ».

 

Et le désastre qui s’ensuivit après le départ du Monastier :

 

« Modestine allait trottant avec une élégance discrète dans l’allure [...] son allure me tuait. Elle était aussi lente qu’est la marche par rapport au pas de course ; elle vous obligeait à rester sur un pied pendant un moment incroyablement long. Et il me fallait rester tout près, car si je me tenais quelques pas en arrière, ou si j’avançais de quelques yards en avant, Modestine s’arrêtait net. L’idée que cela pourrait durer jusqu’à Alais faillit me briser le coeur. De tous les voyages imaginables, celui-ci promettait d’être le plus fastidieux [...] ».

 

En réalité, Stevenson rencontre rapidement sur le chemin un paysan goguenard qui lui apprend à manier le bâton avec un peu plus de fermeté, méthode qui se révèle relativement efficace mais éreintante à tous point de vue :

 

« Je vous assure que la bâton ne chômait pas ; je crois bien que chaque pas de Modestine a dû me coûter deux coups bien administrés [...] J’avais l’épaule meurtrie au point qu’elle me faisait beaucoup souffrir, mon bras me faisait aussi mal qu’une rage de dents, à force d’avoir molesté ma bête [...].»

 

Le calvaire prend (momentanément) fin lorsque l’aubergiste du village de Bouchet Saint Nicolas lui offre un aiguillon pour piquer le flanc de Modestine et l’inciter à davantage d’obéissance : autant dire que les résultats furent plus ou moins contrastés. Nous avons souvent l’impression d’avoir affaire à un vieux couple, et d’ailleurs, au terme de l’expédition, lorsqu’il est contraint de revendre l’ânesse, Stevenson ne peut s’empêcher de verser quelques larmes.

Au cours de sa traversée des Cévennes, Stevenson fréquente à chaque étape la population locale et aime à dresser le portrait de ceux qui l’ont croisé, parfois de manière très sarcastique.

Alors qu’il traverse le Gévaudan, il relate l’histoire de la fameuse bête qui y sévit entre 1764 et 1767, qu’il surnomme affectueusement « le Napoléon Bonaparte des loups ». Le même jour il se perd dans le noir entre les villages de Fouzilhic et Fouzilhac et vient demander secours à la première habitation qu’il croise, mais à sa grande consternation, le père de famille refuse net de sortir dans le noir pour l’aider à trouver un guide :

 

« Je le regardai. Je vis la franche épouvante sur son visage lutter avec une franche honte [...]. Je traçai un bref tableau de mon état et lui demandai que faire. Je ne sais pas, dit-il, mais je ne franchirai pas la porte. Il n’y avait pas à se tromper, c’était bien la bête du Gévaudan. Monsieur, dis-je, vous êtes un poltron [...] et la fameuse porte fut refermée, mais non pas avant que j’eusse surpris des rires. Filia barbara, pater barbarior. Disons-le au pluriel, des bêtes du Gévaudan ».

 

Stevenson verse donc parfois dans la satire de la France rurale (on retrouve cette tendance dans d’autres passages du livre), même si globalement, il reste assez bienveillant à l’égard des gens qu’il rencontre en chemin : l’aubergiste de Bouchet-Saint-Nicolas, le prêtre irlandais un peu illuminé de Notre-Dame des Neiges ou encore le vieux berger Morave dans la vallée du Tarn.

Les paysages, quant à eux, sont finalement assez peu décrits et servent avant tout de cadre à une action (dans le cas des Camisards), de support de méditation (le nuit passée à la belle étoile sous les pins) ou de miroir aux émotions de Stevenson :

 

« Ce n’était pas seulement les journées appesanties qui m’accablaient pendant la marche de la journée. C’était une besogne absolument déprimante. [...] ma route passait par des pays les plus désolés du monde. Je n’aime pas les paysages mélancoliques, à moins qu’ils ne soient compensés par quelques traits grandioses. Ce que je traversais ressemblait aux pires endroits des Highlands d’Ecosse : froid, glacial, dénudé, dépourvu de toute grandeur hormis celle du désagrément ininterrompu, poussé jusqu’à l’héroïsme ».

 

Un peu à la manière de Thoreau, Stevenson communie avec la nature dans plusieurs passages du texte, notamment à l’occasion des nuits qu’il passe à la belle étoile : nous retiendrons ainsi le chapitre consacré à la vallée de Mimente dans lequel Stevenson livre toute une réflexion sur l’observation des étoiles :

 

« Au-dessus de moi, les vaillantes étoiles étaient serties sur le visage de la nuit. La paix descendit sur mon esprit comme une rosée. Nul ne connaît quel charme elles exercent s’il n’a dormi dans les champs, à la belle étoile [...]. Il aura beau connaître tous leurs noms, les distances et les dimensions, il ignorera ce qui seul intéresse l’humanité : leur influence sereine et joyeuse sur l’esprit. La plus grande part de la poésie traite des étoiles, et fort justement, car elles sont la poésie la plus classique [...]. Il n’y aucune raison pour qu’on aime les contempler, pas plus en tout cas qu’on aime ses enfants [...]. C’est une réalité brute de la nature humaine ; à les contempler, l’esprit retrouve le calme, le contentement et un paisible bonheur ; l’âme est débarrassée de toutes les humeurs malignes ».

 

Les descriptions en elles-mêmes sont parfois brèves et succinctes :

 

« Florac même, siège de sous-préfecture entouré de collines, est l’une des plus jolies petites villes que l’on puisse voir, avec son vieux château, avec sa fontaine jaillissant au flanc de la montagne, son allée de platanes, ses rues curieuses et une profusion de ponts. En outre, il est renommé pour la beauté de ses femmes et comme l’une des capitales du pays camisard, Alais étant la seconde ».

 

Mais Stevenson a agrémenté son journal de nombreux croquis au crayon qui viennent illustrer de manière plus éloquente son propos. Croquis qui ne sont pas présents dans toutes les éditions.



Conclusion

J’ai personnellement beaucoup apprécié ce livre : l’écriture est facile à aborder, malgré des passages de réflexion métaphysique, philosophique ou à thème religieux parfois complexes et des références historiques que tout le monde ne possède pas. Stevenson fait preuve d’une bonne dose de pragmatisme et d’humour, dans des situations souvent cocasses, et dresse des portraits tout en finesse des gens qu’il croise en chemin et des paysages qui lui inspirent ses croquis. Ceux qui ont lu ses romans, notamment l’Île au trésor, L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Mr Hyde ou encore Le Maître de Ballantrae risquent d’être un peu étonnés, car le style d’écriture est totalement différent dans Voyage avec un âne dans les Cévennes, mais pour une première approche du récit de voyage, c’est un livre que je recommande vivement. Sachez enfin que le chemin emprunté par Stevenson au cours de ses douze jours de trajet est devenu un GR de randonnée (le GR 70) : les plus motivés pourront donc tenter l’aventure, avec ou sans âne. Le récit a également fait l’objet de deux adaptations en bande dessinée et d’un téléfilm que l’on peut visionner sur le site de l’INA à l’adresse suivante :


 http://www.ina.fr/fictions-et-animations/adaptationslitteraires/video/CPB87010084/voyage-avecun-ane-dans-les-cevennes.fr.html

 

 

À lire également

Le-Faou-Voyage-avec-un-ane-dans-les-cevennes-01-bd.gif

 

 

 

La version bande dessinée du Voyage. Cyrille le Faou, éditions Alain Piazzola
46 planches, 2005.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Stevenson-en-canoe-sur-les-rivieres-du-nord.gif

 

 

 

 

 

Voyage en canoë sur les rivières du Nord

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Stevenson-L-ile-au-tresor.gif

 

 

 

 

 

L’île au trésor

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Stevenson-Dr-Jekyll-et-Mr-Hyde.gif

 

 

 

 

L’étrange cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si vous possédez une tablette et que vous maîtrisez un minimum l’anglais, le voyage en canoë et le voyage dans les Cévennes sont disponibles au téléchargement gratuit (et légal) sur le site du «Project Gutemberg» à l’adresse suivante :

 http://www.gutenberg.org/ebooks/21686
 

 

Marion, AS bib.

 

 

Robert Louis STEVENSON sur LITTEXPRESS

 

 

Stevenson Le Club du suicide

 

 

 

 

Articles de Léa et de Mélissa sur Le Club du suicide.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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