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23 avril 2010 5 23 /04 /avril /2010 07:00

Rushdie Enfants minuit 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salman RUSHDIE,

Les enfants de minuit,

traduit de l’anglais

par Jean Guiloineau,

Folio, 2010 (réédition)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  
Salman Rushdie est né en 1947 à Bombay, en Inde, au moment où la nation accédait à son indépendance. Il part rapidement faire ses études en Angleterre et finit par s’y installer comme journaliste et metteur en scène. Après un premier roman passé inaperçu (Grimus), il connaît un succès planétaire en 1982 avec la publication des Enfants de minuit qui remporte le fameux Prix Booker. Salman Rushdie est également connu pour être l’auteur des Versets sataniques (1988), un livre jugé blasphématoire et interdit dans la plupart des pays musulmans. En 1989, l’ayatollah Khomeiny publie une fatwa condamnant à mort l’auteur et l’obligeant à vivre dans la clandestinité. Sa tête est mise à prix jusqu’en 1999, date à laquelle le régime iranien met fin à la condamnation. Toutefois, aujourd’hui encore Salman Rushdie est l’objet de polémiques et menaces comme en témoignent les violentes manifestations qui ont eu lieu en 2007 au Pakistan et en Inde au moment où il a été fait chevalier et anobli par la reine d’Angleterre, Elizabeth II.

 

 

Construction de l’œuvre et intrigue

Saleem Sinai, le narrateur du roman, est né à minuit le 15 août 1947, au moment précis où l’Inde devenait indépendante. À la veille de sa mort, il fait le récit de sa propre histoire ainsi que celle de l’Inde, mêlant successivement événement historiques datés de manière plus ou moins juste et éléments purement fictionnels présentés comme les mémoires du narrateur. Le récit débute dès 1915 pour s’achever à la fin des années 70.

Ce roman-fleuve à l’écriture dense se compose de trois livres distincts divisés eux-mêmes en différents chapitres. Le premier livre (1915-1947), retrace l’histoire des grands-parents du narrateur jusqu’à sa propre naissance en 1947. Le lecteur se rend rapidement compte que l’enfant, né à minuit le jour de l’indépendance de la nation, est doté de talents exceptionnels ainsi que tous les enfants nés entre minuit et une heure du matin cette nuit-là. Parmi eux, se trouve notamment Shiva, l’ennemi juré de Saleem, avec qui il a été échangé à la naissance.


Le second livre (1947-1965) aborde l’enfance et l’adolescence du personnage-narrateur. C’est dans ce livre que l’on découvre le véritable don de Saleem : il est capable de lire dans les pensées et d’émettre ou de capter des messages des autres enfants nés entre minuit et une heure du matin le 15 août 1947. Organisant de véritables conférences dans son esprit, Saleem Sinai permet à tous ces enfants de se rencontrer et de communiquer.


Enfin, le troisième livre (1965-1979) ancre les aventures du narrateur dans l’histoire et la politique indienne avec la participation de ce dernier à la guerre indo-pakistanaise et l’arrivée au pouvoir d’Indira Ghandi. Par crainte du pouvoir des enfants de minuit, elle lance une vague campagne de stérilisation afin de les priver de leur capacité à engendrer la vie.

 

 

Le personnage principal et l’intertextualité

Véritable personnification de l’Inde, Saleem Sinai, né le jour de l’indépendance, possède des traits physiques particuliers. Son visage ressemble d’ailleurs étrangement à la nation indienne, comme le souligne Monsieur Zagallo, son professeur de géographie : « Vous né voyez pas ? demande-t-il en pouffant. Dans lé visage dé cé singe affreux, vous né voyez pas la clarté dé l’Inde ? » (p. 409).


De même, la stérilité dont il est atteint à la fin de sa vie, au moment où Indira Ghandi accède au pouvoir, ne manque pas de faire écho à la stérilité d’un gouvernement aux méthodes dictatoriales. De la même manière, la mort du narrateur qui s’assèche, se fissure et se disloque progressivement semble évoquer l’impossibilité pour l’Inde de se constituer en une nation stable et unie : la guerre contre le Pakistan en témoigne.


La stérilité et l’assèchement final du héros étaient d’ailleurs inscrits dès l’origine dans son nom : Sinai. Dans l’univers romanesque, les noms propres prennent sens et nous renseignent sur le destin des personnages. Ainsi, le narrateur déclare :
« Sinai […] c’est le nom du désert – de la stérilité, de l’infécondité, de la poussière ; le nom de la fin. » (p. 536).

Les éléments intertextuels sont nombreux dans l’œuvre de Salman Rushdie. Le héros des
Enfants de minuit partage avec celui du Parfum de Patrick Süskind la particularité d’avoir un nez extrêmement fin, incommensurablement subtil. Toutefois, à la différence de l’antihéros Jean-Baptiste Grenouille, Saleem Sinai n’est ni un monstre ni un meurtrier mais une victime. Victime de Mary Pereira, la nourrice, qui l’échange à sa naissance avec Shiva, son ennemi, victime de son professeur de géographie qui n’hésite pas à le frapper, victime d’une opération des sinus qui lui retire son pouvoir, victime du gouvernement et de la campagne de stérilisation, victime de moqueries de ses camarades qui ne cessent de le ridiculiser avec son nez proéminent.


Par ailleurs, les références intertextuelles au conte des Mille et une nuits sont prégnantes. Il est ainsi intéressant de souligner que le narrateur dénombre au total mille un enfants nés le 15 août 1947. De plus, le roman débute comme un conte traditionnel avec l’expression
«  il était une fois », immédiatement interrompue par des points de suspension et l’intervention du narrateur dans la diégèse « je naquis à Bombay ». Cette intervention souligne que cette histoire n’est pas un conte, mais bien le récit, la chronique d’une histoire vraie. Si Shéhérazade doit raconter des histoires pour ne pas être tuée par son mari, Saleem Sinai quant à lui doit écrire avant de mourir afin que les événements ne soient à jamais oubliés.


Les allusions à la religion et aux divinités hindoues sont nombreuses et complexes. Ganesh, le dieu de la sagesse et de l’intelligence, ressemble étrangement à Saleem qui partage avec lui un nez éléphantesque et le savoir.


Enfin, le roman comporte des éléments intertextuels, soulignant une certaine proximité avec l’œuvre de Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude. Les deux romans sont deux impressionnantes épopées familiales et historiques qui courent sur plusieurs décennies. Ils mettent en scène deux devins qui prophétisent l’avenir de la famille : Melquiades et Ramram ; l’inceste, omniprésent chez l’auteur colombien se retrouve également sous la forme de l’intention et du désir dans Les enfants de minuit ; le personnage de la Révérende Mère évoque celui de la matriarche Ursula de Cent ans de solitude. Enfin, le réalisme magique – devrions-nous parler plutôt de réalisme baroque ? – est un autre élément qui unit les deux romans…

 

 

La magie et les procédés d’écriture

Dans le roman Les enfants de minuit, la magie ponctue un récit très réaliste. Ainsi, alors que le secret des enfants nés entre minuit et une heure du matin est enfin révélé au lecteur, il est intéressant de souligner les chiffres précis, les références scientifiques qui contrebalancent l’aspect merveilleux, miraculeux de l’histoire (p.347). Les éléments de magie sont naturellement absorbés par le récit des événements historiques, politiques et par le quotidien réaliste du narrateur et ne semblent pas perturber l’exactitude des faits. Le merveilleux vient ainsi nuancer la tragédie de la guerre d’une part et met en exergue d’autre part la critique d’une politique inique menée par Indira Gandhi. En proclamant l’état d’urgence à la fin du roman et en décidant d’imposer la stérilité aux enfants de minuit, elle éradique la magie et le merveilleux du quotidien de la société indienne.


La magie est également présente au travers du personnage du devin qui, au début du roman, prédit à la mère de Saleem les événements marquants de la vie future de son enfant. Marqué par la prophétie, le narrateur semble incapable de fuir son destin tout au long du roman comme en témoignent d’ailleurs les nombreuses prolepses qui annoncent, à l’avance, ce qui doit se passer. Saleem est ainsi contraint de suivre son destin qui est scellé avant sa naissance ; aucune échappatoire n’est envisageable : il devra mourir jeune ou comme le signale le prophète,
« il devra mourir avant d’être mort ».


C’est bien ce compte-à-rebours qui s’égrène inexorablement jusqu’à l’heure de sa mort qui l’oblige à écrire ses mémoires avant que l’histoire – son histoire personnelle et celle de l’Inde – ne tombe dans l’oubli. Le récit de la vie du narrateur – qui n’est que fiction – régulièrement ponctué de dates, de personnages historiques et d’éléments qui révèlent le processus même d’écriture du roman (« J’ai donné un titre curieux à ce chapitre […] je n’ai absolument pas l’intention de le changer » à la page 395) donnent l’illusion de lire un véritable témoignage sur les événements contemporains de la politique indienne.

Malgré les failles de la mémoire et les oublis assumés par le narrateur, son but définitif est bien de relater la stricte vérité de l’histoire. À la fin du roman, le lecteur apprend ainsi que Saleem, devenu directeur d’une fabrique de conserves, a décidé de mettre – littéralement – l’histoire en bocaux :« Trente bocaux rangés sur une étagère, attendant d’être lâchés dans la nation amnésique » (p. 807). Les trente bocaux correspondent aux trente chapitres du roman. Cette métaphore des bocaux hermétiques renfermant l’histoire de l’Inde permet de souligner le désir du narrateur de lutter contre l’amnésie de l’histoire et de la politique : il veut sauver le passé de l’oubli comme il le déclarait au début du roman : « […] je me suis résolu à me confier au papier, avant d’avoir tout oublié. (Nous sommes une nation d’oublieurs.) » (p. 64).

En somme, le désir du personnage de papier est vraisemblablement aussi celui de l’auteur qui cherche – par la fiction – à graver l’histoire de l’Inde moderne par écrit. C’est également ce que déclarait l’auteur allemand Günter Grass en soulignant que
« le regard de Rushdie sur les événements contemporains est volontairement précipité et se hâte de saisir la politique avant qu’elle ne se drape dans l’Histoire. »   

Fabien Douet, A.S Bib.

 

 

 

 

Salman RUSHDIE sur LITTEXPRESS

 


Rushdie Enfants minuit

 

 

 

 

articles d'Annabelle, de M.F. D. et de E.S. sur Les Enfants de minuit.

 

 

 

 

 

 

 

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article de Marianne sur L'Enchanteresse de Florence

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