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22 novembre 2009 7 22 /11 /novembre /2009 07:00






Florent RUPPERT et Jérôme MULOT
Safari Monseigneur

L'Association
Collection Ciboulette, 2005


















Premier livre du duo Ruppert et Mulot, Safari Monseigneur paraît en 2005 dans la collection Ciboulette de l’Association. Le gabarit de Ciboulette est un clin d’œil aux grands formats de littérature et se développe autour de romans graphiques.

 

L’HISTOIRE

A l’initiative d’un reportage colonial, deux photographes font l’expérience des camps de garnison quelque part en Afrique. Presque un siècle après Tintin au Congo, la bande dessinée se retourne aujourd’hui sur ses pères. Nouveaux propos, nouveaux traitements.

 Les deux auteurs livrent des dessins d’une grande élégance, dessins d’abord figés, posés, descriptifs — des dessins qui collent justement aux canons classiques de la grande presse illustrée des années d’avant-guerre. Dans ces dessins surgissent des dialogues décalés et saugrenus, des blagues de corps de garde, des affrontements grotesques, des commentaires futiles qui défont lentement la trame du reportage. La case n’est jamais saturée ; il arrive même que certaines cases semblent inachevées, comme si le trait esquissait seulement un cadre que le lecteur lui-même doit peupler. Cette sobriété et cette finesse aident à poser l’œil, en neutralisant volontairement la représentation. Les dessins ont conservé de l’illustration le caractère purement descriptif : nulle passion, nul commentaire, nulle indication d’humeur ne provient des images elles-mêmes. A tel point que les auteurs gomment les bouches et les yeux (dont il ne reste qu’un « V », représentant l’axe des sourcils au nez), et ce sont des figures aveugles et muettes qui par le biais des « arborescences » (adjectif qu’utilisent Ruppert & Mulot pour définir la forme des bulles) supportent des dialogues cyniques, décalés, ou puérils. Ainsi cette ironie se redouble dans la passivité placide des corps et des faces qui ne s’animent jamais ni ne s’émeuvent de ce que l’on fait sortir de leur bouche.

Regardons et analysons une planche afin de rendre compte de l’ambiance de Safari Monseigneur.

 
LE DESSIN

Aussi, commençons par regarder le dessin.

La scène représente trois « couples » de soldats autour d’un canon. Trois d’entre eux tiennent une ogive entre leurs mains. Selon leur couvre-chef, on imagine une hiérarchie entre eux. Ces chapeaux sont les seuls indices temporels et géographiques du dessin ; on comprend que l’action se passe à l’époque coloniale et que les personnages sont probablement français puisque leurs chapeaux sont des casques coloniaux français.

L’arrière-plan est abstrait, on ne sait pas si les hommes sont dans l’herbe ou sur des cailloux, et il n’y a aucune indication sur l’ennemi.

Le dessin est épuré afin de se concentrer sur ces hommes. Le canon participe à créer une atmosphère et à planter le décor. Le lecteur se focalise donc sur les soldats. Cependant, on ne lit aucune émotion sur les visages d’habitude centre de toutes les expressions du personnage car les auteurs l’ont transformé en un simple V représentant l’axe des sourcils et du nez. L’absence d’expression nourrit l’esthétique et le ton de l’histoire. On s’intéresse alors à la posture des corps, comment la tête est tournée, la place des mains pour essayer de trouver une personnalité à chacun. Ce dessin paraît muet, statique.

Le trait est très fin, suffisant, il n’y a aucune saturation, les parties foncées ou d’ombre sont traitées par des petites lignes représentant  principalement les plis des vêtements.

Ruppert et Mulot ont cherché à rendre cette planche le plus neutre possible, pour apporter du relief au rapport au texte.


LE TEXTE

Le texte, écrit à la main, est introduit dans ce que les auteurs appellent une « arborescence », un système de bulles en lecture verticale. Ainsi l’œil du lecteur découvre le texte avant l’image. Ce sont ici des dialogues qui prennent les ¾ de la page.  Pour rendre compte du bruit alentour, Ruppert et Mulot font crier leurs personnages : le texte est en majuscule et dépasse des cases, cela donne véritablement l’impression que ces hommes sont en train de crier mais aussi qu’ils n’entendent rien, qu’il y a de la confusion. Ce sont donc des dialogues de sourds ; les soldats se parlent, se répondent mais chacun explique qu’il n’entend pas ce que dit l’autre. Un des deux hommes va alors se moquer de son interlocuteur : «juste que t’as une sale gueule », « je dis que tu pues de la gueule », écrit en minuscule pour montrer que le personnage ne crie pas, ce qui apporte du rythme au dialogue. Ces échanges sont puérils et expriment une première critique : les soldats sont des idiots, ils essayent de se parler malgré le bruit du canon et en profitent pour être méchants et vulgaires. Cela fait sourire le lecteur, tout d’abord parce que la situation est comique et qu’on rit du soldat moqué, puis parce que ces soldats sont ridicules et que leurs dialogues nous évoquent la bêtise légendaire des corps de garnison, à l’humour gras, scatophile, etc.

LE RAPPORT TEXTE-IMAGE

Le rapport texte-image nourrit le dessein des auteurs : montrer l’absurdité et la bêtise du colonialisme. La neutralité du dessin alliée aux cris des dialogues crée un décalage. Les « arborescences » permettent eu lecteur de lire le texte avant de voir l’image et ainsi d’être surpris, étonné de l’absence d’expressions sur les visages. Les auteurs plantent un décor de la façon la plus neutre possible et y insèrent le texte qui occupe les ¾ de la case. On a l’impression que l’image est détournée, que les personnages et les dialogues sont indépendants, comme une photo à laquelle on aurait collé un texte satirique, un pastiche. Ce détachement, ce décalage oblige le lecteur à faire lui-même les liaisons, à dépasser l’aspect amusant du dessin pour s’interroger sur la nonchalance de ces hommes à utiliser un canon en faisant des blagues. L’homme s’habitue à tout.

 Ainsi l’ironie mordante du dessin ne tient pas seulement à l’effet de décalage habituel des pastiches : non seulement le texte semble prendre un malin plaisir à dévoiler la réalité triviale, horrible ou sordide qui se cache sous les images statufiées ou mécaniques, mais cette ironie se redouble dans la passivité placide des corps et des faces qui ne s’animent jamais. Le malaise monte progressivement, en même temps qu’une terrible envie de rire : ce sont des pantins sans vie qui plantent le décor, de sorte que la vie et les couleurs ne reposent que dans le texte, qui détourne et déforme l’horizon d’attente de l’image pantomime. On sourit d’abord de ce premier décalage, mais l’œil qui revient instantanément à l’image donne brutalement un autre sens aux cadrages neutres et aux visages inexpressifs, et c’est dans leur placidité même que prend sa source l’ironie seconde, celle de soldats en train d’utiliser un canon.




L’Association sort le dernier album de Ruppert & Mulot, Irène et les clochards le 25 novembre.







Leur site internet
est original et distrayant : dessins animés, bras de fer entre auteurs, maison close, « pétage  de plomb" au réveil…

Anaïs J., 2e année Ed.-Lib.

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Published by Anaïs - dans bande dessinée
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commentaires

JP 30/04/2010 11:53


Un tres grand bravo pour cet article qui decrit parfaitement le sens de cette bande dessinée !


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