Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 07:00

Sandor-Marai-L-etrangere.gif






 

 

 

 

 

Sándor MÁRAI
L’Étrangère
Titre original
A Sziget
traduit du hongrois
par Catherine Fay
Albin Michel, 2010
Le Livre de poche, juin 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Né en Hongrie en 1900, Sándor Márai connaît dès ses premiers romans un immense succès. Antifasciste déclaré dans un pays allié à l'Allemagne nazie, il est pourtant mis au ban par le gouvernement communiste de l'après-guerre. En 1948, il s'exile et part pour les États-Unis, où il mettra fin à ses jours en 1989.

Il écrit L’Étrangère en 1934, c'est l'un de ses premiers romans. Jusqu’alors inédit en français, il est paru à Budapest en 1934, la même année que Les célèbres Confessions d’un bourgeois qui lui apportent le succès. On retrouve dans ce récit, d’une grande intensité dramatique, plusieurs des thèmes qui traversent son œuvre  romanesque : le mariage et la séparation, l’incommunicabilité entre les êtres, le poids des conventions sociales, et surtout l’angoisse intenable d’être au monde.



Le héros, Viktor Henrik Askenazi, est un honnête bourgeois de Paris, 48 ans, catholique, marié depuis quinze ans, honorable professeur de littérature grecque à l’Institut des langues orientales. Sa vie banale, confortable, presque rituelle (le descriptif du contenu de ses poches indique chez lui l’homme d’habitudes, conservateur jusqu’à l’obsession : portefeuille, stylo-plume, étui à lunettes « acquis quand il était encore étudiant », « briquet et, absurdement, une chaîne de montre en or qui n’était plus attachée depuis longtemps à une montre à gousset et qui pendillait inutilement de sa poche de gilet »), dérape quand il décide un jour d’offrir son aide à une inconnue qui sort du métro sur l’avenue de Wagram, un sac à la main. Elle s’appelle Élise : c’est une danseuse mondaine et un peu louche, impudique et insaisissable. Pour elle, l'étrangère, il quitte sa famille légitime, se sépare de sa femme Anna (« celle qu'il connaissait »),  abandonne son enseignement et emménage dans un « hôtel de seconde catégorie », en faisant fi du regard d'autrui et des convenances.

C'est cependant ce regard intrusif des autres, cette morale bourgeoise omniprésente – y compris en ville, où s’exerce comme dans le moindre village « un contrôle indiscret et provincial » – qui sont ressassés jusqu’à l’écœurement par Askenazi. Las enfin de cette vie de bohème, qui ne lui semble être qu'une chimère qu'il s'est créée pour éviter d'affronter son pire ennemi : lui-même ; insatisfait encore, il quitte Élise et, sur les conseils de son entourage, part se ressourcer seul loin de Paris, dans une station balnéaire au sud de l’Adriatique. C’est là qu’on le rencontre au début du livre, essoufflé comme un paria en fuite, avant la longue analepse qui décrira son adultère. 

Là-bas, dans un climat de plus en plus oppressant et onirique, survient le drame qui provoquera sa dérive finale, jusqu’à une île perdue où, traqué mais seul, il se trouvera enfin face à face avec Dieu... Le chapitre final, intitulé « Dialogue » parce qu’Askenazi s’y adresse au Seigneur, prend dès lors des allures de méditation, Askenazi lançant au ciel le psaume cité par le Christ sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Admirablement construite, L’Étrangère ramasse en deux cents pages l’itinéraire autodestructif d’un homme saisi par l’inquiétude, subitement incapable de demeurer dans les rôles sociaux où il s’était si bien coulé jusqu’alors : le bonheur amoureux avec Élise, qu’il trouve tout à coup « étrangement inconfortable, compliqué et, dans le fond, même pas agréable », et la vie en général, cet « esclavage » permanent que « par un geste unique et d’une grande puissance il avait chassé loin de lui pour toujours ».

C'est  donc avant tout la construction de L'Étrangère qui lui confère sa particularité : sa longue ouverture ne fait véritablement écho qu’au dernier tiers du livre, et Marai commence par nous perdre dans l'esprit de son héros. Tout commence donc dans un hôtel sur le bord de l'Adriatique, où Viktor suit une jeune femme aussi gracile qu'aguicheuse jusqu'à sa chambre. Une analepse nous conduit à la partie centrale, la plus longue, contient les confessions de Viktor, un peu confuses et délivrées çà et là comme on le ferait au cours d'une réflexion avec pour unique fil rouge ce  voyage qui le mène vers Dubrovnik. Le récit désordonné, sans lien évident avec le début est un retour dans le passé, avec une réflexion sur la vie, l'amour, l'adultère, la quête d'une paix intérieure. Nous suivons ainsi le fil de sa pensée, en focalisation interne, au discours indirect libre. La  fin du récit renvoie aux premières lignes du roman, mais juste après un ellipse : le héros est sorti de l'hôtel, on ignore ce qu'il s'est passé entre-temps. C'est  un retour à la situation initiale, mais qui par ce détail nous mène directement à sa chute. Par le déploiement de focalisations, on comprend qu'il circule une rumeur, on perçoit les visions des badauds et des résidents de l'hôtel, la présence de la police, sans pour autant que l'attitude paisible d'Askenazi soit de nature à nous alarmer, jusqu'à comprendre qu'il a dû se passer quelque chose de grave. Il poursuit en effet sa promenade, puis finit par s'isoler sur une île. Dans le dernier chapitre il dialoguera avec le Seigneur,  Ce dialogue qui est en réalité un long monologue au discours direct ramasse tout le roman et s'avère être à la fois un réquisitoire contre ce Seigneur qu'il accuse de l'avoir « trompé » sur la vie, et une plaidoirie sur un acte cathartique qu'il vient de commettre et qui va faire basculer sa vie. Progressivement, il se coupe du monde et devient – ou en tout cas est perçu comme – étranger quand sa chute s’achève dans une tragédie.

Avec un style clair et réaliste, une ironie inhérente au héros, L’Étrangère est un roman psychologique admirable par sa construction, parfois inégal mais haletant, qui signe les prémices de la grande œuvre de Sándor Márai. Ce n'est d'ailleurs qu'au début des années 1990 que son œuvre est redécouverte grâce à l'éditrice Ibolya Virag, spécialiste en littérature hongroise, qui dirige alors chez Albin Michel la collection « Grandes traductions » où il sera publié. Il recevra à titre posthume le Prix Kossuth, la plus haute distinction hongroise, pour l'ensemble de son œuvre.


Raphaëlle, 1ère année édition-librairie 2012-2013

 

 

Partager cet article

Published by Raphaëlle - dans fiches de lecture 1A
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives