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7 décembre 2010 2 07 /12 /décembre /2010 07:00

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Rosie PINHAS-DELPUECH
Suites byzantines
Bleu Autour, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Suites byzantines a été pour moi une porte d’accès à la littérature turque qui m’était alors totalement inconnue.

Pour mieux comprendre ce livre, il faut auparavant connaître l’auteur et son histoire.

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Rosie Pinhas-Delpuech se définit comme une auteur turque. Elle vit jusqu’à l’âge de dix-huit ans à Istanbul, où elle grandit entre un père francophone et une mère germanophone. Elle voyage ensuite entre la France et Israël pour s’établir enfin à Paris où elle enseigne la littérature et la philosophie. Plus tard, elle devient traductrice du grand novelliste turc  Sait Faik Abasiyanik et écrivain. En parallèle, elle dirige la collection « Lettres hébraïques » d’Actes Sud ainsi que la publication de l’œuvre en français de Sait Faik Abasiyanik pour Bleu Autour.

Rosie Pinhas-Delpuech peut ainsi faire figure de pont entre les cultures et les littératures franco-turques.

Son livre se présente comme une incitation au voyage. Un voyage à travers l’enfance, la sienne, à travers sa famille et les diverses langues qui sont représentées, à travers Istanbul et la Turquie des années 60.

Suites byzantines est un livre en deux parties. Chaque chapitre est en fait un nouvel épisode de sa vie. Bien que ces épisodes évoquent plusieurs années de la vie de l’enfant, l’impression de continuité dans la narration n’est jamais mise à mal. La seconde partie offre cependant une vision plus hétéroclite de moments qui peuvent sembler désordonnés. C’est une période plus brève (elle dure un été) que la première durant laquelle l’on ne suit pas la progression de l’enfant mois par mois ou année par année (comme c’est plus le cas dans la première partie).

« Suites byzantines » : La première partie du livre propose des épisodes de la vie de l’enfant qui s’étalent de la période avant sa rentrée à l’école maternelle turque jusqu’à la fin du cycle et aux tests d’admission des lycées allemand et français. On y découvre sa famille, son école, Istanbul et ses rues, Atatürk et les rebelles. C’est l’occasion pour l’enfant d’apprendre à connaître le monde extérieur, son pays et les diverses tensions et passions qui y règnent. C’est également une période pendant laquelle l’enfant se construit et commence à s’affranchir d’une identité très problématique.

« Entre les îles » : La seconde partie du livre se déroule sur l’île de Burgaz ou l’enfant passe l’été avec sa famille. Sorti d’Istanbul et d’une ville foisonnante l’on se retrouve à naviguer entre les îles grecques alentour mais surtout entre les personnalités de l’île. Cet été est celui qui succède à l’échec aux tests d’admission au lycée allemand et à sa réussite partielle au lycée français. C’est un été marqué par l’apprentissage du français écrit qui vient compléter le français parlé de la maison. On retrouve ainsi une souffrance première de l’enfant : celle de ne pouvoir dompter les mots.


C’est d’abord dans son enfance, dans son monde que l’on voyage. Pour elle qui baigne dans un plurilinguisme permanent, la langue, ou plutôt les langues sont des éléments fugitifs, sauvages et intrigants qu’il lui faut apprivoiser. Elle évolue dans un monde de sons qu’elle dirige. Pour nous, elle fait sonner l’allemand de la mère, le français du père puis l’espagnol des juifs que parle sa grand-mère, le turc, le grec, l’arménien ! Tous ces éléments sonores et linguistiques font corps et créent une nouvelle unité. Dans ce monde-là, les qui et les que sont rassurants et attachent les bouts de réalité ensemble quand le flot des mots ne se laisse pas saisir, pique, gratte et serre « comme l’élastique de la culotte ». Son monde d’enfant, elle le construit notamment grâce à sa grand-mère qui lui raconte les mythes juifs et les contes d’Andersen, Grimm et Perrault. C’est ainsi que le bouton de la radio, le Blaupunkt, devient l’œil de Dieu comme pour Caïn et Abel.

Pour elle le rapport à la langue est d’emblée problématique. A l’école turque, les autres enfants lui demandent : « quelle est ta langue mère ? » mais elle n’a pas de langue mère. Son identification à une langue est ici un élément clef, c’est ce qui lui permettra de s’affirmer en tant qu’être. Mais c’est un chemin rude et escarpé qui présente de nombreux ravins et précipices. Lorsqu’elle entre à l’école turque, l’enfant peut enfin s’approprier une langue. Cela commence par l’apprentissage de l’alphabet et de la première lettre, le A, tracé par sa grand-mère dans la table de la pointe du couteau. Plus tard, lorsqu’elle doit se familiariser avec la grammaire et la conjugaison françaises, ce travail d’identification reprend. Il est encore une fois marqué par les dictées et les fautes signalées dans la marge par  des bâtons rouges. Pour Rosie, ces bâtons sont de véritables mutilations corporelles. Du couteau aux bâtons rouges, l’apprentissage et l’identification à une langue, un groupe, s’impose comme un thème important dans la construction de l’enfant.

La réflexion sur la langue va ici de pair avec un goût prononcé pour le voyage et le dépaysement des sens. Que ce soit une carte (« La statue du commandeur »), un attroupement dans la rue ou une peinture (« Yol »), une photo (« Montagne »), un éboueur (« Ahmet l’éboueur ») tout incite à partir vers d’autres horizons. Tantôt c’est la Suisse, puis l’Anatolie et les steppes, l’île de France, la Russie, l’Allemagne … On se laisse emporter par l’enfant et ses rêveries. Cependant, ces rêveries s’avèrent pleines de bon sens et laissent souvent la place à des considérations simples sur les hommes, les rapports qu’ils entretiennent. Parfois même l’enfant dresse le bilan d’une société encore à cheval entre deux mondes. D’un côté une tradition « de débauche », celle de la Turquie d’avant Atatürk, et de l’autre une société qui se tourne vers l’avenir, qui remanie sa langue pour créer le « vrai turc » ou qui se trouve déchirée par des conflits politiques. Aussi, là où l’enfant parle, on peut toujours déceler l’œil observateur et l’oreille critique de l’adulte et traductrice.

L’écriture de Suites byzantines, reste naturelle, fraîche et simple. Pas de longues phrases biscornues ni d’effets de style éblouissants, la prouesse de l’auteur se révèle plus dans les thèmes forts qu’elle développe que dans une virtuosité stylistique.

Alice, A.S. Éd.-Lib.

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Published by Alice - dans Nouvelle
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