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3 septembre 2013 2 03 /09 /septembre /2013 07:00

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Robert WALSER
La Promenade
Der Spaziergang (1917)
traduction
Bernard Lortholary
Gallimard,
Du monde entier, 1987
L’Imaginaire, 2007



« La promenade, répliquai-je, m’est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d’abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et collecte des faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations. »

 

 

 

 


L'auteur

Auteur suisse allemand, né à Bienne dans le canton de Berne en Suisse en 1878, il est le fils d'un commerçant et issu d'une fratrie de huit enfants qui connurent pour quelques-uns des destins tragiques. Il a vécu à Bâle (Suisse), Stuttgart (grande ville située au Sud de l'Allemagne), Zurich (Suisse), Tübingen (Allemagne), Berlin. Il y est invité par son frère Karl Walser, un illustrateur en vogue. Puis il retourne à Bienne prétextant qu'il a besoin de calme, alors qu'en fait il traverse une période difficile. Il déchante, ne faisant pas carrière dans le théâtre ; pour l'anecdote il rentrera en Suisse à pied. Il voyage beaucoup, partage sa vie entre la ville et la campagne, l'écriture et des emplois subalternes, qui ont influencé son travail : Il fait une école de domestique à Berlin, qui inspirera L'Institut Benjamenta, roman se déroulant dans le même type d'établissement.

En 1929 il se fait interner à Waldau pour cause de folie : paranoïa, sentiment de persécution, dépression. Il est transféré à l'hôpital de Herisau où il décède en 1956. Cette partie de sa vie durant laquelle il n'écrit plus est racontée dans le livre Promenade avec Robert Walser dans lequel Carl Seelig raconte ses entrevues et ses marches avec Robert Walser alors que celui-ci est à l'hôpital. Il raconte leurs promenades à travers les landes qu'ils arpentent, les repas qu'ils consomment dans les différents établissements qu'ils rencontrent, les tenues que ce dernier porte et si elles sont adaptées ou non... Il mime le style de l'auteur en s'attachant aux petites choses, tout en gardant une certaine incompréhension face à ce refus de Walser de quitter le monde de l'hôpital, de retrouver une vie sociale et professionnelle dans l'écriture. Même s'il ne pratique plus l'écriture il se tient au courant de l’actualité littéraire et donne son sentiment sur différents auteurs. Cependant il est très assidu à des travaux domestiques quitte à parfois refuser les invitations de Seelig à des promenades.

Les principaux romans de Robert Walser sont Les Enfants Tanner, Le Commis (il est engagé pour seconder un homme qui monte une affaire, il déplore son autorité et la critique vivement en aparté, pourtant il reste à son service) et L'Institut Benjamenta (roman qui traite de son expérience à Berlin de domestique et de la « grande ville »).

Dans les années 1920 il abandonne le roman pour se consacrer entièrement à un travail de feuilletoniste. Il n'a plus besoin de créer d'intrigue, et se laisse aller à faire des commentaires sur le monde qui l'entoure. C'est là qu'il commence à avoir son écriture monographique, il note des textes sur des petits bouts de papier, enveloppes... C'est assez romantique d'imaginer ses descriptions poétiques de moments éparpillées sur des morceaux de papier. Ces monographes seront traduits et publiés des années après.

Les romans de Walser n'ont jamais connu de succès ; il restera dépendant des revues qui publient ses travaux, il est plus connu comme feuilletoniste. Il sera tout au long de sa carrière soutenu publiquement par le romancier Hermann Hesse au regard d'une critique littéraire globalement négative :

 

« style coulant et soigneusement négligé, ce plaisir si rare chez les écrivains allemands »

 « Ils sont modernes, semblent beaucoup plus détachés de la culture humaniste et des canons esthétiques traditionnels que ne l’étaient les derniers représentants de la génération précédente, ils ont un amour particulier pour le monde visible, et ce sont des citadins. C’est-à-dire qu’ils affectionnent, qu’ils connaissent et qu’ils décrivent moins l’univers tant aimé jadis des villages et des chalets d’alpage que celui des villes et de la vie moderne, et que leur spécificité suisse n’est pas mise intentionnellement au premier plan, mais s’exprime involontairement, même si c’est de manière suffisamment claire, soit par la tournure dépensée, soit par le vocabulaire et la syntaxe. C’est à ce groupe de jeunes écrivains suisses, dont je ne mentionnerai ici au passage avec respect que Jakob Schaffner et Albert Steffen, qu’appartient aussi Robert Walser. »

 

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Le livre

Le contexte

La Promenade a été écrit en 1919 ; même si cela n'est pas précisé on devine qu'elle se déroule à Bienne, en Suisse, ville dans laquelle Walser réside à ce moment là de sa vie. C'est la ville dans laquelle il est né, il y a donc des attaches familiales comme sa sœur Lisa. Cependant son père est mort depuis trois ans ainsi qu'un de ses frères souffrant de schizophrénie. Quand à son frère Hermann Walser, professeur de géographie, il s'est suicidé, souffrant d'une maladie nerveuse qui l'empêchait d'exercer sa profession. Il est amusant de remarquer, en lisant l'article de Bertrand Lévy sur La Promenade que celui-ci trouve que Walser est un auteur « géographique » et que cette dimension est notamment perçue par Hermann Hesse lorsqu'il dit :

 

« Quelle clarté, quelle variété, quel souffle dans la façon si riche qu’a ce poète caché de ressentir la vie ! Comme il connaît bien la forme, la couleur et l’odeur des saisons, des jours et des heures ! Comme il sait précisément distinguer une journée d’une autre et rendre justice à chaque été, à chaque première chute de neige ! Ce sont des choses que l’on ne pourra expliquer à aucun professeur s’il ne les sent pas lui-même, cet étonnement devant l’évidence, cette admiration devant la nature, cet abandon aux souffles d’air gris ou bleus, tièdes ou fraîchement humides qui nous baignent et que l’on respire. L’odeur d’un vieux mur humide qui fait resurgir à la mémoire le souvenir de lointaines années, le tintement métallique d’un bidon renversé redonnant présence et vie à toute une série d’images anciennes, tout cela, Robert Walser sait l’évoquer avec une remarquable finesse, et c’est pour cela, et non pour sa joliesse de plume ou pour toutes ces qualités extérieures que l’on peut apprendre et copier chez les autres, que Robert Walser est un écrivain important. »

 

Bertrand Lévy emploi le terme « géopoétique » qui s’applique à « des peintres du monde proche, nourris par le romantisme qu’ils vénèrent mais dont ils se détachent petit à petit. Ils nous font apercevoir le monde à travers le lieu, ils vivent autour du lieu en cercles concentriques. »

Quoi qu'il en soit, face à ces drames familiaux, il est possible que Walser entrevoie son propre avenir psychiatrique. Il entretient une relation avec Frieda Mermet. Même si elle lui rend quelques visites, cette relation reste surtout épistolaire et ne donnera jamais lieu à un mariage. On peut retrouver quelques-uns de ces échanges dans le recueil Lettres de 1897 à 1949 aux éditions Zoé, traduites de l'allemand par Marion Graf. Robert Walser était donc plutôt seul et isolé durant cette période de sa vie.

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Résumé

Ce livre n'a pas vraiment d'intrigue ; il s'agit d'une chronique poétique racontant une promenade de Robert Walser durant une journée entière. Il part le matin de son appartement et revient le soir au même endroit. Il raconte ses différentes rencontres, les lieux qu'il traverse, urbains ou forestiers, sous forme de petites aventures. Il part sans but précis mais se donne quelques tâches à accomplir tout au long de son voyage comme déjeuner avec Mme Aebi, passer chez le tailleur, aller à un rendez-vous à la caisse municipale... Tout cela forme un roman composé d'une succession de petits événements.

Sa première aventure est de visiter une librairie ; il se lance dans une longue tirade décrivant le livre qu'il souhaiterait acquérir, qui est le plus lu et ainsi le meilleur, montrant son amour des choses bien faites comme l'écriture. Le libraire enthousiaste lui apporte un livre ; Walser le regarde à peine et sort de la boutique les mains vides. Cet épisode fait écho au début du roman Les Enfants Tanner. Le personnage principal fait une déclaration à un libraire, lui vantant les mérites de sa profession et le dévouement qu’il est prêt à mettre en œuvre pour travailler dans la librairie. Le libraire ému l'embauche. Mais Walser  quitte son poste quelques jours plus tard, déçu, protestant contre ce travail de manière véhémente. Il n'est pas impossible d'imaginer que c'est une réaction de Walser devant le succès confidentiel de son travail et les maigres ventes de ses livres.

Comme il se livre à toutes sortes d'activités durant sa promenade, chaque événement lui donne l'occasion de donner son sentiment sur tel ou tel sujet. Par exemple, les moyens de locomotion motorisés, l'abattage des arbres, l'enseigne d'une boulangerie. En effet une des caractéristiques de son écriture est la digression et il s'y adonne pleinement durant cette chronique.



La digression

Il y en a plusieurs tout à fait fascinantes dans ce roman. La première part de l'enseigne d'une boulangerie qui est dorée et criarde et lui permet d'exprimer sa haine du monde moderne et de l'étalage de richesse ; de plus il ne voit aucun rapport entre ces lettres tapageuses et le pain que vend la boulangerie. On peut imaginer la façon dont il serait déconcerté aujourd’hui alors que les boulangeries sont tenues par des hommes d'affaires qui n'ont souvent pas de savoir-faire particulier. Ces enseignes criardes vont de pair avec le développement industriel que subit Bienne à cette époque-là et qui est rapporté dans les écrits de Hermann Walser. Ainsi l'auteur doit trouver le paysage de son enfance quelque peu défiguré.

Sa balade se prolongeant, il traverse une forêt ; il la décrit d'une façon si belle et précise qu'on sent qu'il met en œuvre tout son talent de poète. On sent l'ambiance, la lumière tamisée, la fraîcheur de ce sous-bois ; on a même l'impression d'y voir ses couleurs émeraude. Il l'évoque comme un tombeau et disserte sur la mort, la sienne peut-être, d'une façon calme, loin d'être anxiogène : « Magnifique une coulée de soleil tomba dans le bois entre les troncs de chênes, et le bois m'apparut comme une douce tombe verte. » (p. 46)

Plus tard il croise des enfants et réfléchit sur le passage à l'âge adulte avec une certaine nostalgie.

Une visite à la caisse municipale lui permet de disserter sur l'art de la promenade. On trouve louche qu'il se déclare sans le sou alors qu'il passe ses journées à se promener dans le village. Ce qui lui permet de faire une longue tirade sur la nécessité qu'il a de la promenade et sur ses bienfaits.

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La promenade chez Walser

 

« Car Walser fut toute sa vie, et surtout les derniers temps, un promeneur absolu, qui voulut élever la marche à pied au rang d'un art de vivre. La promenade était sa respiration » Pierre Assouline, La République des livres.

 

Comme le remarque Pierre Assouline dans un article de son blog, la marche, la promenade est indissociable de la vie de Robert Walser. Sa mort elle-même en est significative ; il s'est éteint lors de sa dernière promenade, dans la neige, un matin d'hiver à la Waldau.

Dans ce roman, il défend la promenade comme un moyen pour lui d'écrire. Elle lui aère l'esprit, lui permet de garder les yeux ouverts sur le monde, lui est indispensable pour maintenir son activité d'écrivain. Dans la promenade qu'il raconte dans le livre on a l'impression que chaque élément qu'il voit lui donne de la matière pour pratiquer son art de l'écriture. Apparemment il était capable de marcher énormément, jusqu'à 80 kilomètres dans une journée, un peu jusqu'à la folie, même la nuit dans la pénombre, il continuera de marcher même après avoir arrêté d'écrire.

Walser n'était pas un écrivain de voyage, il n'est pas un bourlingueur mais plus un promeneur acharné. On ne retrouve pas cette insécurité des romans de voyage, dans lesquels leurs auteurs dorment chaque soir dans des endroits différents, racontent des paysages fabuleux et mangent des nourritures exotiques. Il n'a pas besoin d'être en danger pour vivre mille aventures.

On a proposé plusieurs fois à l'auteur de partir en Inde ou en Pologne pour écrire sur ces pays, ce qu'il a vivement refusé, défendant l'idée qu'un écrivain n'a pas besoin d'aller loin pour exercer l'art de l'écriture. C'est aussi l'idée qu'il soutient face au contrôleur des impôts : un grand écrivain doit pouvoir écrire sur ce qui l'entoure. Ainsi Walser apporte de l'intérêt aux petites choses. Loin de se libérer des contingences matérielles, il décrit avec précision le costume beurre frais qu'il porte durant sa promenade. Il accorde une attention particulière à ce qu'il mange, au paysage qu'il sillonne. Cette écriture minutieuse demande une lecture de même qualité. On ne peut pas traverser Walser, il faut le lire soigneusement en prêtant attention à chaque mot qui s'attache à restituer le paysage.



Ironie et fantastique

Pour autant ce n'est pas un écrivain qui manque de passion, il y a quelque chose de totalement fasciné chez lui, une fascination pour le monde qui l'entoure. De plus il n'est pas toujours sérieux, usant de la politesse à l'extrême ; c'est avec une certaine candeur qu'il se moque des divers protagonistes. Avec une verve si bienséante qu'elle ne peut être contrée, il reprend le tailleur qui a selon lui massacré son costume. C'est un des passages les plus drôles du livre, que l'on lit avec le même plaisir que l'auteur a dû avoir à l'écrire.

 

« Les manches souffrent d'un excès proprement préoccupant de la longueur. Le gilet se caractérise de manière très notable par ceci qu'il produit l'impression fâcheuse et fait l'effet désagréable que son porteur a du ventre.

Le pantalon est tout simplement ignoble. Son dessin ou son patron m'inspirent l'horreur la plus sincère.»

 

Après un échange véhément mais d'une grande courtoisie le promeneur sort mécontent mais néanmoins victorieux de chez le tailleur, fier de ne pas s'être laissé démonter devant ce travail bâclé et d'avoir su protester contre la mauvaise foi. C'est ainsi qu'il continue sa route et se retrouve face à d'autres épreuves. À un moment donné, dans la forêt, il se retrouve face au géant Tomzack, qu'il décrit comme un être dantesque : « Tomzack ! N'est ce pas cher lecteur, que la seule sonorité de ce nom suffit à évoquer les choses les plus effrayantes et moroses ? » Il l'apostrophe lui demandant pourquoi il croise sa route, décrit sa taille immense et là encore sort victorieux et indemne de cette aventure, le géant n'étant que l'idiot du village que l'on imagine peu disposé à chercher la bagarre. Ainsi, se décrivant comme Ulysse face à Polyphème, Walser introduit une pointe de fantastique dans son récit. On peut avoir la même impression lorsqu'il se retrouve à la table de Mme Aebis. Celle-ci le somme de manger le repas copieux qu'elle a préparé à son égard, sans s'arrêter. Il est saisi de crainte, de stupeur et dramatise la situation :

 

« Je fus traversé d'un frisson d'horreur. Courtoisement et gentiment, j'osai objecter que j'étais principalement venu pour faire montre de quelque esprit, sur quoi Mme Aebi me dit avec un sourire enjôleur qu'elle n'en voyait nullement la nécessité.

– Je suis bien incapable de manger davantage, dis-je d'une voix sourde et oppressée.

J'étais à deux doigts de l'asphyxie et je suais déjà d'angoisse. »

 

Après avoir évoqué le cyclope d'Ulysse on peut penser à la magicienne Circé qui transforme les hommes en cochons lorsqu'ils mangent avec avidité à son buffet. Cependant, comme dans la forêt, la situation redevient normale et légère presque instantanément lorsque Mme Aebi lui annonce qu'elle lui faisait seulement une galéjade.



L'auteur achève son récit sur une méditation sur ses rapports avec les femmes, puis il rentre chez lui : « Je m'étais levé pour rentrer chez moi, car il était déjà tard et tout était sombre. »



Marion, AS Édition-Librairie 2012-2013

 

 

Sources

Le blog de Pierre Assouline qui contient plusieurs articles sur Robert Walser : http://larepubliquedeslivres.com/

L'essai de Bertrand Lévy sur La Promenade de Robert Walser : http://www.academia.edu/1177277/_La_Promenade_de_Robert_Walser


Promenades avec Robert Walser de Carl Seelig chez Rivages

 

 

Robert WALSER sur LITTEXPRESS

 

 

Robert Walser Retour dans la neige Zoé

 

 

 

Articles de Magali et de Chloé sur Retour dans la neige.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robert Walser La Rose

 

 

 

Article de Julie sur La Rose.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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