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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 19:00
Russell-Banks-Sous-le-regne-de-Bone.gif










Russell BANKS
Sous le règne de Bone

(Rule of the Bone)
Roman traduit de l'américain
par Pierre Furlan
Actes Sud, 2002
Babel, 2005











Alors qu'avec American Darling, Banks nous fait entendre la voix d'une femme mûre revenant sur l'ensemble de sa vie d'adulte, il présente dans Sous le règne de Bone le récit d'un jeune Américain de 14 ans aux repères inexistants.

Régulièrement victime des assauts nocturnes de son beau-père alcoolique, en échec scolaire, consommateur régulier de cannabis avec son plus proche copain Russ, Chappie se fait l'exemple du jeune en marge, avec son look punk, son mohawk et ses piercings qui lui couvrent le visage.


« Mon existence est devenue intéressante, disons, l’été de mes quatorze ans.»


Sur ces premiers mots, on saisit déjà le ton que prendra le roman. Ce sera un récit. Celui d'un garçon qui a grandi et qui revient sur la période qui, on le suppose dès à présent, a changé le déroulement de sa vie. Le lecteur remarque assez rapidement que le récit, la syntaxe et le lexique employés sont à l'image de cet adolescent : simples et linéaires.

Le début de cet été ne fut pas des plus calmes. Chappie revend petit à petit d’anciennes pièces de monnaie cachées dans une mallette dans leur bungalow pour s’acheter son herbe. Lorsque Ken, son beau-père, et sa mère s’aperçoivent que le contenu de la mallette a été dilapidé, le clash a lieu et Chappie, n’étant même pas retenu par sa mère, décide de partir.

Après un temps d'errance entre le centre commercial de la ville et le squat de son unique fréquentation, Russ, l'adolescent s'adonne à quelques petits larcins et se fait même dealer pour une courte période. Chappie emménage rapidement avec Russ et un groupe de bikers qui profitent de leur logement pour mettre en place leur propre trafic de hifi et de vidéo. Son destin aurait très bien pu perpétuer ce quotidien sordide. Mais l'incendie accidentel de l'appartement, alors qu'il se trouve ligoté dans une chambre, constituera un nouveau départ.


«  Il faut choisir un motif avec lequel on peut évoluer »


Voilà la réflexion que se fait le narrateur quelques instants avant de dire au tatoueur face à lui ce qu'il portera désormais sur son avant-bras.

Le choix de ce motif comme vous pourrez le voir est d'ailleurs amusant. Selon lui, il laissera croire aux autres qu'il est un dur puisqu'il s'inspire du drapeau pirate : deux os en croix. Et pourtant, à ses propres yeux, ledit dessin sera éternellement teinté de ses souvenirs d'enfance, et des récits de Peter Pan et des pirates que lui narrait sa grand-mère.

En quête d’une nouvelle identité, alors que tout le monde le croit mort dans l'incendie, son nom est tout trouvé, il se fera appeler Bone. Il est d'ailleurs à noter que le terme de Chappie n'apparaît quasiment plus dans le roman par la suite.

Pour en revenir à cette citation, selon moi, elle pourrait parfaitement expliquer la motivation de Banks à choisir un personnage comme Chappie. Ayant encore tout à apprendre et ne possédant que très peu d'idées et d'avis préconçus sur les personnes et sur le monde, ce personnage est modelable, comme vierge de toute expérience véritable.

Un roman de formation


Sans avancer trop loin dans la lecture du roman, on sent venir le type même du roman de formation. Tous les éléments sont réunis : un personnage jeune, naïf ou ayant une conception assez sommaire de l'existence, son évolution à travers l'expérience de grands motifs comme la confrontation avec la mort, la haine, l'amour, l'altérité qui doit vraisemblablement l'amener à maturité et développer en lui une nouvelle philosophie de vie.

Et au fil de la lecture, les impressions ne cessent d'être confirmées. En perte de repères au début du roman, le destin le balade, les aléas qu'il rencontre lui permettent de grandir, de se faire une autre idée du monde, de se forger ses propres opinions.

Ces évolutions ne se font pas uniquement dans le temps mais également dans l'espace. Ayant pour départ la ville de résidence de sa mère, sa route croisera différentes petites banlieues américaines des alentours, avant de s'orienter vers le Vermont (Canada) puis vers la Jamaïque.


S'appuyer sur ses propres repères

Les évolutions, dans quelque domaine que ce soit, ont souvent pour origine un point délicat, une difficulté, une crise.

L'histoire du jeune Chappie comme nous l'avons vu ne débute pas sous les meilleurs auspices. Abandonné, ou pire, trompé, tour à tour par la majorité des adultes qui composent sa vie, il est laissé sans repères, sans modèle, sans aucune figure de conseiller.

Les figures traditionnelles de l'âge adulte ne pouvant l'aiguiller, il se laisse conduire dans différentes situations peu enviables (il se fait approcher par un personnage douteux ayant déjà « sous son aile » une petite fille de sept ou huit ans ; il revend de l'herbe, viole une propriété privée). Il a toutefois un jugement sur ses actes. Le plus souvent, ces appréciations sont teintées d'une certaine influence chrétienne, d'idées générales sur le Bien et le Mal.


« Le vol n’est qu’un délit, mais la trahison d’un ami est un péché. Comme si un délit était une action qui, une fois accomplie, ne nous change pas de l’intérieur. Mais quand on commet un péché, c’est comme si on créait un état dans lequel on est obligé de vivre. C’est pas dans le crime que vivent les gens, mais dans le péché.»

Ces notes parsemées me sont apparues comme le signe d'une société américaine largement influencée par les préceptes chrétiens, que ses citoyens soient pratiquants ou non d'ailleurs.

Mais ces touches de religion chrétienne traditionnelle ne sont pas, dans le fond, ce qui permet principalement à Bone d'évoluer et d'orienter ces choix à partir d'un certain point du roman.

En effet, deux personnages, voire trois auront une influence majeure sur lui et changeront sa façon de penser. Une petite fille surnommée Froggy (arrachée des mains d'un producteur douteux qui l'avait semblerait-il monnayée auprès sa mère) et I-man, dont l'âge n'est pas facilement identifiable, né en Jamaïque. Si I-man apparaît comme le seul adulte dont
l'expérience sera profitable à Bone, il ne peut toutefois pas être considéré comme un modèle traditionnel. Cultivateur de ganja et grand promoteur de la philosophie de Jah (le roi des rois en Afrique), il apprendra également à Bone à profiter des plaisirs simples et à se laisser guider par les signes qui l'entourent. Il lui enseignera la cuisine rastafari, la meilleure façon de cultiver la terre (qui peut offrir bien plus que des légumes savoureux), ainsi que l'idée que la religion est « surtout un moyen de montrer qu'on [est] reconnaissant du simple fait de vivre parce personne ne [mérite] vraiment la vie. »

Avec eux, il partagera son quotidien, sa première expérience d'une sorte de foyer, dans un bus scolaire réaménagé au milieu d'un champ où ils vivront principalement de leurs différentes cultures.

Arrivé à un point intermédiaire dans son évolution, Bone adoptera lui-même le rôle d'adulte et de protecteur pour Froggy. Il l'aide à retourner chez sa mère à plusieurs centaines de kilomètres de leur campement, estimant qu'avoir une mauvaise mère vaut toujours mieux qu'une mère absente.

Cette action lui donne à réfléchir et lui fait ressentir que son tour est peut-être venu de revoir les siens, ou tout du moins sa mère. Mais c'est une nouvelle déception qu'il essuie et qui le renvoie à cette réalité : il est le seul à pouvoir décider de ce qu'il lui arrivera.

La quête du père

N'ayant plus rien ni personne à quoi être rattaché dans les environs, c'est tout naturellement que l'idée de suivre I-man, rentrant en Jamaïque, se présente à lui.

Outre l'adoption totale du mode de vie rastafari, qu'il avait déjà commencé à découvrir dans le bus avec les histoires d'I-man, Bone se rend compte que la Jamaïque a peut-être quelque chose de plus à lui offrir : la chance d'un nouveau foyer.

En effet, par un heureux hasard (que le lecteur pressentait depuis un certain moment), le père biologique de Bone, Paul Dorset, manquant à l'appel depuis sa plus tendre enfance se trouve être un respecté « docteur » sur l'île. Loin d'être un modèle, ce père est en réalité un des principaux dealers de l'île, séparant son temps entre deux foyers et proposant le plus naturellement du monde de la coke à son fils. Son activité favorite est d'organiser de monumentales fêtes dans sa résidence où il vit avec Bone et sa compagne Evening Star (tout aussi décalée que lui).

Avec le nouvel espoir de reconstruire une famille, Bone pardonne l'absence de son père. Mais une fois de plus, l'auteur nous dépeint un adulte incapable de se comporter en tant que tel et qui finit par décevoir Bone.


Apprentissage accompli

La fin du récit, qui peut encore rappeler les codes du roman d'apprentissage, se fait presque cinématographique et fait savoir au lecteur que Bone a franchi une étape majeure de son évolution. Banks le fait quitter la dernière scène en nous laissant savoir qu'il est plein d'une force qui lui permettra encore d'en découvrir plus sur le monde.

« Levant les yeux, j'ai remarqué un Blanc de l'autre côté du marché. [...] C'était Russ. [...] Il avait les yeux qui décochaient des regards dans tous les sens, il passait souvent sa langue sur ses lèvres et n'arrêtait pas de mettre sa main dans ses cheveux pour se dégager le front. Il essayait d'avoir l'air cool. Il portait une chemise sans manches, des jeans coupés, des Doc Martens noires sans chaussettes [...] J'ai aussi remarqué qu'il avait plein de nouveaux tatouages le long des bras et même des jambes. [...] Evening Star l'avait remarqué dans la cohue et elle lui souriait déjà. [...] Les voyant partir d'un pas nonchalant en direction du parking, je me suis enfin levé et je les ai regardés monter dans la Range Rover d'Evening Star. Pauvre vieux Russ, je me suis dit. J'aurais bien aimé pouvoir le sauver. [...] Ca aurait pu être moi. [...] Ca aurait été moi sans [Froggy] et I-Man et tout ce que j'avais appris sur moi et sur la vie en les aimant là-bas, dans le car scolaire. [...] J'ai enfin compris sans l'ombre d'un doute que le fait de [les] avoir [aimés] m'avait laissé avec des richesses dans lesquelles je pouvais puiser pour le restant de mes jours et je leur en étais infiniment reconnaissant. »

Un individu s'étant construit par lui-même, par ses erreurs dues à l'absence de repères adultes fiables, pourra-t-il se faire lui-même modèle et guide pour les plus jeunes ? Banks semble nous dire que oui.

Bénédicte, L.P. Édition


Russell BANKS sur LITTEXPRESS


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Russell Banks / Ahmadou Kourouma, regards croisés, article de Patricia.







Rencontre avec Russell Banks. Entretien transcrit par Laura et Sandrine.








Article de Marine sur Histoire de réussir









Article de Floriane sur De beaux lendemains










Article de Laure sur Sous le règne de Bone.









Article de Chloé sur l'Ange sur le toit








Article de P. Marini sur American Darling












Article d'Aurélie sur La Réserve.

 




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