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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 07:00

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Roland BARTHES
Roland Barthes par Roland Barthes
Seuil, écrivains de toujours, 1975







 

 

 

 

 

 

Roland Barthes est né en 1915, et son livre Roland Barthes par Roland Barthes paraît donc lorsqu’il est âgé de 60 ans. Avec une longue carrière derrière lui, il est déjà un chercheur reconnu et respecté. Aussi cet ouvrage est-il très attendu à sa sortie, peut-être même plus comme exercice de style que pour son contenu autobiographique

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Roland Barthes par Roland Barthes fut défini comme une autofiction, terme anachronique mais auquel il est particulièrement intéressant de songer dans le cas de Roland Barthes, puisque l’autofiction est en quelque sorte une autobiographie qui n’admet pas que la représentation de l’auteur puisse être ancrée dans le réel[1], et que Roland Barthes est celui qui a théorisé le fait que tout récit est réécrit par le lecteur (dans un ouvrage significativement intitulé La mort de l’auteur). Il est vrai que Roland Barthes ne nous livre pas ici une autobiographie ordinaire, et reste très loin du caractère anecdotique et égocentré que l’on attribue habituellement au genre. Ainsi, ne pourrait-on pas voir dans Roland Barthes par Roland Barthes, plus qu’une « autofiction », un travail de réflexion, de recherche sur le genre autobiographique? Ou plus précisément sur ses frontières ? L’écriture de Roland Barthes est une écriture « à la limite » : les limites du genre sont constamment explorées et testées dans cet ouvrage qui ne cesse, au fond, de jouer avec les attentes du lecteur. La fameuse question de la sincérité dans l’autobiographie est remise en question dès le verso de la page de couverture avec l’affirmation que « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman ». Si la frontière entre l’autobiographie (censée être « réelle ») et le roman (genre fictionnel) est immédiatement brisée, Roland Barthes ne s’arrête pas là puisque le texte en lui-même se veut déroutant. Entre les nombreuses interrogations scientifiques et littéraires qu’il formule, les quelques passages introspectifs ou anecdotiques semblent n’être là que pour servir une réflexion plus large : l’essai l’emporte alors sur l’écriture de soi. Pourtant, ce genre n’est pas non plus hermétique chez Roland Barthes puisqu’il mêle la réflexion à l’écriture, ou plutôt comme il le dit lui-même l’idéologie et l’esthétique[2], dans toute son œuvre. Ainsi, la réflexion est véhiculée par une écriture stylistiquement très travaillée, souvent poétisée, et donc « à la limite » d’un genre qui vient s’ajouter aux autres pour compliquer encore la caractérisation de ce livre. Dans certains passages, seules quelques lignes suffisent à mélanger tous ces genres :

 

Sa voix
(Il ne s’agit de la voix de personne. – Mais si ! précisément : il s’agit, il s’agit toujours de la voix de quelqu’un.)
Je cherche peu à peu à rendre sa voix. J’essaye une approche adjective : agile, fragile, juvénile, un peu brisée ?

Au-delà de cette remise en question du genre autobiographique, cet ouvrage contraste de manière assez surprenante avec le reste de sa production écrite, puisque le travail effectué par Roland Barthes est ici plus personnel que jamais. Deux éléments le caractérisent particulièrement : le choix du fragment et son écriture très particulière.

Le premier élément qui frappe le lecteur est d’ordre formel : le texte est fragmenté, présenté sous forme d’entrées de dictionnaire classées dans l’ordre alphabétique. Rien n’est laissé au hasard chez Roland Barthes : tout est analysé et interprété. Par conséquent, la forme du livre est indéniablement réfléchie, et cet ordre alphabétique a une fonction bien précise. Il est d’ailleurs expliqué dans le livre que « l’incohérence est préférable à l’ordre qui déforme » et que « l’ordre alphabétique efface tout, refoule toute origine ». Pour ne pas risquer d’être mal interprété, et éviter une déformation de son propos par le lecteur, l’auteur choisit alors l’ordre le moins arbitraire possible pour arranger ses fragments. Il y a chez Roland Barthes, plus qu’une critique du genre, une peur de l’autobiographie, une peur d’écrire sur soi, et la fragmentation du texte peut alors être vue comme l’un des moyens qu’il emploie pour éviter de tomber dans l’autobiographie traditionnelle. Plus une forme d’écriture est longue, plus un auteur court le risque d’alourdir son style, de se perdre en détails, et de s’épancher peut-être un peu trop : avec la fragmentation, Roland Barthes prend le moins de risques possible. Ce n’est d’ailleurs pas sa première publication « fragmentée » : parmi de nombreux autres exemples, on peut citer Le grain de la voix (une interview) et S/Z (un essai sur une nouvelle de Balzac qui analyse le texte linéairement en le fractionnant presque phrase par phrase).

D’autres raisons peuvent néanmoins être invoquées pour expliquer le choix d’une écriture fragmentaire. L’un des problèmes majeurs de l’autobiographie étant l’illusion d’achèvement provoquée par la nature même du texte, on peut également penser que Roland Barthes explicite à travers l’utilisation du fragment (forme qui annonce d’emblée son incomplétude) le fait qu’une autobiographie ne peut être qu’inachevée. Une autre difficulté propre au genre autobiographique est d’ailleurs contournée par cette forme : le problème de la mémoire. Le caractère éphémère de la mémoire et le fait que les souvenirs ne reviennent souvent que par bribes posent un problème pour le récit, mais correspondent tout à fait à (et sont mimées par) la brièveté des fragments.

Enfin, la volonté de s’écarter de tout fil conducteur dans son texte a permis à Roland Barthes de pouvoir insérer dans le texte ce qu’il ne pouvait pas écrire dans d’autres publications. Suite à la publication du Plaisir du texte deux ans auparavant, dans lequel il défendait l’idée que la littérature avait trop souvent été coupée de la notion de plaisir (le plaisir étant trop souvent « futilisé » dans l’opinion courante), on peut penser qu’il met en pratique le plaisir de l’écriture dans cet ouvrage. Il dira d’ailleurs plus tard dans une interview « c’est donc finalement pour un motif de jouissance que l’on écrit ».



Cette jouissance, il semble que Roland Barthes ne la trouve dans l’écriture qu’à certaines conditions. Dans ce livre, l’auteur, ou l’écrivant[3], insiste sur l’importance capitale qu’il y a à esthétiser un discours idéologique. Si la qualité littéraire de ses textes est décrite ici comme un simple moyen servant à véhiculer des idées, son langage et son rapport à l’écriture ne sont pourtant certainement pas « communs »[4]. En d’autres termes, si, pour l’écrivant, l’écriture n’est pas un « souci »[5], alors Roland Barthes n’est certainement pas un écrivant. Sa « peur du langage », comme il intitule l’un de ses fragments, montre en effet un véritable souci, ou plutôt une angoisse presque obsessionnelle face à l’écriture :

 

« Sur ce qu’il vient d’écrire dans la journée, il a des peurs nocturnes. La nuit, fantastiquement, ramène tout l’imaginaire de l’écriture : […] c’est trop ceci, c’est trop cela, ce n’est pas assez… La nuit, les adjectifs reviennent, en masse ».

 

Cette citation est à la fois une réflexion sur l’écriture et une nouvelle prouesse stylistique, typique de Roland Barthes : le discours est poétisé (inversion, contraste jour/nuit, anaphore de « La nuit ») et exprime des sentiments très personnels. Les « peurs nocturnes » et les insomnies décrites ici confèrent un caractère très intime au passage. L’emploi de la troisième personne, néanmoins, montre une volonté de distanciation qui nous rappelle tout de même que ce n’est pas l’homme mais le chercheur qui parle. C’est en effet le chercheur qui nous prouve ici que l’esthétique de son discours provoque chez le lecteur une impression de sincérité, de vérité autobiographique, alors même que l’auteur définit le narrateur de ce livre comme un personnage fictif.

En définitive, si les frontières de l’autobiographie sont de plus en plus considérées comme trop restrictives, les différents termes habituellement utilisés pour pallier l’étroitesse de sa définition ne fonctionnent pas pour Roland Barthes : autofiction, roman autobiographique, ou encore écriture de soi ne décrivent que partiellement cet ouvrage. L’auteur parvient à dérouter le lecteur et à remettre en cause les grands principes du genre. L’exercice est donc parfaitement réussi.


K.G., AS bibliothèques 2012-2013

 

 

Deux interviews de Roland Barthes

http://www.ina.fr/media/entretiens/audio/PHD99226204/roland-barthes.fr.html

http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/CPF10005880/roland-barthes-le-plaisir-du-texte.fr.html

 

Biographie de Roland Barthes

http://fr.wikipedia.org/wiki/Roland_Barthes

 

[1] « Affirmer sur soi ne semble plus guère possible, et la description rétrospective du sujet s'avère au mieux un ‘jeu de langage’. On le comprend, la vérité ne sanctionne plus l'adéquation aux faits et l'autofiction s'érige, là encore, en formule instruite et éclairée que l'on substitue à la naïve autobiographie, idéal de naguère. » Extrait (Avant-propos) de : L'Autofiction: variations génériques et discursives, Academia, coll. "Au coeur des textes", 2012 (p.5-14).
http://www.fabula.org/atelier.php?L%27autofiction

[2] « Idéologie et esthétique » est le titre d’un fragment dans Roland Barthes par Roland Barthes

[3] « Les écrivants, eux, sont des hommes ‘transitifs’ ; ils posent une fin (témoigner, expliquer, enseigner) dont la parole n’est qu’un moyen » (extrait de Essais critiques)

[4] L’écrivant « dispose d’une écriture commune à tous les écrivants » (extrait de Essais critiques)

[5] « Même si l’écrivant apporte quelque attention à l’écriture, ce soin n’est jamais ontologique ; il n’est pas souci » (extrait de Essais critiques)

 

 

Roland BARTHES sur LITTEXPRESS

 

 

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 Article de Stéphanie sur Roland Barthes par Roland Barthes.

 

 

 

 

 

 

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 Article de Valentine sur L'Empire des signes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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