Samedi 10 juillet 2010 6 10 /07 /Juil /2010 07:00

BRANT-LA-NEF-DES-FOUS.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sebastian BRANT
La Nef des fous

José Corti

Les Massicotés, 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sebastian_Brant.jpg

Écrit par Sebastian Brant, le livre a connu un grand succès à travers l’Europe de l’époque. Il a très vite été traduit en plusieurs langues. L’auteur s’attaque aux travers humains dans 112 poèmes réunis sous le titre La Nef des fous. Il embarque ses fous dans un navire en route vers la Narragonie (« pays des fous »). L’ouvrage est accompagné de gravures d’Albrecht Dürer.  Sebastian Brant, sujet du Saint Empire germanique, est un humaniste né en 1458 et mort en 1521, le tout à Strasbourg. Il reçoit une éducation d’érudit. Il exercera la charge de professeur de droit et de conseiller juridique. Il édite des manuscrits, corrige des épreuves et compose un grand nombre de préfaces à maints ouvrages érudits. Il est profondément croyant. Il souhaite aider le Pape à la réforme de l’Eglise et interpelle en vain l’Empereur pour mener une action afin de repousser l’avancée turque. Il publie La Nef des fous (Das Narrenschiff) le jour du Carnaval de 1494 ce qui lui vaudra de passer à la postérité. L’œuvre, assez pessimiste, est tout de suite reconnue comme une œuvre majeure parmi les humanistes. Il puise son inspiration dans La Bible, les Pères de l’Eglise, les textes antiques, le droit canon mais aussi la tradition médiévale germanique du Carnaval. C’est aussi un admirateur d’Erasme à qui il fera les honneurs lors de la visite de celui-ci à Strasbourg en 1514. Il meurt à 63 ans laissant derrière lui un monde assombri par la montée du luthérianisme, la désintégration du Saint-Empire et l’avancée du « péril turque ».


La force de ce livre est qu’il s’adresse à tous les publics (ce qui explique sans doute une partie de son succès) aussi bien cultivé (les poèmes regorgent de citations empruntées à des auteurs antiques) que populaire (d’où l’usage de la langue vernaculaire, l’allemand, et le recours aux illustrations de Dürer qui se veulent des résumés des différents poèmes).  Le  but de l’auteur est d’instruire ; son enseignement s’adresse donc à tous.

 

BRANT-NEF-01.gif

Observateur de sa société

 

Brant est un observateur de la société de son temps. Il constate les vices de son époque : la décadence des mœurs, l’importance croissante accordée à l’argent et ses méfaits, une société en pleine mutation (passage de la société féodale à la société de la Renaissance), etc. Il rend compte des peurs de son temps : en particulier la menace de l’invasion turque qui pèse sur le monde chrétien. Il est le témoin de changements brutaux qui l’effraient. D’où l’impression d’un monde apocalyptique à la lecture de son ouvrage.


Il dénonce les diverses folies humaines qu’on retrouve dans toutes les couches sociales : aucune n’est épargnée. La noblesse et la Cour sont en proie à l’ambition et l’arrogance, les artisans privilégient le profit et cultivent la malhonnêteté, les paysans s’endettent.


Il s’en prend à la vanité sous toutes ses formes : l’ambition sociale (« Le Gentilhomme rêve de devenir baron/Le comte voudrait être un prince de sang/Le prince veut porter la couronne royale »), la mode et le souci de l’apparence qu’il ridiculise (« L’un expose sa tête/A la fenêtre ouverte/L’autre se décolore/Au soleil et au feu, mais ses légions de poux n’en vaudront pas plus cher ») ou encore la suffisance.


Il étale les vices humains et certains péchés capitaux : la colère, la volupté, l’envie,  la haine, la paresse, le mensonge ou encore la vantardise (« On trouve bien des fous/ réclamant des honneurs,/ qui veulent être vus/ toujours au premier rang,/ même quand ils s’enfuient / ils prennent les devants, / se retournent souvent/ pour voir s’ils sont suivis »).


Brant a une attitude plutôt conservatrice : il prône un ordre immuable et déplore entre autres la fin des corporations dans l’artisanat qui garantissaient un travail de qualité et une éthique du travail (honnêteté envers le client) et qui laisse  à présent la place à la libre entreprise capitaliste ainsi que l’abandon des dogmes au profit de la libre pensée critique et la fin de l'ascèse remplacée par la volonté de se livrer à  toute sortes de plaisirs.


Ce qui l’attriste le plus dans la transformation de la société médiévale, c’est l’abandon de la mesure au profit de l’excès. Il ne cache pas non plus son hostilité à la science : il y voit en effet la manifestation de la présomption humaine qui veut se mêler de domaines propres à Dieu. Il condamne ainsi l’astrologie qui selon lui se joue de notre naïveté : « C’est ainsi que foisonnent/ force superstitions,/ avec des prédictions / et des incantations/ des interprétations/ de gestes et de songes,/ des cris et vols d’oiseaux,/ des phases de la lune/ ou de la magie noire ».


Il émet même des réserves au sujet de l’imprimerie qui selon lui contribue à la propagation de livres inutiles. Il critique aussi certaines pratiques telles que les mariages d’argent. Il vilipende ceux qui répondent à la méchanceté ou à la bêtise car ils tendent à oublier qu’eux-mêmes y sont sujets : « Qu’il dise que je mens/ celui qui prétendrait/ n’avoir aucun point faible ». Tout y passe : les mauvais parents, la négligence de l’éducation des enfants, les médecins charlatans, les joueurs invétérés, l’ingratitude des enfants envers leurs parents, le mépris des pauvres, les mauvais prêtres qui n’ont pas choisi leur prêtrise par vocation mais par décision familiale ou pour jouir de certains privilèges, etc.


Il voit d’un mauvais œil ceux qui s’appliquent à refuser la mort : «C’est donc insensé/ de prétendre échapper/ à celle qui vous tient/ impitoyablement/ et de s’imaginer/ qu’agiter les grelots/  de son bonnet de fou/ desserrera la prise ». La mort rétablit l’égalité entre tous : « La folie nous abuse/ nous empêchant de voir/ l’impitoyable main/ toucher nos blonds cheveux,/ sans respect des lauriers/ non plus que des couronnes ».Sur la gravure du chapitre 85 on observe un vieillard, agrippé à la mort et la conjurant de le laisser.


La mort est mystérieuse dans ses desseins : elle emporte le fils avant le père. Elle est toute puissante et personne ne peut lui échapper d’où l’intérêt de l’accepter de s’y préparer.  Elle est très présente dans cette œuvre. On la retrouve notamment à travers le motif de la danse macabre. Cette danse fait partie de l’imaginaire du Moyen Âge. Elle emporte tout sur son passage (riches, pauvres, etc.) Elle était le résultat d’une réflexion sur la mort, omniprésente dans la société médiévale (famines, épidémies). Les représentations picturales représentaient cette danse comme une farandole où la Mort était souvent pourvue d’un instrument de musique. C’était elle qui « menait la danse ». Elle soulignait le caractère éphémère de la vie et elle constituait un avertissement à tous (en particulier aux puissants).


Il est conscient de passer pour un donneur de leçons («Ils sont d’accord pour dire/ qu’il ne m’appartient pas/ de faire la leçon ») mais c’est parce qu’il pense que tout folie n’est pas incurable et que l’étalage des vices de l’humanité peut amener à une prise de conscience. Car les fous le sont souvent par ignorance. A celle-ci, Brant propose l’alternative du « Connais-toi toi-même » de Socrate.


L’ouvrage se termine sur un plaidoyer de l’auteur où il s’excuse s’il a blessé certains lecteurs (« Je prierai donc chacun/ de ne pas prendre en mal/ tout ce que j’ai écrit ». Il explique que lui-même est un fou et qu’il s’est comporté comme tel maintes fois dans sa vie. Il s’efforce à présent d’agir autrement : « Lorsqu’on s’en prend à moi, / me disant : « Médecin/ commence tout d’abord par te guérir toi-même:/ tu fais partie aussi de la bande des fous ! »/ je confesse humblement/ et l’avoue devant Dieu/ que j’ai fait des folies/ et me suis distingué parmi mes congénères, / et j’ai beau agiter, / secouer mon bonnet,/ je ne parviens jamais/ à l’ôter tout à fait ».


Pour lui, l’homme sage et parfait n’existe pas ou bien il est très rare. On peut du moins s’efforcer d'être le moins fou possible. Il termine pourtant en esquissant le portrait d’un tel homme.

 

BRANT-NEF-02.jpg

La figure du fou

Le fou ici n’est pas un malade mais un impie. Les différentes gravures de Dürer le montrent conformément aux représentations de l’époque : il est vêtu d’une cape, d’un chaperon avec des oreilles d’âne, d’une marotte (sorte de sceptre) et parfois avec un miroir (reflet de sa vanité narcissique), le visage souvent déformé par des grimaces. Il oppose le fou à l’homme sage, si tant est qu’il en existe, qui vit dans la crainte de Dieu. Brant fait également allusion au Carnaval et en fait la critique dans le chapitre 110 b : il s’agit d’un prétexte que ses contemporains saisissent afin de se livrer à leurs vices sous couvert de la religion.


Dans le titre, Brant fait allusion à l’image de la mer et de la navigation, métaphore des passions et de la folie selon Michel Foucault dans Histoire de la folie. L’homme est fait de liquides et humeurs qui peuvent provoquer un déséquilibre mental.


Plusieurs gravures de Dürer reprennent l’allusion du titre : le bois gravé 103 où un fou détruit le bateau sur lequel il se trouve à l’aide d’une hache, métaphore de l’homme qui s’enlise dans la folie et s’y délecte mais qui le mènera à sa perte, le n° 108 où une bande de fous s’embarquent sur un bateau qui fera naufrage et le n°109 où on voit un fou s’accrocher désespérément mais en en vain à un bateau en train de s’enfoncer dans la mer.


Selon Frédéric Hartweg, le fou de Brant a perdu ses repères. Il se montre insouciant, léger, un optimiste impénitent poursuivant des chimères et se livrant tant et si bien  à ses pulsions et désirs qu’il en oublie le salut de son âme. C’est un éternel insatisfait, vivant dans la démesure. La loi, la mesure et l’ordre sont des valeurs absolues en perte de vitesse dans la société de l’époque et qu’il faudrait restaurer.


La folie des hommes tient à une méconnaissance de Dieu qu’on croit trop charitable. Au contraire, le Dieu de Brant, juriste de formation, est un juge impitoyable qui évaluera avec sévérité les péchés de chacun lors du Jugement Dernier.


 

La forme

 

Le livre fait une large place à l’intertextualité. On y trouve un grand nombre de citations ou d’anecdotes extraites de la Bible ou des textes antiques mais aussi beaucoup de proverbes et de sentences. Selon un texte qu’on attribuait à l’époque à Cicéron,  « Il faut insérer les sentences avec parcimonie pour qu’on voit bien que nous sommes les avocats d’une cause et non des directeurs de conduite. Il est sûr que l’auditeur, quand il  verra qu’un principe incontestable, puisé dans la pratique d’une vie, s’applique à la cause, l’approuvera nécessairement dans son for intérieur ». Brant veille à cela. Il craint de passer pour un donneur de leçons. C’est pourquoi il devance les critiques en évoquant ce problème à plusieurs reprises comme on l’a vu plus haut. Ces anecdotes ou citations constituent autant d’arguments d’autorité. 
   

Le recueil est composé d’une adresse aux lecteurs, un prologue, 112 poèmes et une protestation de l’auteur. Chaque poème, d’une longueur variable, est accompagné d’une gravure de Dürer. Ils comportent tous un titre et une sentence placée au début de chacun d’eux.
   

Il recourt souvent à la première personne du singulier et fait ainsi parler son personnage : « Comme lui (Ptolémée) j’en ai plein (livres),/ mais n’y lis pas grand-chose/ A quoi me servirait de me casser la tête/ et d’encombrer mon crâne ?,/ Trop étudier rend sot./ J’ai tout d’un grand Seigneur/ qui peut payer comptant/ la fatigue de ceux/ qui apprennent pour moi ».  On a alors l’impression vive d’un fou enfermé dans sa folie. Cette technique (faire parler la folie) sera reprise par Erasme dans son Éloge de la Folie. Cette voix est souvent pleine d’ironie. Mais la voix de l’auteur réapparaît vite pour livrer une anecdote ou une sentence qui contredit et ridiculise l’attitude du fou si ce n’était pas déjà fait. Ainsi, dans le poème De L’impréparation de la mort, il se moque des tombeaux superbes des rois qui témoignent de leur puissance et de leur rang. La sentence est dans appel :


« Que servirait à l’homme/ un tombeau somptueux(…)/ ou bien un gonfalon/ qui porterait ces mots : / "ci-gît un grand seigneur/ compagnon du blason" ?/Le seul écusson vrai/ deux tibias porterait/ et la tête de mort/ qui servit de régal/ aux vers et aux serpents/ et à tous les crapauds qui s’en sont délectés ».


Ce type de sentence, après l’évocation d’un comportement fou, fait l’effet d’une chute. Parfois très courte mais d’autant plus efficace.
   

Il utilise aussi dans ses poèmes la troisième personne du singulier ; le poème prend alors la forme d’un constat. Il aime recourir à l’énumération pour mettre en valeur les vanités petites ou grandes des hommes et leurs manies pour mieux mettre en évidence leur ridicule.
   

L’auteur atteint son but. Ces procédés font que le lecteur est vite frappé par ses propres travers. Commence alors la prise de conscience qui peut-être l’amènera à se corriger…


Bosch-Nef.jpg


Conclusion

La Nef des fous est un livre plaisant. Il se lit assez facilement même si certaines tournures parfois un peu archaïques obligent à une lecture attentive. Les poèmes restent pour la plupart assez courts si bien qu’on arrive plus vite qu’on ne l’aurait cru à la fin du livre. La peinture de nos défauts prête souvent à sourire  ce qui montre bien l’actualité et la vérité de ses propos.


Cet ouvrage est aussi très intéressant parce qu’il nous donne des aperçus de la société médiévale (corporations artisanales, croyances et superstitions, coutumes, références culturelles, la mort, la situation politique, etc.) mais aussi parce qu’il nous permet déjà d’entrevoir le tournant qui s’opère (le basculement vers la Renaissance). Les illustrations de Dürer jouent également ce rôle dans la représentation qu’elles font de la société de l’époque nous permettant d’accéder à l’imaginaire médiéval (représentations du fou, couches sociales, etc.) Ce n’est pas pour rien qu’il reste aujourd’hui un grand classique. Depuis sa première parution, il a été maintes fois réédité et traduit. Il a inspiré de nombreux artistes tels qu’Erasme ou Jérôme Bosch qui réalisera un tableau portant le même nom en 1500.


Selon Frédéric Hartweg, L’Éloge de Folie d’Erasme s’oppose à La Nef des fous. En effet, pour Erasme, il serait inutile de renier entièrement la folie comme Brant le fait car elle comporte des aspects positifs (création artistique). Toujours selon F. Hartweg, Erasme serait, contrairement à Brant, un partisan de la folie cathartique et non de son éradication. Il tourne ainsi le modèle défensif de Brant en dérision.


Laetitia, AS BIB



Par Laetitia - Publié dans : fiches de lecture AS et 2A
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Syndication

  • Flux RSS des articles

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés