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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 07:00

Sei Shonagon Notes de chevet







 

 

 

 

SEI SHŌNAGON
清少納言
Notes de Chevet
枕草子
Makura no sōshi
(Notes de l'appuie-tête, Notes de l'oreiller)

Gallimard
Connaissance de l'Orient, 1960









Un mot sur la collection

La collection « Connaissance de l'Orient », coéditée par Gallimard et l’Unesco, a été créée en 1985. Elle se consacre aux romans, contes et légendes des pays de l'Orient – par rapport à notre subjectivité occidentale –, et a l'ambition de réunir des œuvres représentatives de la littérature universelle.

Ainsi, Notes de Chevet, écrit au début du XIe siècle par Sei Shōnagon, appartient à la série japonaise de cette collection, et s’inscrit de fait dans le patrimoine culturel mondial par son caractère de témoignage d'une époque, mais également par sa grande modernité et les échos qu’on peut y retrouver aujourd’hui.

Le texte original est ici traduit par André Beaujard, et enrichi de nombreuses notes qui permettent parfois de faire la lumière sur certains sens, certaines coutumes de la culture japonaise et de proposer des traductions alternatives, afin de saisir au mieux les images évoquées par l'auteure.



Un mot sur Sei Sh ō nagon

Dame Sei Shōnagon appartient à la cour de l'empereur Ichijō ; elle devient en 991 dame de compagnie de l'impératrice Fujiwara no Teishi/Sadako à l'époque Heian dans le Japon du XIe siècle (L’époque Heian s’étendant du IXe au XIIe siècle).

Dans les Notes de Chevet, Sei Shōnagon s'attache à lister les choses qui lui plaisent et lui déplaisent, et relate des anecdotes de la cour impériale.

L’ouvrage est considéré comme  l'un des deux chefs-d'œuvre de la littérature japonaise de cette époque (l'autre étant le Dit du Genji [Genji Monogatari] de sa contemporaine Murasaki Shikibu).

Sei Shōnagon est donc une femme de lettres japonaise, dont le mystère reste entier quant à sa vie antérieure et postérieure à la cour.



Les Notes de chevet

 

«  L'idée d'écrire ces notes me vint dans les circonstances suivantes : Un jour, le frère de l'Impératrice Sadako ayant offert une liasse de papier blanc à sa soeur, celle-ci me dit : "Que peut-on écrire là-dessus ? L'Empereur a déjà fait copier L'Histoire de Chine connue sous le nom de Shiki..." Je lui répondis que je voudrais faire un oreiller de cette jolie liasse de papier blanc. L'Impératrice me répondit : "Eh bien, prenez-le !"

Je l'utilisai alors à écrire toutes ces choses, toutes ces bagatelles qu'on trouvera, sans doute, bien frivoles : des histoires amusantes, des histoires édifiantes, mes impressions, des poésies, ce que je pense des arbres, des oiseaux, des insectes, et tout cela est, certes, moins intéressant que je ne l'imaginais.

Ceux qui liront ces notes verront ce que je suis, mon degré de culture et d'éducation, et me critiqueront. Tant pis !

J'ai écrit ces notes pour m'amuser, sans ordre ni prétention, comme elles me venaient à l'esprit. »

Ainsi, les Notes de chevet vont-elles êtres écrites au début du XIe siècle, présentées sous la forme d'un recueil d'environ 300 notes éparses, encrées sur le papier sans dates, ni ordre thématique apparent, au hasard des événements ou des réflexions.

Cependant, on peut rapprocher l'ouvrage du genre du nikki, le « journal », mais que nous préférons traduire ici par « notes journalières ». En effet, les Notes de chevet ne constituent pas vraiment un journal intime au sens où l'on pourrait l'entendre aujourd'hui de résumé de la journée écoulée  ; c’est cependant une autre façon de se livrer, à travers des listes de choses aimées ou détestées, de la poésie, mais donc de faire part de son intimité tout de même.

Les Notes de chevet se définissent par leur subjectivité.

Et si ce n'est donc pas un « journal intime » au sens habituel du terme, on peut en revanche le considérer comme la première manifestation dans la littérature japonaise du genre du zuihitsu, des « écrits au fil du pinceau », l'écriture de la spontanéité.

Ainsi,  les Notes de chevet sont caractérisées par une grande liberté dans le choix des sujets et des traitements : on y trouve des listes, des anecdotes ou des descriptions, qui laissent éclore et fleurir de délicats poèmes en prose.

Plus de la moitié de ces notes sont des énumérations : noms de montagnes, de rivières, de baies, d'oiseaux … comme si l'auteure cherchait à créer un ordre dans ses goûts, sa mémoire.

Les autres, intitulées choses agréables, désagréables, ridicules, irritantes, ennuyeuses, tristes…  laissent transparaître le caractère et la finesse de l’auteure. Ce sont de courtes proses, plutôt légères et amusantes, telles que les «  choses qui ne s'accordent pas » (p. 80), « choses qui font naître un doux souvenir du passé » (p. 60)...

Le reste est fait de récits vécus, où Sei Shōnagon se plaît à croquer, voire caricaturer la cour impériale.

Notes de chevet constitue un important témoignage sur la vie et la pensée de la cour impériale : on y découvre les us, l'étiquette, et on voit très clairement se dessiner la hiérarchie qui régit la vie de ce Japon du XIe siècle (Sei Shōnagon se situant au haut de l'échelle sociale).

L'écriture de Sei Shōnagon reste cependant légère et raffinée, gardant encore aujourd'hui fraîcheur et sensibilité exacerbées par la spontanéité propre aux zuihistu.

Les notes sont toutes de l'ordre de la sensation, du ressenti et du vécu de l'auteure, des choses qui plaisent (ou déplaisent) à l’œil, à l'oreille, à la vue… Ces évocations sensibles sont comme des propositions faites aux lecteurs, qui ont la liberté d'y rattacher leurs propres perceptions et souvenirs.

Cette écriture de la sensation contribue donc à élever la liste au rang de genre poétique ; par ailleurs, Notes de chevet (Makura no sōshi), annonce, dans la littérature « moderne », le fragment.



L’esthétique du fragment

Le fragment est une forme esthétique caractérisée par sa brièveté. Ainsi, un texte en prose peut être fragmenté, en éclats, et créer une discontinuité entre plusieurs « morceaux », qui viendront dans certains cas former par leur juxtaposition un nouveau « tout ».

Cette apparente incohérence ou inachèvement du parcellaire se transforme donc en dynamisme, en une tension qui circule entre les fragments, pour faire sens.

Dès lors, « le fragment n’apparaît plus alors comme reste d’une unité perdue, comme débris du monde, comme résidu du réel, mais il est alors perçu comme partie intégrante d’un ensemble. L’association de fragments hétérogènes participe à l’élaboration d’un tout homogène. » (Le dictionnaire du littéraire, coll. Dicos poche, éd. Quadrige / PUF, 2002).

Si l'esthétique du fragment semble n'apparaître en France qu'au XVIIe siècle, avec Les Maximes de La Rochefoucauld (1665), les Pensées de Pascal (1670), Les Caractères de La Bruyère (1688), l'écriture de Sei  Shōnagon, ses notes et listes éparses, est à même de créer ce sens circulant entre les pleins. Cela nous évoque la pensée orientale, qui se préoccupe aussi bien des pleins que du vide, à l'image de La vague d'Hokusaï où, outre la vague d'eau et d'écume, il faut voir la deuxième vague, créée par le vide autour…

Ainsi « la force du fragment tient à la part d'indécidable qui l'anime  […] et au fait que cette constellation d'éléments se prête aisément à des lectures constamment variables et créatives ».'(Le dictionnaire du littéraire, coll. Dicos poche, éd. Quadrige / PUF, 2002).

Le fragment invente un nouvel espace d'écriture et de lecture, un espace « ouvert » pour produire le pluriel : une pluralité de lectures.

Dans les Notes de chevet, il nous semble que les mots continuent à résonner et la pensée à se développer entre les fragments lus, grâce aux évocations qui se prolongent dans les souvenirs des propres expériences des lecteurs.



Sur la réception des Notes de chevet

Les commentaires glanés sur la toile Internet en réaction à l’ouvrage Notes de Chevet (sur Babelio, Amazon) font part de cette étrange proximité qui peut exister entre l’auteure, cette femme si loin historiquement, géographiquement, et culturellement, et son lecteur, qui est touché par la plume, de cet ouvrage « au fil du pinceau » (zuihitsu).

Car le fragment laisse toute la place à l'appropriation par le lecteur des sensations dont fait état Sei Shōnagon, et c'est ce qui fait que nous nous sentons plus ou moins proches, ou sommes plus ou moins touchés par ces notes.

Dès lors, nous pouvons facilement parler d’une intimité qui traverse les siècles ...



Prolongement des Notes de chevet

L'auteur Georges Perec a découvert et particulièrement apprécié l’œuvre de Sei Shōnagon.

On peut ainsi trouver dans L'infra-ordinnaire, paru en 1989, un prolongement de la littérature de la réalité quotidienne, du vécu propre, du « banal », du « commun » :

 

« Peut-être s'agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l'exotique, mais l'endotique ».

 

L'endotique étant l'exact contraire de l'exotisme correspond donc à quelque chose qui doit être connu intimement.

On peut également faire un rapprochement entre l'écriture de l'intime de Sei Shōnagon, qui plaît encore aujourd'hui, et la littérature adolescente contemporaine. Cette dernière a effectivement vu le grand succès des journaux intimes, de l'énonciation à la première personne, et plus généralement du côté « vécu », « authentique », « vrai » (ou parfois seulement du vraisemblable, beaucoup d’auteurs surfant sur cette vague, créant ainsi de faux journaux intimes).

C’est donc un ton, une manière de se raconter, de se livrer, qui séduit le lectorat, à un âge où il cherche à s'identifier, se retrouver. C'est entrer dans l’intimité d’un personnage, à la recherche de sa propre sensibilité ; et il nous semble que c'est la proposition que nous fait Sei Shōnagon, à la lecture de ses Notes de chevet.

La littérature des blogs, peut également figurer un des prolongement du zuihitsu japonais : articles ou billets d’humeur permettent de faire part d'états d’âme, de réactions, sans aucune obligation de « poster » tous les jours, ni même de rédiger un texte entier, l'article pouvant juste constituer en une photo, une musique…

Le blog semble être aujourd'hui un des outils de l'écriture de la spontanéité, permettant de partager par des notes ou journalières ou irrégulières ses coups de cœurs, ses humeurs. Il n'y a pas d'exhaustivité, on y raconte ce que l'on veut bien partager, montrer ...

Et même si on apprend à la fin de l'ouvrage que les Notes de chevet n'étaient pas destinées à être diffusées et lues par des tiers, on se dit que tout l'art de Sei Shōnagon réside dans sa plume, mais aussi sa personnalité, rendue par ces écrits qui n'avaient pas pour fonction de dévoiler une intimité, mais seulement de fixer, pour son auteur, des sensations et des couleurs …


Bérengère A., AS Bib 2012-2013

 

 

Sei Shōnagon sur Littexpress

 

Sei Shonagon Notes de chevet

 

 

 

Articles de Fanny et de Margot sur Notes de chevet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voir également l'article de Lise sur les Petits Traités de Pascal Quignard.

 

 


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