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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 07:00
Regards croisés sur la guerre au Libéria :
 American Darling de Russel Banks
et  Allah n’est pas obligé de  Ahmadou Kourouma


































Ces deux ouvrages adoptent, chacun avec son style, deux points de vue sur un conflit très meurtrier qui a occupé le devant de la scène dans les années 1990. Une guerre inter-ethnique extrêmement violente, dont le protagoniste fut Charles Taylor, futur président du Libéria,
qui a vu émerger une nouvelle catégorie de combattants : les enfants soldats.

Rappel historique

Le Libéria, situé en Afrique de l’Ouest, est un  pays indépendant où les anciens esclaves américains, une fois libérés, sont venus s’installer. Ils en ont progressivement occupé, soutenus par les Américains qui exploitaient les ressources minières du pays, les principales fonctions économiques et politiques, au détriment des ethnies locales. Ce sont ces rancoeurs accumulées au fil des ans qui ont exacerbé la violence de ce conflit.

En 1971, William Tolbert junior, vice-président depuis 1951, accède à la présidence suite à la mort du président Tubman. La politique économique qu’il mène accroît le clivage entre Américano-Libériens et autochtones.

Le 12 avril 1980, le gouvernement conservateur du True Whig est renversé lors d’un coup d'État mené par Samuel Doe, un autochtone qui prend le pouvoir. Le président William Tolbert junior est sauvagement assassiné. Doe instaure rapidement une dictature.

En 1989, le National Patriotic Front of Liberia (NPFL), un groupe d'opposition sous l’autorité de Charles Taylor, s’organise. La révolte gagne rapidement l'ensemble du pays sans rencontrer de résistance sérieuse de la part des forces gouvernementales. Néanmoins, l’avancée est stoppée aux portes de Monrovia. Dans le même temps, les membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) décident l’envoi de sa force d’interposition, l’ECOMOG, composée de 4 000 hommes.

En 1990, un désaccord au sein du NPLF conduit Prince Johnson à faire sécession, et à créer l’Independent National Patriotic Front of Liberia (INPFL) avec un millier de dissidents. Le 9 septembre 1990, le président Doe est assassiné par Prince Johnson lors d’une visite aux troupes de l’ECOMOG.

Le 19 juillet 1997, Charles Taylor est élu président de la république du Libéria avec 75% des voix. La validité de l’élection est mise en doute malgré les nombreux observateurs étrangers dépêchés pour l’occasion par des organisations internationales.

Après le départ au Nigéria de Charles Taylor en 2003 où, de plus en plus isolé politiquement, il a dû se réfugier, une transition sous contrôle étroit de l’ONU est organisée. Le 23 novembre 2005, après deux tours, Ellen Johnson Sirleaf est déclarée vainqueur à l’élection présidentielle avec 59,4% des voix contre 40,6% pour George Weah. Ellen Johnson Sirleaf devient ainsi la première femme élue démocratiquement présidente d’un pays en Afrique.

29 mars 2006 : Charles Taylor est arrêté au Nigéria et extradé vers le Sierra Leone pour y subir son procès par la Cour spéciale pour la Sierra Leone (CSSL). Charles Taylor est inculpé de crimes contre l'humanité, crimes de guerre et autres violations du droit international humanitaire par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone.  Il doit répondre de onze chefs d'inculpation de crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Il est accusé d'avoir soutenu le Front révolutionnaire uni (RUF) et le Conseil des forces armées révolutionnaires (AFRC), deux groupes révolutionnaires sierra-léonais. Il est, selon l'accusation, la figure centrale des guerres civiles qui ont ravagé le Liberia et la Sierra Leone entre 1989 et 2003 et fait près de 400 000 morts. Des milliers de personnes ont été amputées, violées et réduites en esclavage sexuel durant ce conflit largement financé par le trafic des "diamants du sang".

Pour des raisons de sécurité, la CSSL a demandé, le 31 mars 2006, le dépaysement du procès à La Haye. Le procès est toujours en cours.
Sources : Wikipédia/Encyclopédie Universalis


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Le traitement de la violence

Allah n’est pas obligé est un roman picaresque qui raconte les tribulations d’un jeune garçon malinké Birahima (8-10 ans), « l’enfant de la rue sans peur et sans reproche », qui, devenu orphelin, cherche à retrouver sa tante qui vit au Libéria. Il est accompagné d’un marabout peu scrupuleux qui le convainc que la situation la plus enviable dans ce pays est celle des enfants-soldats. En traversant le pays, ils sont enrôlés tour à tour par chacun des chefs de guerre libériens qui cherchent par tous les moyens à préserver leurs camps et leurs positions. Leurs tribulations qui ont débuté en 1993 se termineront en Sierra Leone dans un camp de réfugiés. Elles auront duré trois ans.

Ahmadou Kourouma dresse un portrait satirique et parfois grinçant de la situation et des personnages. Il utilise humour, dérision et parfois sarcasmes pour mettre à distance la violence et dénoncer l’absurdité de ce conflit. La violence s’en trouve dédramatisée. On tue et on meurt beaucoup mais la mort prend une dimension abstraite à force d’être côtoyée ; effet renforcé par l’usage du pronom indéfini. D’ailleurs le jeune héros ne raconte jamais ses propres crimes même s’il avoue dès le début de l’ouvrage : « Et moi j’ai tué  beaucoup d’innocents au Libéria et en Sierra Leone où j’ai fait la guerre tribale, où j’ai été enfant soldat, où je me suis bien drogué aux drogues dures. » C’est le seul moment du récit où il quitte sa posture de témoin.


L’auteur recourt à plusieurs procédés tels que la fausse candeur du personnage, l’omniprésence de la tradition avec l’usage, qui ne se révèle pas toujours d’une grande efficacité, des grigris et autres moyens traditionnels. La structure du récit est quant à elle très répétitive avec des leitmotive tels que  « Allah n’est pas obligé d'être juste dans tout ce qu'il fait » et « Allah ne laisse jamais vide une bouche qu’il a créée ».

Enfin l’utilisation de plusieurs niveaux de langage permet aussi de mettre les faits à distance : et ce grâce aux quatre dictionnaires que l’enfant possède et qu’il utilise pour expliciter les expressions et jurons qu’il puise indifféremment dans le vocabulaire Malinké, français ou anglais.


Le roman de Russel Banks, American Darling, est très construit et beaucoup plus dense puisqu’il montre, à travers la vie d’une femme, comment l’engagement de toute une génération de jeunes Américains issus de milieux favorisés contre la guerre du Vietnam a bouleversé leur existence. Hannah, l’héroïne, après un passage dans la clandestinité, se retrouve ainsi au Libéria où elle épouse un dignitaire du régime.

La violence est mise à distance  par l’héroïne elle-même, pendant une bonne partie du roman car elle ne se sent pas vraiment concernée par les évènements qui agitent le pays ; jusqu’au moment où elle se trouve plongée dans la guerre par l’assassinat, sous ses yeux, de son mari. Russel Banks utilise alors un style très réaliste. Il ne ménage pas son lecteur à qui il donne à voir les évènements dans toute leur cruauté.

Charles Taylor : héros ou bandit ?

Pour le jeune héros, les chefs de guerre sont tous des bandits mais Taylor est quand même en tête de liste. Pour les décrire, Kourouma manie ironie et second degré avec beaucoup de dextérité : sa critique des régimes africains est très virulente, et la partie du roman qui se déroule en Sierra Leone ressemble fort à un pamphlet.

Les Américains ont longtemps soutenu Taylor et l’héroïne de Russel Banks en a, quant à elle,  une vision tout à fait idéalisée, puisqu’elle va jusqu’à l’aider à s’évader de prison aux USA. Russel Banks explique  qu’il utilise des personnes réelles dans ses récits afin de leur donner plus de force. Elles  prennent ainsi la dimension d’icônes.


 
Les enfants soldats

« Quand on n’a pas de père, de mère, de frère, de sœur, de tante, d’oncle, quand on n’a pas de rien du tout, le mieux est de devenir un enfant soldat. »
Voila comment Birahima définit les enfants soldats : des enfants perdus dans des tenus trop grandes pour eux, motivés par l’envie de bien manger, de tenues ou de « kalachs » neuves. Les adultes les manipulent par la drogue et les envoient ainsi se faire tuer en première ligne. Quand ce sont eux qui tuent, c’est plutôt par maladresse ou par hasard : « Les soldats enfants, on nous nommait à des grades pour nous gonfler…Mon arme était un vieux « kalach ». Le colonel m’apprit lui-même le maniement de l’arme. C’était facile, il suffisait d’appuyer sur la détente et ça faisait tralala…Et ça tuait, ça tuait ; les vivants tombaient comme des mouches ».
Les oraisons funèbres que le petit protagoniste récite à la mort de chacun de ses camarades sont l’occasion de retracer leur misérable existence passée d’enfants battus, violés, rejetés et de comprendre comment ils en sont venus à préférer devenir enfants soldats. « L’enfant soldat est le personnage le plus célèbre de cette fin de XXe siècle, quand un enfant soldat meurt, on doit dire son oraison funèbre.»


Chez Russel Banks, la violence côtoie la folie dans des scènes peu nombreuses mais extrêmement sanglantes et sanguinaires. Elle s’exprime par la cruauté envers les humains (notamment dans la scène de torture du président DOE) comme les animaux, et elle est motivée par la vengeance.


Malgré des procédés narratifs très différents, le lecteur retire une vision claire de ce conflit et de ces enjeux. Une fiction romanesque d’un côté, un roman satirique picaresque de l’autre se rejoignent pour donner une même visibilité et lisibilité à un conflit complexe.
Ce ne sont bien évidemment pas les seuls thèmes abordés par ces deux romans mais ce sont leurs points communs les plus spectaculaires.

                 
BANKS, Russel. American Darling, Actes Sud,  2005.
KOUROUMA, Ahmadou. Allah n'est pas obligé, Seuil, 2000.


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