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14 avril 2012 6 14 /04 /avril /2012 07:00

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Robert MUSIL
Les Désarrois de l’élève Törless (1906),
Die Verwirrungen des Zöglings Törleß
Traduction de Philippe Jaccottet
Seuil, 1960
Points, 1980
Rééd. 1995, 2001
 


 

 

 

 

 



Robert Musil et son œuvre

Robert Musil connaît à 26 ans l’unique succès de son vivant avec son premier roman, Les Désarrois de l’élève Törless, qui le pousse à s’engager dans la carrière d’écrivain. Né en Autriche en 1880 au sein d’une famille de fonctionnaires, d’ingénieurs et d’officiers, Robert Musil était a priori destiné à s’engager dans l’armée, qu’il délaisse pour obtenir un diplôme d’ingénieur. C’est après ses études de philosophie et de psychologie à Berlin qu’il se tourne vers la littérature, avec son premier roman publié en 1906. Cependant, les deux recueils de nouvelles et les deux pièces de théâtre qu’il publie par la suite ne permettent pas à l’auteur de subvenir à ses besoins : c’est dans la pauvreté et l’oubli qu’il meurt en 1942. La parution, à titre posthume, de la grande fresque romanesque à laquelle il consacre les vingt dernières années de sa vie amène aujourd’hui à considérer Robert Musil comme un auteur majeur du XXe siècle. L’Homme sans qualités, roman inachevé, est en effet l’œuvre la plus connue de cet écrivain.

Dans sa préface pour l’édition du Seuil de 1960, le poète Philippe Jaccottet rappelle l’accueil dithyrambique de la critique à propos des Désarrois de l’élève Törless, notamment qualifiée par le célèbre critique Alfred Kerr, du journal berlinois Der Tag, de « livre qui restera », car « des détails se gravent dans la mémoire visuelle. ». Philippe Jaccottet fait aussi état du lien qui existe entre les deux grandes œuvres de Robert Musil : Les Désarrois de l’élève Törless permettrait d’éclaircir le sens profond contenu dans L’Homme sans qualités. Ce sens profond qui serait, dans les trois tomes de L’Homme sans qualités, dissimulé sous une abondance de détails, apparaît dans Les Désarrois de l’élève Törless de façon plus claire et précise. Aussi, la lecture de ce roman est conseillée à tous ceux qui ont été découragés ou impressionnés par le caractère imposant de la dernière œuvre de Robert Musil.

Contrairement à L’Homme sans qualités, Les Désarrois de l’élève Törless est un roman relativement court, mais frappant par sa densité. Le récit retrace une année au lycée W., prestigieux internat autrichien, à travers le regard de l’élève Törless, qui y vit des expériences qui le marqueront tout au long de sa vie. À la suite de vols répétés au sein de l’école, Törless et deux de ses camarades démasquent l’auteur de ces forfaits, Basini, qu’ils décident de punir eux-mêmes. Basini est contraint de devenir l’esclave de Törless, Beineberg et Reiting, d’obéir à toutes leurs exigences, sous peine d’être dénoncé et de subir le déshonneur. Cet événement est l’occasion pour Robert Musil de dresser un portrait des tourments et des questionnements qui se jouent au moment d’entrer dans l’âge adulte, mais surtout d’interroger différents rapports au monde, afin de faire vivre au lecteur la quête menée au cours du récit par le jeune héros, qui est la recherche du sens profond et véritable de choses qu’il ressent mais peine à exprimer.



Une représentation de l’adolescence au début du XXe siècle

L’inscription de Törless au prestigieux lycée W. est l’occasion pour le jeune héros de faire l’expérience d’une première séparation avec ses parents. Le « mal du pays » est ressenti de façon très brutale par le jeune garçon, qui se découvre une passion violente pour ses parents, à qui il écrit quotidiennement. La première expérience de la séparation est décrite avec finesse par Robert Musil, permettant de mettre en avant la jeunesse et la naïveté de Törless, qui s’attache à un monde utopique, sublimé par son imagination :

« quand il écrivait, il se sentait une sorte de particularité, d’exclusivité ; quelque chose montait en lui, une île pleine de couleurs, de merveilleux soleils, du fond de l’océan qui l’entourait, jour après jour, de sa froideur, de son insensibilité, de sa grisaille » (p.11).

Rapidement, Törless parvient à accepter la réalité dans laquelle il vit, et le rapport de forces s’inverse, puisque ce sont ses propres parents qui finissent par lui sembler désuets, dénués d’intérêt car extérieurs à ce nouveau monde dans lequel s’inscrit le héros.

L’internat apparaît comme un établissement prestigieux, dans lequel le travail semble difficile : « les tâches scolaires étaient absorbantes » (p.99). Cependant, ce n’est pas tant son organisation qui est mise en avant que les relations entre les élèves, la micro-société qui y est constituée. Les élèves composent une sorte de microcosme, avec une hiérarchie, des règles de conduite qui leur sont propres. Une compétition est ainsi instaurée entre les élèves pour faire valoir leur masculinité, leur virilité : les garçons tentent de se comporter comme des hommes mûrs, boivent, fument et rendent des visites régulières à une prostituée, Bozena, qui vit non loin de l’École. Ces « éclats de virilité précoce » (p.23) semblent conditionner le statut des élèves, leur position par rapport à leurs camarades, c’est en cela que le rôle de Bozena est essentiel, car elle conditionne le regard des élèves sur les autres.

Une hiérarchie est ainsi mise en place entre ceux qui se conforment à ces comportements et les marginaux qui finissent par être exclus du système, comme le prince mentionné au début du roman, « descendant d’une des familles aristocratiques les plus anciennes, les plus influentes et les plus conservatrices de l’Empire » (p.14), qui finit par s’en aller, car « s’accomod[ant] mal du régime de l’École » (p.16). Törless parvient à occuper une position dominante  dans cet univers : « chaque jour il pouvait constater de ses yeux ce que c’était que d’avoir le premier rôle dans un État (puisque chaque classe, dans ces Écoles, est un petit État en soi)» (pp.61-62), grâce à son amitié avec deux élèves influents, Reiting et Beineberg. Les trois camarades forment un clan uni. Leur position de domination est symbolisée par la possession d’une pièce secrète cachée dans les greniers, que Beineberg et Reiting ont meublée de tentures rouges, de fauteuils, de rideaux et d’un lit, l’apparentant à un repaire où seuls les initiés sont invités à pénétrer.

C’est dans cette pièce que Reiting et Beineberg font subir les pires atrocités à Basini, puni pour avoir volé de l’argent à plusieurs reprises à ses camarades. Les tortures sont décrites avec précision, afin de mettre en avant jusqu’où peuvent aller les rapports de domination qui s’instaurent entre les jeunes hommes. La cruauté des garçons à l’égard de Basini apparaît de façon incisive, brutale, faisant du lecteur un spectateur impuissant, à l’instar de Törless, qui regarde ces scènes tantôt avec pitié, tantôt avec mépris et indifférence. Il en est ainsi dans cette scène plongée dans l’obscurité, qui permet de ressentir de manière plus forte les sévices infligés à Basini :

« La lanterne renversée, sa lumière se répandit aux pieds de Törless sur le plancher, paresseuse, indifférente.

Törless, au bruit, devina qu’ils déshabillaient Basini et le fouettaient avec un objet mince et flexible. Évidemment, tout était préparé. Il entendit les gémissements et les cris étouffés de Basini qui ne cessait d’implorer la pitié ; enfin, il ne perçut plus qu’un geignement, comme un hurlement ravalé, des jurons proférés à voix basse, et le souffle brûlant, haletant de Beineberg.

Törless n’avait pas bougé de sa place. Tout au début, certes, un désir bestial l’avait pris de bondir et de frapper avec les autres, mais le sentiment qu’il arriverait trop tard, qu’il serait de trop, le retint. Comme si une lourde poigne l’avait paralysé » (p.113).

Basini devient l’esclave sexuel de Beineberg et Reiting, et finit par perdre toute humanité, faisant l’objet d’expérimentations de la part des trois camarades. Cette déshumanisation d’un individu considéré comme inférieur a conduit de nombreux critiques à voir dans le roman de Musil une préfiguration de la barbarie nazie.



La confrontation entre différents rapports au monde

Les différentes attitudes adoptées par Beineberg, Reiting et Törless à l’égard de Basini sont révélatrices de leur rapport au monde. Reiting est un jeune homme avenant, néanmoins décrit comme un « vrai tyran, impitoyable à quiconque lui résistait » (p.61),

« ne mett[ant] rien au-dessus du plaisir de dresser les élèves les uns contre les autres, de subjuguer l’un avec la complicité de l’autre et de se repaître de complaisances et de flatteries extorquées sous la surface desquelles il pouvait deviner encore la résistance de la haine » (p.60).

Basini constitue pour lui une sorte d’exutoire, par lequel il exprime ses pulsions. Contrairement à Reiting, tourné vers l’extérieur, habile à jouer sur les apparences, Beineberg cherche à développer une connaissance profonde de ce qu’il nomme l’ « âme », car pour lui « les seuls hommes vrais sont ceux qui peuvent pénétrer en eux-mêmes, les esprits cosmiques capables de descendre assez profond pour discerner leurs liens avec le grand rythme universel » (p.94). Beineberg utilise donc Basini pour développer ses talents d’hypnotiseur afin de pénétrer l’intériorité de son camarade, mais ses tentatives se révèlent peu concluantes.

Beineberg et Reiting sont complémentaires, car chacun représente une façon de voir les choses et une attitude opposées. Le jeune Törless cherche sa place auprès ses deux amis aux personnalités très affirmées, qui sont certes extrêmement intelligents et matures pour leur jeune âge, mais apparaissent aussi excessifs et, selon Törless, « un peu timbrés » (p.61). La violence de Törless à l’égard de Basini est plus délicate, plus subtile, mais aussi plus sournoise. Le héros interroge tout d’abord Basini sur ce qu’il ressent face à de telles humiliations, afin de comprendre comment il est possible d’en arriver à une telle perte de sa propre intégrité. Mais, très vite, Törless est envahi d’une forte passion, d’un désir irrépressible pour Basini, une tendresse réciproque qui amène les deux jeunes hommes à se voir en cachette pour s’adonner à des plaisirs sexuels. Cette attirance pour Basini, qui fait l’objet d’un sentiment de honte de la part de Törless, révèle la capacité de l’auteur à décrire un univers et un âge de la vie animés par des désirs omniprésents et fluctuants. Toutefois, un malaise entoure l’attirance homosexuelle du personnage principal, qu’il semble nécessaire de justifier par le biais d’une prolepse mettant en scène Törless à l’âge adulte, questionné sur ses expériences de jeunesse :

« Certes, je ne nie point qu’il ne se soit agi d’un avilissement. Et pourquoi pas ? Il est passé. Mais quelque chose en est resté à jamais : la petite dose de poison indispensable pour préserver l’âme d’une santé trop quiète et trop assurée et lui en donner une plus subtile, plus aiguë, plus compréhensive » (p.187).

Ainsi, l’attitude de Törless à l’égard de Basini est révélatrice de son propre rapport au monde, de sa façon particulière de voir les choses, plus subtile, plus raffinée que celle de ses deux camarades. Contrairement à Beineberg et Reiting, Törless n’est pas animé par des convictions mais par une contradiction, qui fait l’objet d’un constant questionnement. Le jeune homme cherche, comme Beineberg, à percer l’essence des choses, à atteindre une profondeur, mais celle-ci passe par la sensualité, la sensation physique. En ce sens, Törless opère une sorte de synthèse entre ses deux camarades, par le biais d’un double rapport au monde, une capacité à voir les choses sous deux angles différents : tantôt Törless vit les choses de façon physique, les ressent, tantôt il tente de les intellectualiser, de les traduire par des mots, mais c’est alors que ces choses finissent par s’échapper, devenant floues et obscures. C’est donc pour résoudre cette contradiction que Törless laisse libre cours à son désir pour Basini, qu’il croit pouvoir pénétrer intellectuellement par le biais de la sensualité, en développant un rapport charnel à cet être. Törless tente ainsi de décrire à ses camarades ce qu’il ressent :

« Cette lumière est pour moi un œil. Tourné vers un monde inconnu. Il me semble que je devrais deviner quelque chose, mais je ne le puis. Je voudrais le boire, l’absorber…(…) On a envie de se rouler dans cette flaque, de ramper à quatre pattes au fond des recoins les plus poussiéreux, comme si, de la sorte, on allait pouvoir deviner… » (p.115).

Toutefois, ces expérimentations se révèlent infructueuses, la fascination exercée par Basini sur Törless passe et se réduit à néant, exactement comme la passion ressentie par Törless à l’égard de ses parents au début du roman.



La tentative de saisir l’essence des choses par le biais des images

Ces penchants, ces émois profonds et changeants permettent de mettre en avant de manière plus forte cette contradiction précédemment évoquée entre les choses ressenties et paraissant vraies et présentes, et celles que l’on tente de mettre en mots et qui deviennent, du même coup, lointaines. Ce constant balancement entre sensualité et rationalité parcourt la totalité du roman, se traduisant par de nombreuses images qui permettent de rendre plus claire cette quête intérieure. Les comparaisons et métaphores permettent en effet de rendre perceptible au lecteur cette double manière de regarder le monde et cette incapacité à rendre compte de la sensation physique par la rationalité. L’image du regard est ainsi convoquée à plusieurs reprises :

« Son attention était tout entière appliquée à retrouver le point, en lui, où s’était produite soudain cette modification de la perception intérieure. Mais, si souvent qu’il s’en approchât, comme quiconque cherche à comparer le proche et le lointain, il ne parvenait jamais à saisir simultanément dans sa mémoire les images des deux sentiments ; chaque fois, comme sur un déclic, s’en interposait un troisième, comparable sur le plan physiologique à l’accommodation de l’œil. Chaque fois, au moment décisif, c’était ce déclic qui absorbait toute l’attention, l’effort de comparer évinçait l’objet de la comparaison, et sur une légère secousse, tout se figeait » (p.175).

Le roman est parcouru par de nombreux instants de pause, d’interruption du fil du récit pour se perdre dans les pensées de Törless. Ces moments se font de plus en plus récurrents, favorisant l’intimité entre le héros et le lecteur, et donnent lieu à des réflexions philosophiques sur le sens de la vie. Il en est par exemple ainsi lorsque Törless regarde le ciel au-dessus de lui (p. 100) :

 « Soudain, et il lui sembla que c’était la première fois de sa vie, il prit conscience de la hauteur du ciel.

Il en fut presque effrayé. Juste au-dessus de lui, entre les nuages, brillait un petit trou insondable.

Il lui sembla qu’on aurait dû pouvoir, avec une longue, longue échelle, monter jusqu’à ce trou. Mais plus il pénétrait loin dans la hauteur, plus il s’élevait sur les ailes de son regard, plus le fond bleu et brillant reculait. Il n’en semblait pas moins indispensable de l’atteindre une fois, de le saisir et de le « fixer » des yeux. Ce désir prenait une intensité torturante.

C’était comme si la vue, tendue à l’extrême, décochait des flèches entre les nuages et qu’elle eût beau allonger progressivement son tir, elle fût toujours un peu trop courte.

Törless entreprit de réfléchir sur ce point, en s’efforçant de rester aussi calme, aussi raisonnable que possible"Il n’y a pas vraiment de fin, se dit-il, on peut toujours aller plus loin à l’infini" »

Ce passage est représentatif de ce sentiment qui anime Törless, qui provoque à la fois son grand désespoir, mais aussi un sentiment d’élévation, une volonté de chercher à atteindre la vérité des choses toujours plus loin, toujours plus profondément. On trouve ici le thème, récurrent, du regard, et aussi une première évocation de l’infini, qui sera développé par la suite avec une entrevue entre Törless et son professeur de mathématiques pour comprendre les nombres imaginaires. La conclusion de cet entretien est décevante tant pour Törless que pour le lecteur, car il apparaît finalement que pour comprendre la notion d’infini, le jeune homme nécessite avant tout de mûrir, acquérir une expérience plus grande de la vie. C’est finalement sur cette idée que se clôt le roman, qui est à la fois frustrante et pleine d’espoir : Törless et, par son intermédiaire, le lecteur, sont invités à mûrir ces réflexions sur le sens profond des choses, que seuls le travail et le temps parviendront à dévoiler.



Mon avis

Grâce aux nombreuses images qui parcourent son roman, Robert Musil parvient à faire voir, ressentir au lecteur des réflexions a priori complexes et abstraites sur le sens caché des choses, et la manière d’y accéder. Cette réussite de Robert Musil à transmettre de façon vivante ce qui est de l’ordre de la réflexion philosophique par les ressources de la littérature montre l’intérêt de cet art, qui permet au lecteur de ressentir comme présentes en lui des impressions et des pensées.


Noémie, AS Bib.

 

 


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