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5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 07:00

Scholastique Mukasonga, L'Iguifou

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scholastique MUKASONGA
L’Iguifou, Nouvelles rwandaises
Gallimard
Continents noirs, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scholastique Mukasonga est née en 1956 au Rwanda. Tutsi, son enfance va être marquée par les conflits ethniques qui surgissent au Rwanda. En 1960, sa famille est déplacée dans une région insalubre du Rwanda, Nyamata. En 1973, chassée de l’école d’assistante sociale de Butare, elle se réfugie au Burundi. Elle s’installe en France en 1992.

En 1994, lors du génocide des Tutsi au Rwanda qui fit un million de morts en cent jours, 27 membres de sa famille sont massacrés dont sa mère.

En 2006, elle publie Inyenzi ou les Cafards, un récit autobiographique.

En 2008, paraît La Femme aux pieds nus, hommage à sa mère. Le livre a reçu le prix Seligman contre le racisme.

C’est en 2010 que L’Iguifou, Nouvelles rwandaises est publié. Il a été récompensé par le Prix Paul Bourdarie 2011 de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer.

À travers ces trois œuvres, on note l’importance de la mémoire personnelle et collective d’un peuple meurtri.



L’Iguifou, Nouvelles rwandaises

L’Iguifou, Nouvelles rwandaises est un recueil de cinq nouvelles : « L’Iguifou », « La gloire de la vache », « La peur », « Le malheur d’être belle » et « Le deuil ».

J’ai sélectionné trois nouvelles dont je vais faire l'analyse.

 

 

« L’Iguifou »

 « Puisque, comme moi, parce que tu étais tutsi, tu as été déplacée à Nyamata, tu as connu toi aussi cet ennemi implacable qui gîtait au plus profond de nous-mêmes, ce maître impitoyable auquel nous devions payer un tribut que, dans notre pauvreté, nous étions incapables d'acquitter, ce bourreau inlassable qui tenaillait sans répit nos ventres et brouillait notre vue, tu l'as reconnu, c'est l'Iguifou, la Faim, que nous avions reçu à notre naissance comme un mauvais ange gardien... »

Voilà comment débute la nouvelle. Scholastique Mukasonga s’adresse à nous, elle nous prend à part, nous implique dans son histoire.

À travers cette nouvelle, Scholastique Mukasonga décrit la faim, sensation qui, après un certain temps sans manger, pousse un être vivant à rechercher de la nourriture. Pour un tutsi, c’est comme un habit qui reste collé à la peau. L’Iguifou est vu comme un monstre. Il « ricanait au creux de ton ventre ».

L’auteur décrit ce que l’homme est capable de faire pour combler cette faim, pour survivre. « Balayer la maison, balayer la cour, c’est le premier travail que doivent faire toutes les petites filles au Rwanda » et essayer de dénicher quelques grains de sorgho ou de riz dans les tas de balayures sont les préoccupations de cette petite fille et de sa petite sœur.

Elle raconte comment des parents, et implicitement les siens, passaient leurs journées à essayer de trouver à manger. Lorsqu’ils revenaient à la tombée de la nuit, les petites filles accouraient. S’ils rapportaient quelques patates douces ou une poignée de riz ou de haricots pour leur unique repas du soir, elles avaient de la chance.
 

 

Ce soir-là, aucune nourriture n’avait pu être trouvée. La petite fille est tombée. « Et c’est alors que les lumières se sont allumées (…) elles étaient fraîches, apaisantes » comme si traverser les portes de la mort était une délivrance.



« La gloire de la vache »

Cette nouvelle traite de l’importance de la vache dans la culture tutsi. Les tutsis ont une réelle vénération pour cet animal.


« Une vache, il faut l’appeler par son nom, la flatter, lui parler à l’oreille, chanter ses louanges. Et quand on la conduit chez le chef, on l’orne de guirlandes de fleurs et de parures de perles. »

La première partie de cette nouvelle nous décrit l’enfance de Kalisa dans un récit à la première personne dont Kalisa est le narrateur. C’était avant les conflits ethniques qui ont agité le Rwanda. Kalisa s’occupait des vaches avec son père et ses frères. Elles étaient traitées comme des reines. Ils recueillaient pour elles l’eau fraîche qui préservait de la maladie « et surtout des mauvais sorts ». Tous les bergers du village interprétaient des poèmes en l’honneur des vaches. Des cérémonies leur étaient dédiées tous les soirs. « Les enfants applaudissaient au passage et les femmes poussaient leurs cris de joie. »

« C’était un beau spectacle que cette forêt de cornes que tous les hommes de la colline ne se lassaient d’admirer. »

Tout ce qui est en rapport avec la vache est vénérable. Son lait est considéré comme la boisson suprême. « Il faut toujours tenir un pot à lait avec ses deux mains, par respect, par révérence pour la vache, pour qu’elle ait longue vie ».


Elles apportaient la prospérité.

Mais des vaches, il n’y en avait pas à Nyamata. On entre ainsi dans la deuxième partie de cette nouvelle. Kalisa n’est plus un enfant mais un père. Son fils nous raconte le désarroi que son père et tout son peuple ont eu en se réfugiant dans cette région et en laissant leurs vaches se faire massacrer.

Ils ne boivent plus que l’eau de la source.

Un des villageois avait fait le deuil des vaches en achetant des chèvres. Il était mal vu par tous les habitants. « La honte du village ! » Comment pouvait-on avoir l’audace de remplacer un tel être de vénération ?

L’arrivée de Rukorera va émouvoir tout le village. C’est un tutsi, sa famille et ses vaches qui s’immiscent un moment dans leurs vies. « C’était comme si un peu de Rwanda était venu nous consoler dans notre exil ». Mais ce rêve ne peut durer et il repart avec ses vaches.



« Le deuil »

C’est l’histoire d’une jeune fille qui reçoit une enveloppe au liseré rouge et bleu. « Elle savait déjà ce qu’elle contenait », le génocide avait emporté plusieurs membres de sa famille. Elle va assister aux obsèques du père d’un ami. Pourquoi a-t-elle affirmé qu’elle s’y rendrait ? La mort a emporté toute sa famille, pourquoi se rendre au chevet d’un inconnu ?

C’est dans l’église qu’elle comprend. Dans ce cercueil, elle ne voit pas le père de son amie mais son propre père et ne peut s’empêcher de retenir ses larmes. Tout le monde s’étonne.

Elle va ensuite commencer à se rendre à l’église comme on va chercher son pain à la boulangerie. Quotidiennement, elle assiste à des obsèques. À chaque fois, elle imagine que c’est une personne de sa famille. Elle croit pouvoir calmer sa tristesse envers les siens. Mais c’est faux.

Ne pouvant continuer ainsi, elle va entreprendre un voyage vers son pays natal : un retour aux sources. Il faut qu’un cheminement intérieur se fasse. Elle veut pouvoir faire son deuil elle aussi. Ce qui est difficile lorsqu’on ne peut se recueillir sur la sépulture de ceux qui nous sont cher.

Scholastique Mukasonga n’était pas présente au Rwanda au moment du génocide et a dû comme cette jeune fille faire son deuil. Le recueil s’achève d’ailleurs par une nouvelle intitulée « le deuil » qui semble constituer l’aboutissement d’un long cheminement.





Un message

Toutes les nouvelles de ce recueil sont écrites à la première personne du singulier excepté la dernière, écrite à la troisième personne du singulier. On ne sait si c’est d’elle qu’elle parle ou d’autres personnes qui auraient vécu la même souffrance. C’est en fait un recueil qui a valeur de témoignage, celui de son propre vécu comme celui de tous les tutsis. Le cadre temporel s'étend des conflits ethniques qu'elle a connus enfant jusqu'à la période qui suit le génocide. C'est le quotidien des tutsi qui est décrit ici, elle veut montrer la réalité de ces conflits du point de vue des tutsi.

Scholastique Mukasonga aborde des symboles de son peuple, notamment la vache, importante dans la communauté tutsie. Le  respect pour cet animal est tel qu’au Rwanda, on donne souvent des noms aux enfants en rapport avec des vaches. Le père donne le nom de sa vache favorite.

À travers l'ensemble de son œuvre, Scholastique Mukasonga a voulu rendre hommage à tout un peuple meurtri. Tout au long du recueil, elle emploie des mots de kinyarwanda, langue parlée au Rwanda, dont Iguifou. Écrire est un moyen de perpétuer la mémoire cellede sa famille et celles de toutes les familles tutsies. Elle dénonce de plus l’inconscience des autres pays qui ne croyaient pas au génocide rwandais ; elle dit avec ironie dans la dernière nouvelle : « Oui, il y avait des massacres, comme il y en avait toujours en Afrique »

Enfin, ce recueil est parsemé de touches de poésie. La cruauté des massacres n’est pas décrite. Elle est juste suggérée. On la devine.

J’ai beaucoup apprécié cet aspect. J’envisage de parcourir ses autres œuvres.



Ci-dessous, quelques extraits qui témoignent de l’aspect poétique de cette œuvre et qui, j’espère, vous donneront envie de la lire.

 « Le soleil ne se pressaient pas de descendre vers l’horizon et l’ombre du grand ficus s’allongeaient trop lentement. Parfois pourtant le ciel s’obscurcissait et il était parcouru d’étincelles plus brillantes que les étoiles. Ce n’était pas la nuit, c’était ma vue qui se brouillait » (« L’Iguifou »)

 « C’était un beau spectacle que cette forêt de cornes que tous les hommes de la colline ne se lassaient d’admirer. » (« La gloire de la vache »)

 « Il lui sembla que la petite flamme tremblante et sa crête bleuâtre veillaient sur elle, repoussant les puissances obscures qui la menaçaient » (« Le deuil »)

 

 

Émilie, 2e année Bib.

 

 

Lien vers son site

 http://www.scholastiquemukasonga.net/home/

 

Scholastique MUKASONGA sur LITTEXPRESS

 

scholastique Mukasonga La femme aux pieds nus

 

 

 

 

Article de Johana sur La Femme aux pieds nus.

 

 

 

 

 

 

Scholastique Mukasonga, L'Iguifou

 

 

 

 Article de Sophie sur L'Iguifou.

 

 

 

 

 

 

 

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