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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 07:00
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Seamus DEANE
 À lire la nuit

Actes Sud, 1997
 Babel, 2005




   
















Dans le Derry des années 1950, un jeune Irlandais découvre l'existence d'un terrible secret de famille. Sur fond de conflits qui opposent l'IRA aux autorités britanniques, il n'aura de cesse de tenter de lever le voile sur ce mystère ; cette quête-enquête de la vérité modifiera radicalement sa vision du monde.
   
À lire la nuit est l'un de ces romans qui disent quelque chose de l'enfance et de l'adolescence, de ce temps perdu que l'on ne peut rattraper mais seulement tenter de ressusciter par les mots. Un roman qui se fait élégie à ce temps perdu, ode nostalgique à la famille, qui n'exclut pas l'évocation des drames intimes et de l'imbrication cruelle entre l'histoire d'une nation et celle des individus. De fait, on peut considérer que le roman, tant par sa construction que par la langue que déploie Seamus Deane tout au long de la narration, est un long poème. Trois parties, elles-mêmes divisées en chapitres, à l'intérieur desquels se trouvent des sous-chapitres, ou plutôt des sections ; chacune des sections comporte un titre, précédé de la date à laquelle se sont déroulés les faits – le récit prenant alors des allures de journal intime écrit a posteriori. La narration court sur une longue période, de février 1945 à juillet 1971. Chaque section est une scène marquante, l'émotion affleurant à chaque ligne du texte, l'ensemble fonctionnant comme une série de tableaux impressionnistes, d'où jaillit la vie. Ainsi se tisse l'harmonie du récit, chaque chapitre faisant écho à un autre, élaborant la poétique de l'ensemble du texte.

   
Ce livre nous transporte dans un autre lieu, dans une autre époque, attestant ainsi de la puissance d'évocation de l'écriture de l'auteur ; le récit est plein des croyances irlandaises, de contes et de légendes qui émaillent la narration, lui donnant un aspect incroyablement vivant et réaliste. – On peut d'ailleurs noter au passage l'importance que prend le récit dans le roman, et l'imbrication étroite entre l'histoire familiale, l'histoire irlandaise et le récit de la vie quotidienne. Des récits dans le récit apparaissent, anecdotes, historiettes, qui fascinent l'enfant, toujours sensible au pouvoir des mots. Mais plus qu'un arrière-fond folklorique, qui donnerait une tonalité locale au récit, cet arrière-plan lui confère une atmosphère très particulière, qui laisse augurer de ce qui se trouvera au cœur du roman. Quelque chose s'installe, une ambiance très particulière se crée, happant le lecteur au passage ; la vision de l'enfant qu'a été Seamus Deane, son imagination fertile prennent le dessus. Un flou s'instaure, un quelque chose intangible plane sur la narration, lui donnant un aspect inquiet et inquiétant tout à la fois. De toute évidence, quelque chose reste en suspens, sans que l'on puisse deviner ce dont il s'agit. L'auteur déploie ainsi un art difficile, celui d'entremêler des faits que l'on pourrait croire à une première lecture insignifiants, et des événements qui d'emblée ont une tournure plus historique ; mais tous ne prennent sens qu'à la lumière les uns des autres. 
   
Un roman qui tourne autour du secret, un secret que l'enfant – que l'on devine très proche de l'auteur, qui écrit à la première personne – pressent terrible mais qui exerce néanmoins un pouvoir de fascination sur lui. La narration décrit des circonvolutions autour de ce secret de famille, qui est le point névralgique du roman. Mais lorsque le voile est levé pour le narrateur, c'est l'horreur de cette vérité occultée qui s'abat sur les personnages. Ici, point de rédemption à l'issue de la quête ; si le secret est mortifère, s'il sépare irrémédiablement les êtres, les marquant au plus profond de leur chair, la vérité s'avère tout aussi paralysante, enserrant chacun dans un étau, sans possibilité d'échappatoire. La vérité n'est distillée que par doses infimes, et longtemps le lecteur reste dans l'obscurité ; ce n'est que peu à peu que les pièces du puzzle se mettent en place et s'articulent, jusqu'à former un tout cohérent. Le roman nous donne à voir un univers imprégné par la violence  explicite – dans les conflits anglo-irlandais, avec la présence inquiétante de la police et des indicateurs au sein même de la communauté irlandaise (« L'odeur de la police chassait l'oxygène de l'air et me laissait pantelant, la poitrine oppressée » p. 44) – ou encore latente, dans ces relations familiales faussées par les non-dits. Les personnages sont enfermés dans cette violence, mais aussi dans le carcan imposé par la communauté irlandaise elle-même, avec tout son système de codes et de valeurs qui peuvent se révéler étouffants pour ses membres ; ainsi le regard de l'autre est toujours là, tel un poids invisible mais qui ne laisse aucun répit aux individus. La mort est omniprésente. Le récit s'ouvre sur la mort de la jeune sœur du narrateur Una ; surtout, il tourne autour de la disparition si mystérieuse du frère de son père, cet oncle Eddie, l'absent, mais qui devient le personnage et même l'acteur principal du roman, au sens où toute l'attention du narrateur est focalisée sur cet événement qui remonte à un passé déjà lointain. Passé et présent se heurtent et s'entrechoquent alors dans une confusion troublante, le passé envahissant le présent et le rendant littéralement invivable ; les personnages se trouvent arrachés au présent pour vivre et revivre perpétuellement leur passé. C'est la mère du narrateur qui porte ce secret, qu'il sera amené à découvrir au fil du récit. Ce partage de la vérité, loin de les rapprocher, les éloigne au contraire irrémédiablement : les sentiments se troublent, deviennent ambivalents. Le jeune garçon regarde sa mère et pense :
   
« Je ne pouvais pas supporter d'avoir à l'aimer en cet instant, car cela signifiait que je ne pourrais rien dire ni demander, mais juste rester solidaire, regarder l'anneau d'or aller et venir autour de son doigt, maintenant elle m'éteint, et maintenant elle m'allume ; je veux que tu le saches maintenant, je veux que tu ne le saches jamais, je veux que jamais tu ne veuilles le savoir, je ne veux jamais savoir si tu le sais. » (p. 174)
  
Le secret isole les êtres dans leur mutisme. Il exerce un fort pouvoir d'aliénation : étrangers à eux-mêmes, les personnages en deviennent étrangers les uns aux autres, chacun s'enfermant dans un silence qui l'éloigne des autres. À lire la nuit évoque cette aura qui plane autour de ce secret de famille inavouable – aussi aucun mot ne sera-t-il jamais formulé, aucun aveu ne franchira-t-il les lèvres de la mère, la vérité jaillissant du silence davantage que de la parole – le secret ayant à la fois quelque chose de fascinant, mais fonctionnant aussi sur le mode de la répulsion pour le jeune enfant. Une double tension s'installe alors, le silence pesant sur les personnages comme une chape de plomb qui les consume de l'intérieur. Les mots, le langage, sont au cœur du roman ; l'auteur mène toute une réflexion sur le pouvoir des mots, sur leur capacité à changer le cours d'une vie, à tromper, à modifier la perception de la réalité par leur présence ou encore leur absence ; les mots sont détournés de la vérité en ce qu'ils tendent à la dérober aux regards des personnages. Faussés dans leur signification originelle, ils rendent les êtres malades de ce silence. Ainsi la mère apparaît-elle « hantée » au narrateur. Ces paroles tapies dans l'ombre, ce secret qu'elle a enfoui au plus profond d'elle-même finissent par l'anéantir. Elle devient étrangère à tous et à tout, s'enfermant dans cette autre réalité qui est celle du mensonge et du non-dit :
« elle continuait, bougeant à peine, hantée, brûlante, audible et inaudible. » (p. 191)
   
C'est un lien de défiance qui s'instaure entre la mère et le fils ; et cette relation insoutenable exclut le père, qui apparaît comme porteur d'une innocence entachée d'une faute dont il n'est pas responsable – l'ignorance peut-être. Tout en pressentant la vérité, il l'occulte, car cela reviendrait à tout faire basculer. Exclu de la vérité, le père apparaît garant d'une certaine stabilité, d'une continuité dans le lien familial pourtant brisé.

   
« Rien n'avait-il donc jamais été dit, au fil de tant d'années, alors que nous grandissions, que leur mariage pivotait lentement autour des secrets qu'elle gardait en elle comme un noyau dur et qu'il percevait, même s'il pensait aussi s'être délivré du seul secret qu'il connaissait, tout faux qu'il fût, puisqu'il nous l'avait dit ? Je les regardais vieillir tous deux ensemble. Elle me semblait moins hantée qu'avant ; mais il restait anxieux, de l'air de quelqu'un dont l'anxiété n'eût jamais été précisée. Il savait qu'il y avait quelque chose hors de sa portée, mais il ne souhaitait pas réellement l'atteindre. » (p. 308)

  
À lire la nuit est un très beau roman sur le secret, sur le silence qui l'entoure, sur la solitude, mais aussi sur les relations familiales et sur tout ce qu'elles peuvent avoir de complexe et d'ambivalent. Le narrateur porte parfois un regard critique sur les actions de ses parents, sur sa mère surtout, qui se place au centre de ce silence mortifère ‒ « Elle était presque morte pour moi. [...] En regardant par la fenêtre, je la voyais encore se balancer, et mon cœur eut un élan vers elle, alors même que je regrettais de ne plus pouvoir l'aimer comme autrefois. Mais je ne pouvais que m'affliger de m'en sentir incapable, et m'affliger d'autant plus qu'elle ne pouvait plus m'aimer ainsi non plus. » (p. 293) – ; mais jamais son regard ne renonce à l'amour et à l'admiration qu'il voue à ses parents. Le livre – qui s'ouvre sur la présence de la mère, et se referme sur la mort du père – devient alors, par dessus tout, un hommage très fort, porté par l'émotion, aux deux figures qui ont bercé son enfance. C'est une façon de leur rendre un hommage déchirant que de rapporter leur vie, de la coucher par écrit, avec tout ce qu'elle a pu avoir de splendide et de misérable.

« Sa petite silhouette dans le tournant de l'escalier ; quand j'eus quitté la maison, c'est ainsi que je me la rappelais. Hantée, hantée. Maintenant que tout était précis, tout devenait d'autant plus immatériel. Moi qui avais tant voulu savoir ce qui la tourmentait, au point de devenir moi-même ce tourment. » (p. 309)


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    Seamus Deane est un universitaire irlandais renommé, poète et essayiste (essais sur la littérature irlandaise) né à Derry en 1940. Il a été le coordinateur des cinq volumes des Anthology of Irish Writing, et l'un des fondateurs du « Field Days » chargé de la promotion du théâtre en Irlande du nord.  À lire la nuit (Reading in the Dark en anglais) est son premier et unique roman à ce jour. Ce roman, paru en 1996, lui a valu de nombreux prix littéraires. Il a été publié chez Actes Sud en 1997. (Les références de pagination correspondent à l'édition de poche de la collection « Babel ».)
 


 Maud, A.S. Ed.-Lib.

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