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20 octobre 2009 2 20 /10 /octobre /2009 19:00














Russell BANKS
Histoire de réussir

Titre original : Success Stories.
Traduction française :
Pierre Furlan et Pascale Musette.
Actes Sud, Babel, 1994.


 











Russell Banks est un romancier et nouvelliste américain né en 1940 dans le Massachussetts. Il a douze ans quand a lieu le drame dont on retrouvera souvent les traces dans ses futures œuvres : son père, un homme alcoolique répondant au nom de Earl, quitte le foyer. Plus tard, Russell Banks abandonnera l’université et vivra de petits boulots, se mariera et aura deux filles avant de se voir diplômé de littérature moderne et de devenir professeur d’université. C’est en Jamaïque qu’il écrira son premier roman, Family Life. L’alcoolisme, l’abandon, les relations entre parents et enfants, l’ascension sociale seront autant de thèmes qui habiteront ses écrits.

 
À ce titre, Histoire de réussir est probablement le meilleur exemple puisqu’il ne s’agit pas seulement, comme dans ses autres productions, d’écrits en lien avec son vécu : c’est l’histoire de son vécu. Quelque peu modifié, probablement, mais son vécu quand même, du « traumatisme originel » à la destinée de son père, le tout s’échelonnant sur neuf nouvelles de tailles variables (d’une dizaine à plus d’une quarantaine de pages) dont la particularité est leur semi-indépendance. Le lecteur peut en effet les lire dans l’ordre de son choix mais chacune donnant à voir une partie de la vie du personnage mis en scène, Earl, l’alter ego de Russell Banks auquel il a donné symboliquement le nom de son père, elles finiront par constituer une même histoire. Au cours de celle-ci, la personnalité du personnage
grandement marqué par son passé, encore une fois – est mise au jour.

Dans la première nouvelle, « Reine d’un jour », tout commence par le départ du père alcoolique de Earl qui abandonne à eux-mêmes sa femme et ses trois enfants. À l’image de Russell Banks, le garçon est âgé de douze ans quand survient ce drame (la transposition effectuée par l’auteur est dès lors tout à fait claire). S’ensuit alors un combat pour la vie et surtout pour la fierté car il est immédiatement clair pour Earl que plus rien ne se fera avec son père ; et c’est avec une détermination sans égale qu’il cherchera à récompenser les efforts de sa mère en la faisant « Reine d’un jour », c'est-à-dire l’heureuse élue d’une émission télévisée qui offre une récompense aux femmes les plus malmenées par la vie. Il n’y arrivera pas ; probablement n’était-elle pas assez malheureuse par rapport aux autres
« gens paralysés par la polio et d’autres maladies terribles », mais l’amour et le respect qu’il lui porte dépassent de loin ce couronnement.

Le thème de la relation qu’il entretient avec ses parents reviendra dans la seconde nouvelle,
« Les mémoires de ma mère, les mensonges de mon père et autres histoires véridiques » dans laquelle on apprendra par la même occasion qu’il n’a pas totalement rompu ses liens avec son père, mais c’est dans « Histoire de Réussir » que le personnage de Earl construira réellement sa vie, quittant l’université tout comme l’a fait Russell Banks pour effectuer les petits boulots que l’auteur lui-même a effectués à son âge (déménageur, décorateur), expérimenter des sentiments, être déçu, se relever, croire en l’avenir et en son succès. Earl fera aussi des rencontres, dont Bob, un compagnon de chambre qui lui rappellera son père par son alcoolisme et qu’il encouragera sur la voie des Alcooliques Anonymes mais qui finira malheureusement par le décevoir en replongeant dans la boisson. Finalement, c’est en se démenant pour gravir les échelons sociaux que Earl sera confronté à un échec qui, pourtant, le conduira à l’amour.

Un amour qu’il sacrifiera dans
« Adultère »
, révélant à quel point sa destinée est marquée par le personnage de son père. Earl finit d’ailleurs par se confondre avec lui quand, regardant dans le rétroviseur de sa voiture, il remarque : « Ce n’étaient pas mes yeux mais ceux de mon père, les yeux bleus d’un homme adulte, effrayés et secrets, furieux et hantés par la culpabilité, un regard dont avait disparu toute trace d’innocence ».

L’on retrouvera le père de Earl dans l’ultime nouvelle du recueil,
« Du bois à brûler », sous la forme d’un homme plus tout jeune consumé par l’alcool, un homme qui n’a jamais vraiment atteint le bonheur en dépit du tournant qu’il a fait prendre à sa vie en quittant sa femme et ses enfants. Victime de remords, le peu de complicité qu’il entretient avec ses fils et surtout avec son deuxième enfant, Georges, lui sera douloureux, si bien qu’il finira par affronter la neige pour déterrer le bois destiné à Earl qui s’enlisait dans sa cour. En effet, il se trouvera obsédé par l’idée d’aller dans sa grange « poser une buche par terre douillettement contre la suivante, le début d’une nouvelle rangée », comme un recommencement. Car ce bois, ce n’en est « plus clairement » pour lui, c’est un élément qu’il rattache à son fils et qu’il ne supporte pas de voir enseveli sous la neige.

Il convient cependant de noter que quatre nouvelles du recueil ne s’inscrivent pas dans ce récit de la vie de Earl.
« Histoire d’enfant » met encore une fois en avant le thème de la relation entre parents et enfants en faisant se projeter le lecteur dans la peau de parents effrayés par les attaques de leur progéniture et qui décident de les éliminer avant qu’ils ne les éliminent. « Le Goulet » a pour thème la vengeance suite au meurtre d’un membre de sa famille et amène finalement à se poser la question de la justice. Dans « Sarah Cole : une histoire d’amour d’un certain type », certains voient encore Russell Banks qui décrit sa relation avec une femme laide qu’il finit par aimer mais qu’il n’a pas su garder par égoïsme. Enfin,  « Le Poisson » est la nouvelle qui se démarque le plus des autres, notamment parce qu’elle se déroule dans un cadre exotique. Il s’agit du combat du colonel Tung contre un poisson considéré comme la réincarnation d’un disciple de Bouddha qui engendre de nombreux pèlerinages bouddhistes à l’origine, selon lui, d’opposition politique à son régime autoritaire. Le plus intéressant dans ce récit est que c’est en abandonnant l’idée de tuer le poisson que le colonel parviendra à son but, l’agitation créée autour de l’animal ayant conduit le lac dans lequel il résidait à se vider de toute son eau. La nouvelle se termine donc comme sur une invitation à réfléchir à nos actes afin de ne pas en venir contre notre gré à servir le mal. L’on peut rapprocher cette chute de celle de la nouvelle « Histoire de Réussir » : l’échec apparent amène à un succès, l’amour dans un cas, la mort du poisson dans l’autre.

 

Mon avis

 

Je ne suis pas d’ordinaire une grande lectrice de nouvelles mais Histoire de Réussir est un recueil qui m’a beaucoup plu. Peut-être, précisément, parce que les nouvelles forment à elles toutes une sorte de roman. J’ai apprécié cet art de les imbriquer tout en les rendant indépendantes. De plus, les questions soulevées par les textes amènent à réfléchir sur ces thèmes récurrents dans les écrits de Russell Banks. J’ai tâché d’étudier plus en profondeur ses écrits mais il me semble que les façons de les comprendre sont multiples parce qu’il s’agit d’un recueil sur le thème des sentiments humains ; ces nouvelles peuvent donc être ressenties très différemment d’un individu à un autre. Le style fluide de l’auteur qui intègre dialogues et récit facilite l’immersion du lecteur dans son univers fait pour être proche du sien par son humanité : finalement, le récit se construit au fil des pensées du protagoniste, que la narration se fasse à la première personne ou non. Les échanges avec les autres personnages existent bel et bien mais sont occultés par une intériorité des personnages si intense qu’ils en deviennent accessoires. Dans les romans habituels, les dialogues sont les passages les plus vivants. Dans l’œuvre de Russell Banks, je trouve que c’est exactement le contraire. Ces sensations m’étaient apparues moins évidentes dans l’Ange sur le toit que j’avais également apprécié, mais nettement moins.

Il convient de noter l’aspect majoritairement pessimiste de ces nouvelles qui, quand elles ne se terminent pas complètement « mal » comme dans
« le Poisson », laissent le lecteur sur une note plutôt grave. Les nouvelles n’ont à vrai dire pas de fin définie : elles  mettent en avant la complexité des situations dans lesquelles sont abandonnés les personnages et laissent le lecteur s’interroger sur la suite. J’ai apprécié ces ouvertures finales qui se distinguent de la facilité des conclusions trop bien définies.

  

Marine, Première année Édition-Librairie.


Russell Banks sur Littexpress.



Article de P. Marini sur American Darling












Article d'Aurélie sur La Réserve.

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Published by Marine - dans Nouvelle
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