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17 juillet 2012 2 17 /07 /juillet /2012 07:00

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Sarah WATERS
L’Indésirable 

The Little Stranger

édition originale, 2009
Traducteur

Alain Defossé

Denoël

coll. Denoël et d'ailleurs, 2010

10/18, domaine étranger, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une page blanche, un manuscrit, un éditeur, un livre, une rencontre et des lecteurs : tout commence toujours comme cela en littérature. Le roman fantastique anglais est issu d’une longue tradition initiée au XVIIIe par les romans noirs d’Horace Walpole avec Le Château d’Otrante, d’Ann Radcliffe, Les Mystères d’Udolphe, ou de Lewis, Le Moine. Continuant dans cette voie, les écrivains romantiques anglo-saxons ont admirablement exploité les codes, les thèmes, les personnages et les décors du roman et de la nouvelle fantastiques. Bram Stocker et Dracula, Mary Shelley avec Frankenstein, les soeurs Brontë avec Jane Eyre, Les hauts de Hurlevent ont assuré la continuité du genre et ont développé des intrigues et des cadres mêlant fantastique et roman sentimental. Rien d’étonnant donc à ce qu’une romancière anglaise soit l’auteur de l’oeuvre que je présente à présent.

Écrivain britannique née au pays de Galles en 1966, la romancière fait des études de littérature anglaise à l’université du Kent. Après avoir travaillé en librairie puis en bibliothèque, elle choisit de soutenir une thèse sur la fiction historique Gay et lesbienne. Elle s’intéresse tout particulièrement à la période victorienne et en 1998, elle profite de cette toile de fond qu’elle connaît bien pour publier un premier roman, Caresser le velours. Elle poursuit sa carrière avec un second roman, Affinity, paru en 1999 et récompensé. L’action se déroule à Londres dans une prison de femmes et intègre la curiosité de l’auteur pour le spiritisme. Déjà remarquées par la critique littéraire, ses oeuvres font l’objet d’adaptations télévisées. Récompensée à nouveau en 2002 et 2003, elle poursuit sur sa lancée en 2006 avec The Night Watch, La Ronde de nuit, qui se déroule à Londres durant la Seconde Guerre mondiale, dans les années 1940, et met en scène des personnages homosexuels. Enfin, son cinquième roman, The Little Stranger, est très différent des précédents et met en scène une famille de la gentry ruinée par la guerre et le socialisme, c’est-à-dire victime de l’histoire et des changements économiques. Son sixième roman est en cours de rédaction.

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Sarah Waters, avec L’indésirable, reprend le flambeau d’un fantastique que d’aucuns déclaraient mort ou relégué à la littérature de jeunesse. Héritière d’auteurs et de traditions fantastiques littéraires aussi diverses que celles de Hoffmann, de Gautier, Dumas, Balzac, Guy de Maupassant, Roald Dahl ou Edgar Allan Poe, Sarah Waters se situe par ce roman à mi-chemin entre les soeurs Brontë et Toni Morrison. L’auteur de Beloved ressuscitait le fantôme des siècles sombres de l’esclavage sous les traits d’un bébé victime d‘infanticide, mais celui qui hante ce roman n’apparaîtra jamais que par ses actes et, comme l’hôte indésirable de Maupassant, il envahira peu à peu tout le cadre réaliste du récit pour le grignoter, le vider de son sens « comme un ver dans le fruit », ainsi que l’analysait Georges Nivat à propos des nouvelles de Nicolas Gogol.

Sarah Waters démontre sa totale maîtrise du genre, de ses codes, et révèle des influences telles que celles d’Edgar Poe, d’ Henry James et d’ Edith Wharton pour leurs Histoires de fantômes ou de Nathaniel Hawthorne pour son roman La maison aux sept pignons. Celles-ci peuvent être perçues par le lecteur comme autant de clins d’œil. Cela donne au texte un aspect ludique et permet à la romancière d’entrer en connivence avec son public. Un auteur, une oeuvre, un titre, des réminiscences de lectures antérieures, tout est là pour que naisse cet étonnant roman, classique du romantisme en plein XXIe siècle, mais d’une modernité tout à fait paradoxale. Le narrateur est le personnage principal du roman, il est présent dans un récit dont le cadre est réaliste et les événements rapportés font l’objet d’hésitations, d’interrogations partagées avec le lecteur et qui resteront en suspens quand nous refermerons le livre.

Médecin de campagne, le docteur Faraday semble nous livrer ses souvenirs à la première personne, dans un incipit qui suggère des mémoires ou un récit à caractère autobiographique puisque rédigé à la première personne du singulier. Cette énonciation met l’accent sur la subjectivité de son témoignage et plonge le narrateur dans l’incertitude, le doute et le soupçon. Ses liens amoureux avec la fille aînée, Caroline Hayres, renforcent cette impression. Nous partageons donc ses interrogations face aux événements, nous connaissons son état d’esprit, ses doutes, sa peur, en recevant ses confidences et en prenant connaissance de ses réflexions, de ses tentatives pour se réconforter et se persuader qu’il se trompe. Nous accompagnons donc le narrateur dans ses découvertes de l’étrange et nous savons que, comme lui, nous ne retrouverons ni réponses ni apaisement. Logiquement, la phrase d’accroche évoque l’enfance. Le point de vue adopté est donc bien celui du narrateur. L’enfance, le scoutisme, une remise de récompense, voilà qui semble très conventionnel, mais voilà qu’aussitôt s’impose un lieu mythique, un lieu de pouvoir, le manoir Hundreds Hall.

À peine posé, pourtant, le contexte réaliste, se fissure. Appelé au manoir pour soigner une jeune domestique au hasard d’une urgence et d’un remplacement, le docteur se retrouve plongé dans ses souvenirs d’enfance. Il retrouve Roderick Ayres, rencontre sa soeur Caroline et leur mère. Touché par la détresse de la famille, le docteur devient peu à peu un familier du domaine mais des événements étranges se succèdent. Le chien de Caroline Ayres mord une fillette et la défigure lors d’un dîner. Pour éviter tout procès, la jeune femme doit se résoudre à faire euthanasier l’animal. Son comportement anormal serait-il dû à l’intervention d’un fantôme ? Le feu prend dans la chambre de Roderick qui sera finalement interné. Des bruits étranges se font entendre et les murs se trouvent mystérieusement couverts d’inscriptions. Madame Ayres se torture et se pend dans sa chambre. Le docteur, tombé amoureux, envisage le mariage mais Caroline refuse, met Hundreds en vente et se suicide, à moins qu’elle n’ait été poussée ou ne soit tombée accidentellement, poussée par le fantôme.

Dès les premières pages, c’est une profonde impression d’anachronisme qui submerge le lecteur. Très vite, les personnages, le rythme de la narration, et le suspense, nous plongent dans la visite de la demeure hantée et, par là, dans le passé et les plaies béantes de ses occupants. La maison Usher ou l’abbaye hantée de Sarah Waters s’appelle Hundreds Hall. Le fantastique s’incarne alors dans ce lieu vu au travers des fantasmes du narrateur enfant puis adulte. Ce dernier pensait, petit garçon, à des souterrains ou à des oubliettes typiques du roman gothique ouvrant ainsi la voie à la subversion du cadre réaliste.

Personnifié, le manoir manifeste son pouvoir de destruction, sa volonté propre de nuire à ses occupants mais il est en même temps la métaphore des subjectivités morbides et délirantes de ceux qui l’habitent. Le Hall devient alors le lieu symbolique d’un affrontement : celui de la demeure et de son hôte hostile avec ceux qui cherchent à rester chez eux ou à s’y faire une place, comme la servante Betty dont le malaise déclenche l’intrigue. Le « Horla », « l’adorée », « l’indésirable » ou « Le petit étranger », pour traduire le titre de façon plus littérale, mettant ainsi l’action sur son caractère éponyme, est pour chacun de nous, ce qui nous hante. Le vampire, ou ici le fantôme, a pour fonction première de susciter la peur. Il figure une terreur instinctive : celle de l’idée d’une survie qui ne serait possible qu’aux dépens d’un être cher, celui-ci se trouvant entraîné avec lui dans la mort car l’amour a partie liée avec la mort. Et ce même s’il s’agit d’amour maternel.

Pour Pierre-Georges Castex une loi fondamentale du réel est brisée, celle du départ définitif et sans retour possible des morts, et cela crée le fantastique. Étymologiquement « qui engendre des fantasmes, des images oniriques »,  celui-ci se caractérise par une intrusion du surnaturel dans la vie réelle. Le récit propose au moins une explication rationnelle aux événements rapportés mais celle-ci s’avère impuissante à en rendre compte de façon totalement satisfaisante. Le doute subsiste donc lorsque l’on referme l’ouvrage : problèmes financiers, déchéance sociale, folie collective ou interventions destructrices de la maison elle-même, véritable personnage-res actant d’un roman dont elle déclenche l’action ? Qui ou quoi, de la Seconde Guerre mondiale, d’Hundreds, ou de l’enfant mort qui semble le hanter, a causé la chute de la maison Ayres et, par métonymie, celle de ses occupants ? Car il est évident qu’un lien indissoluble associe voire identifie la demeure à ses habitants, celui d’une malédiction. Veuve de la gentry ayant perdu l’aînée de ses filles, Madame Ayres, la mère, cherche malgré son chagrin à préserver les apparences et tient à ce que la maison tienne son rang social. Son fils Roderick, devenu le maître de Hundreds après avoir été blessé à la guerre, s’épuise à la tâche et ne parvient pas à venir à bout des problèmes financiers du domaine. Il ne peut que lutter et chercher désespérément à préserver ce qui reste du patrimoine familial.

La stratégie de l’auteur pour créer le fantastique, cette hésitation telle que l’a définie Todorov, cette expérience intellectuelle, ou cet effet, baptisé par Freud « inquiétante étrangeté », repose sur l’incertain, l’implicite. Ce n’est pas le fantôme qui est effrayant mais les modalités de ses manifestations. Du moment où le réel est écrit, il fait l’objet d’un processus de médiation esthétique. Il change alors de nature et les mots se trouvent en décalage avec leurs référents, les réalités auxquelles ils sont censés renvoyer. Roger Caillois a relevé un certain nombre de thèmes fantastiques parmi lesquels le fantôme, la « chose » indéfinissable mais qui pèse. En résulte une atmosphère de terreur et d’angoisse, nous basculons alors dans l’horreur et assistons à la destruction systématique des personnages et du narrateur par le phénomène fantastique : gradation dans la gravité de ses méfaits, mort du chien qui annonce celle future de sa maîtresse, folie et départ de Roderick, folie et suicide de madame Hayres et finalement de sa fille. Rien ne semble pouvoir enrayer l’engrenage même si le suspense demeure quant à l’issue de l’intrigue amoureuse entre le médecin et Caroline. Le fantôme agit par infestation, c’est-à-dire que, sans jamais apparaître clairement, sa présence se fait de plus en plus envahissante jusqu’à l’omniprésence. Il fait avancer l’intrigue par ses manifestations et tire ainsi le fil narratif des visites du médecin et des appels d’Hundreds. En résultent un effet de suspense et d’incessantes comparaisons et assimilations du phénomènes de hantise à celui de la contamination infectieuse et de la maladie d’où d’excellentes connexions isotopiques entre surnaturel et champ sémantique de la médecine et de la maladie. Les occupants du manoir disparaissent comme victimes d’une épidémie, morts socialement, fous, ou physiquement, par suicide. Face à cela, le narrateur personnage est impuissant en dépit de ses connaissances médicales et surtout de son amour pour Caroline. Comme les occupants du manoir, le docteur Faraday est piégé par ses sentiments qui vont se retourner contre lui.

Ce roman est gothique au sens de sombre, dévastateur et horrible. Les sentiments amoureux paraissent une arme dérisoire face à la violence barbare et sadique de la fillette fantôme. La peur, le mystère, la violence et l’amour, dérisoire face à la mort, dominent les pages de ce surprenant roman qui parvient à rendre original ce qui pourrait apparaître comme des clichés en cultivant l’ambiguïté et l’équivoque. Volonté de l’auteur d’effrayer ses lecteurs, d’exorciser un trouble intérieur, de réagir face au rationalisme de la science et de la médecine pour mieux montrer son impuissance et la vanité de ses tentatives ? Curiosité et recherche de connaissances moins cartésiennes ? À moins que le fantastique permette encore dans notre société d’aborder des sujets tabous comme ceux de la folie, de la difficulté du retour à la vie civile et familiale des soldats traumatisés et rendus infirmes par la guerre, ou de celle, plus tabou encore, du désir masculin d’ascension sociale par le mariage ou du médecin amoureux de sa patiente.

Une fois achevée son oeuvre destructrice, après avoir entraîné sa mère, madame Hayres dans la mort la fillette fantôme disparaît. Nul n’entend plus ni ne sent plus sa présence au manoir:

« Le hall était parfaitement silencieux. Pas même le tic-tac d’une pendule. Toute vie semblait suspendue, pétrifiée.


Elle croisa mon regard. “Vous sentez ? La maison est enfin tranquille. La chose qui était là, quoi que ce fût, a emporté tout ce qu’elle voulait. Et savez-vous quel est le pire ? La chose que je ne lui pardonnerai jamais ? C’est de m’avoir fait l’aider à cela.” » (p. 593).

Le roman se clôt sur une nouvelle rencontre entre une Betty, devenue adulte et accompagnée de son fiancée, et le docteur Faraday. C’est encore du Hall et de son destin qu’il est question et l’idée du fantôme meurtrier hante toujours les pensées du médecin: En refermant ce roman, nous ne pouvons alors que partager la conclusion de Jean-luc Steinmetz qui, dans son ouvrage La Littérature fantastique, résume toute nouvelle ou roman fantastique par la modification d’un proverbe célèbre :

« “Dis-moi qui te hante et je te dirai qui tu es. Et il est vrai que l’être de hantise donne à voir inéluctablement sur le sujet qui l’éprouve. Voir un fantôme, c’est toujours regarder une vérité ensevelie, peut-être la sienne, que l’on a toujours trop voulu se dissimuler et qui remonte au jour.” »

Même en ruine, Hundreds n’a rien perdu de sa beauté ni de son mystère et en cherchant à percer son secret, à voir son fantôme, le docteur Faraday ne parvient qu’à contempler ses propres hantises, son propre reflet dans une vitre brisée :

« Toutefois, si Hundreds Hall est hanté, son fantôme ne se montre pas à moi. Car si je me détourne alors, c’est pour être déçu, en me rendant compte que ce que j’ai devant les yeux, n’est rien d’autre qu’une vitre fêlée, et que le visage déformé qui me fixe, l’air perplexe, en attente, est le mien. »


Laure, AS bib-méd.

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