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26 juin 2010 6 26 /06 /juin /2010 07:00

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Salman RUSHDIE
Les Enfants de Minuit

traduction de Jean Guiloineau

Folio, 2010



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salman Rushdie est un des écrivains indiens les plus connus et reconnus au monde. Il est né le 19 juin 1947 à Bombay. A l'âge de 14 ans, il quitte l’Inde pour le Royaume-Uni. Il étudiera notamment l'histoire dans la célèbre université de Cambridge.


Son premier livre, Grimus, date de 1975 mais est totalement ignoré par la critique littéraire. Il ne commence à vivre de son travail d'écrivain qu'après avoir écrit Les Enfants de Minuit en 1981. Ce roman obtient le Booker Prize, la récompense littéraire la plus prestigieuse d’Angleterre, et propulse ainsi son auteur sous le feu des projecteurs littéraires. En 1988, il publie les Versets sataniques qui font scandale dans la communauté musulmane. La fatwa lancée à son encontre cette année-là est toujours d’actualité l’obligeant à vivre caché sous la protection du Royaume-Uni. Sa dernière œuvre en date est L’Enchanteresse de Florence (2008).
   

Salman Rushdie a été très inspiré par la littérature occidentale. Il a entre autres puisé l’usage de l’autobiographie fictive, la thématique du don extraordinaire et la question des origines familiales dans le livre de Günter Gass Le Tambour publié en 1959. De plus, et bien que l’auteur s’en défende, on retrouve un réalisme magique qui semble tout droit venir du Cent ans de solitude de Gabriel García Marquez.


Ce livre est écrit sur le ton de l'autobiographie. Le narrateur, Saleem Sinai, a environ 30 ans et décide d'écrire ses mémoires. Il s'adresse directement au lecteur et parfois à sa concubine, Padma, qui l'interrompt de temps à autre pour savoir où Saleem en est. Saleem est l’alter ego de Salman Rushdie. Tous les deux nés à Bombay, ils font partie de la première génération d’Indiens nés dans cette nouvelle Inde qui doit se construire.


Le roman de Salman Rushdie est un mélange de différents genres artistiques très populaires en Inde. Ainsi, le cinéma fait-il une apparition régulière au détour des chapitres :
« Avec quelque embarras, je suis obligé de reconnaître que l’amnésie est le truc régulièrement utilisé par nos scénaristes qui forcent sur les effets. Baissant légèrement la tête, j’admets qu’une fois encore, ma vie a pris l’allure d’un film de Bombay. » La rencontre dans un café entre la mère de Saleem et son premier mari semble tout droit sortie d’un film de Bollywood  (p.315) :


«  Incapable de regarder le visage de ma mère, je me concentrai sur le paquet de cigarettes, allant du plan d’ensemble des amants jusqu’au gros plan de nicotine. Mais des mains entrent dans le champ […]. Ce que je suis en train de regarder sur ma vitre-écran sale de cinéma n’est après tout qu’un film indien dans lequel tout contact physique est interdit de peur que cela corrompe la fleur de la jeunesse indienne »


Le cinéma n’est pas le seul genre utilisé par Rushdie. Dès les premières pages, on a affaire au genre du conte, le livre débutant en ces mots « Il était une fois ». De plus Saleem se compare lui-même à une nouvelle Schéhérazade. Les références aux Mille et une nuits se poursuivent par la naissance de 1001 enfants des minuits. De plus, les noms de certains personnages (Shiva, Parvati…) font référence au Mahabharata, l’un des textes fondateurs de la littérature indienne. Tout comme les physiques de Saleem et de son fils, l’un ayant un grand nez de grandes oreilles, font penser au dieu-éléphant Ganesh, dieu de l’écriture.

Les Enfants de Minuit est divisé en trois « livres ». Chacun raconte les étapes importantes de l'histoire de Saleem Sinai.


Le « livre premier » retrace l'histoire de la famille maternelle de Saleem depuis le retour de son grand-père en 1915 jusqu'à la naissance de l'intéressé le 15 août 1947 à la minute même où l'Inde devient indépendante. On y découvre l'origine de la malédiction dont Saleem croit sa famille et lui-même victimes, ainsi que les tribulations maritales de sa mère. La malédiction familiale est déterminée par le premier chapitre du livre mais elle est clairement définie par Saleem au début du deuxième livre :

 

« " Condamné par un drap troué à une vie de fragments ", ai-je écrit et lu à haute voix, " j'ai cependant fait mieux que mon grand-père ; parce que, si Aadam Aziz est resté la victime du drap, j'en suis devenu le maître – et c'est Padma qui est maintenant sous son charme. »

 

Cette malédiction du drap troué se ressent également dans l'écriture. En effet, Saleem nous livre son histoire par fragments, le premier niveau de fragment étant le découpage de l'histoire en trois livres. Dans ces livres on passe souvent du présent au passé et inversement sans crier gare. Il résulte de cela une histoire du passé et une description du présent entremêlées donnant l'impression qu'elles sont fragmentées, comme l'illustre le passage suivant :

 

« Je me cache peut-être derrière toutes ces questions. Oui, peut-être est-ce exact. Je devrais parler franchement, sans le manteau d'un point d'interrogation. Notre Padma est partie et elle me manque. Oui c'est, ça. Mais il reste du travail à faire ; par exemple : Pendant l'été de 1959, alors que la plupart des choses dans le monde étaient encore plus grandes que moi, ma sœur, le Singe de Cuivre, prit la curieuse habitude de mettre le feu aux chaussures. »

 

Le livre II raconte l'enfance et l'adolescence de Saleem, depuis sa naissance jusqu’au mois de septembre 1965. Durant cette période, il se rend compte qu’il possède le don de télépathie ainsi que celui de faire communiquer à distance tous les enfants nés à minuit le jour de l’indépendance de l’Inde, comme lui. Il essaye de créer un Congrès des enfants de Minuit en parallèle de celui créé par les dirigeants du pays. Malheureusement, le projet ne dure pas car la découverte de ses véritables origines lui fait craindre de perdre tout ce qu’il a. Il découvre son don grâce à un accident de vélo et le perd à cause d’une intervention chirurgicale visant à empêcher son nez de couler sans discontinuer.  Le même jour, tous les proches de Saleem sont décimés par des bombes tandis que celui-ci reçoit un crachoir en argent sur la tête, ce qui le rend amnésique et indifférent à ce qui l'entoure. Seule sa sœur, Jamila la chanteuse, est épargnée. Durant cette période de sa vie, Saleem voyage avec sa famille entre l'Inde, son pays natal, et le Pakistan où il effectue d'abord un bref séjour lors de la séparation provisoire de ses parents avant que sa famille décide d'y émigrer pour de bon.


Le livre III retrace sa vie d’adulte, depuis la mort de sa famille jusqu’à sa mort. Suite à la chute du crachoir en argent sur sa tête, Saleem perd la mémoire et se met à se comporter comme un chien. Il est même engagé dans l’armée pakistanaise en tant que tel, car depuis qu’il a perdu son don de télépathie il est doté d’un flair extraordinaire. Il finit par quitter cet état « animal » et regagne l’Inde grâce à une des enfants de minuit, Parvati la sorcière qu’il épouse plus tard. C’est elle qui lui donnera son fils, Aadam dont les circonstances de la naissance sont très semblables à celles de Saleem. Celui-ci utilise d’ailleurs le même schéma narratif pour conter les deux naissances.

La vie de Saleem Sinai est marquée par l’histoire de son pays, l’Inde. Il commence par naître à la minute même où le pays accède à l’indépendance. A partir de cet instant, sa vie suivra les méandres de l’Inde dans ses tentatives pour suivre la voie de la démocratie. Il a toujours la sensation d’être « enchaîné » et donc de subir tout ce qui lui arrive.


Deux paragraphes résument les principaux thèmes du livre : les passages narrant la naissance de Saleem et celle de son fils Aadam. Les premiers mots des deux citations sont les mots traditionnels, connus de tous, par lesquels un conte débute. Dès les premiers mots de son livre, Salman Rushdie pose l’une des pierres angulaires de son œuvre : l’intégration du fantastique au réel.

 « Il était une fois… je naquis à Bombay. Non, ça ne marche pas, il ne faut pas perdre la date de vue : je suis né à la maternité du Docteur Narlikar, le 15 août 1947. Et l’heure ? L’heure a aussi de l’importance. D’accord : la nuit. Non, il est important d’être plus… A minuit sonnant, exactement. Les bras de la pendule ont joint les mains pour m’accueillir avec respect. Il faut tout dire : À l’instant précis où l’Inde accédait à l’indépendance, j’ai dégringolé dans le monde. Il y avait des halètements. Et, dehors, de l’autre côté de la fenêtre, des feux d’artifice et la foule. […] parce que grâce à la tyrannie occulte des horloges affables et accueillantes, j’avais été mystérieusement enchaîné à l’histoire, et mon destin indissolublement lié à celui de mon pays. […] Les devins avaient prophétisé ma venue, les journaux la fêtèrent, les politiciens ratifièrent mon authenticité. Je n’eus absolument pas voix au chapitre. […] Et, à l’époque, je ne pouvais même pas me moucher. »


« Il était une fois… il naquit dans le vieux Delhi. Non, ça ne marche pas, il ne faut pas perdre la date de vue : Aadam Sinai est né dans l’ombre nocturne d’un taudis le 25 juin 1975. Et l’heure ? L’heure a aussi de l’importance. Comme je l’ai dit : à minuit. Non, il est important d’être plus… A minuit sonnant exactement. Les bras de la pendule ont joint les mains… Il faut tout dire : A l’instant précis où l’Inde accédait à l’état d’urgence, il sortit. Il y avait des halètements ; et dans tout le pays des silences et des peurs. Et grâce aux tyrannies occultes de cette heure de ténèbres, il était mystérieusement enchaîné à l’histoire, et son destin indissolublement lié à celui de son pays. Il vint, non prophétisé, non fêté ; aucun premier ministre ne lui écrivit de lettre ; mais, au moment où mon temps de connection approchait de sa fin, le sien commençait. Bien sûr, il n’eut pas son mot à dire ; après tout, il ne pouvait même pas s’essuyer le nez. »

 
En effet, la magie est présente tout au long du roman. La mère de Saleem est la première à en faire l’expérience à travers la prophétie qui lui est faite à propos de son futur enfant. Rushdie évoque aussi la magie dans les titres de ses chapitres : Abracadabra … L’interprétation des chiffres concernant les Enfants de minuit est une autre manifestation de l’omniprésence de la magie (p.315) :


« Les nombres, eux aussi, ont une signification : 420, le nom donné aux fraudes ; 1001, le nombre des nuits, de la magie, des réalités alternatives – un nombre aimé des poètes, haï des politiciens pour qui toute alternative au monde est une menace ; et 555, que j’ai pris pendant des années pour le plus sinistre des nombres, le code du diable, la Grande Bête, Satan lui-même ! C’est ce que m’avait dit Cyrus-le-Grand et je n’envisageais pas la possibilité qu’il pût se tromper. Mais il se trompait : le vrai nombre démoniaque n’est pas 555, mais 666 »


En outre, la génération des Enfants de minuit est qualifiée par Nehru lui-même, de « génération magique ». Salman Rushdie base son livre sur cette expression en la prenant au pied de la lettre. Ainsi cette génération, qui ne connaît pas l’Inde sous domination coloniale, est-elle dotée de pouvoirs magiques plus ou moins puissants.


Cependant, au vu de l’ensemble du texte on ne doit pas employer le mot « magie » mais plutôt le terme de « réalisme magique » (ou baroque, car il refuse l’étiquette de Garcia Marquez), parce que le réel et la fiction sont étroitement liés. L’auteur fait cependant preuve d’innovation en inversant le rapport entre Histoire et fiction : ici c’est l’Histoire qui s’adapte à la fiction comme le démontrent les erreurs chronologiques de Saleem qui préfère croire ses souvenirs plutôt que l’Histoire (p.322) :


« Mais Padma dit doucement, " C’était quelle date ? " Et je réponds sans y penser : " Au printemps. " Et je me rends compte que j’ai fait une autre erreur – les élections de 1957 ont eu lieu avant et non après mon dixième anniversaire ; mais j’ai beau me torturer les méninges, ma mémoire refuse obstinément de modifier le déroulement des événements. »

L’Histoire est pourtant le point central du roman. L’auteur, à travers la vie de son héros, raconte sa perception de l’Inde indépendante telle qu’il l’a connue (il est né en 1947 comme Saleem, l’année de l’indépendance) et telle qu’il la vue évoluer. Les circonstances de la naissance de Saleem en font à la fois l’incarnation de Salman Rushdie et la personnification de l’Inde. Le physique de Saleem est même comparé à la carte de l’Inde par l’un de ses professeurs, p.335 :


« Vous né voyez pas ? demande-t-il en pouffant. Dans lé visage dé cé singe affreux, vous né voyez pas la clarté dé l’Inde ? […] Ces tachés, s’écrie-t-il, c’est le Pakistan ! Ces tachés dé naissance sur l’oreillé droité, c’est lé Pakistan oriental ; et ces tachés horriblés sur la joue gauche, l’occidental ! Souvénez-vous, pétits imbéciles ! Le Pakistan est ouné taché sur le visagé dé l’Inde ! »


Dès son entrée dans le monde, le destin de Saleem est lié à celui de l’Inde (p.345 : « je fus enchaîné à l’histoire, à la fois littéralement et métaphoriquement… »). Nombreuses sont les comparaisons possibles entre Saleem et son pays. La plus flagrante est celle entre le Congrès indien et le Congrès des Enfants de minuit : ce dernier représente, par la diversité des origines des enfants et les problèmes de communications que cela engendre, la pluralité culturelle de l’Inde et les tensions qui règnent à cause de celle-ci. Les mutilations subies par Saleem, à savoir la perte d’un doigt, d’une poignée de cheveux ou encore de son don de télépathie, sont autant de reflets des difficultés rencontrées par une Inde indépendante qui cherche sa voie.


Saleem n’est pas le seul à être lié à l’histoire de l’Inde, toute sa famille l’est aussi. C’est pourquoi le narrateur  fait commencer le récit non pas à la naissance de Saleem mais à l’histoire de son grand-père, le passé étant nécessaire pour comprendre le présent, que ce soit celui de Saleem ou celui de l’Inde. C’est d’ailleurs à l’époque où son grand-père découvre à travers le trou pratiqué dans un drap les différentes parties de sa future épouse que prend forme ce que Saleem appelle la malédiction familiale. Ce thème du secret est un autre des nombreux fils conducteurs lancés par Salman Rushdie à travers son livre. Le premier mariage de sa mère est secret car son mari est recherché. Saleem, plus tard se cache lui aussi, d’abord dans un coffre à linge, dans sa jeunesse, puis ensuite dans une jarre magique pour pouvoir retourner du Pakistan en Inde sans être arrêté.

A travers Les Enfants de Minuit, l’auteur pose la question de l’identité. En effet, on découvre que Saleem n’est pas le fils de son père, de même que le fils de Saleem n’est pas son fils non plus. De plus, plusieurs personnages changent de nom au cours de leur vie et par là-même d’existence : sa mère change de prénom pour son second mariage, tout comme son amie Parvati-la-sorcière change de nom en épousant Saleem, et comme sa sœur devient Jamila la chanteuse après avoir été durant toute son enfance le Singe-de-Cuivre. Cette question de l’identité fait référence à la vie personnelle de Salman Rushdie. Étant enfant, il a d’abord émigré au Pakistan avant d’aller en Angleterre où il vit aujourd’hui. Les Occidentaux le considèrent comme la voix de l’Inde, alors que pour la critique indienne il porte un regard étranger sur le pays.


Ce problème de l’identité peut également s’appliquer à l’Inde et à la définition de l’identité nationale au sein d’un pays parlant plusieurs langues et fondé sur la diversité culturelle.


Grâce à son humour, à son ironie et à sa satire du gouvernement indien (par la diabolisation du Premier ministre Indira Gandhi), Salman Rushdie fait découvrir au lecteur une Inde nouvelle en pleine mutation, qui a du mal à s’unir à cause de différences au sein de la population. On sent que l’auteur est déçu par les promesses non tenues de l’accession à l’indépendance d’un des pays les plus peuplés du monde.


Astrid, A.S. Éd.-Lib.

 

 

 

Salman RUSHDIE sur LITTEXPRESS

 


Rushdie Enfants minuit

 

 

 

 

articles d'Annabelle, de M.F. D. et de E.S. sur Les Enfants de minuit.

 

 

 

 

 

 

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article de Marianne sur L'Enchanteresse de Florence

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