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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 07:00

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Soazig AARON
Le non de Klara
 éd. Maurice Nadeau, 2002

Pocket, 2004










 

 

L'auteur

Soazig Aaron est née en 1949 à Rennes. Elle est marquée par les événements de la Shoah et à 20 ans elle fait un séjour en Israël. Après des études d'Histoire, elle a travaillé quelques années dans une librairie à Paris. Aujourd'hui, elle vit en Bretagne. Son premier roman, Le non de Klara, est paru en 2002. Il faut noter que malgré le thème particulier abordé dans ce livre (les camps de concentration, la déportation, notamment), l'auteur, qui n'est elle-même pas juive, a choisi d'écrire une œuvre fictionnelle et non historique comme on aurait pu s'y attendre.

Pour Le non de Klara, Soazig Aaron a reçu en 2002 la Bourse Goncourt du premier roman et le prix Emmanuel Roblès de la ville de Bloisqui récompense également un premier roman. En 2004, Le non de Klara a reçu le Grand Prix des Libraires. En Allemagne, le roman a reçu le prix Frère et Sœur Scholl (en allemand Geschwister-Scholl-Preis) prix littéraire distinguant chaque année un livre qui « témoigne d'indépendance d'esprit, encourage la liberté civile, le courage moral, intellectuel et esthétique et donne des impulsions importantes au sentiment de responsabilité dans le présent ».



Le livre

La particularité de ce livre : la forme et le point de vue

« Dimanche 29 juillet 1945 […]

Klara est revenue. Dans les dernières. Klara est revenue.

Klara, Klara, Klara. »


Le roman, qui est en fait la reproduction du journal intime d'Angélika, la belle sœur de Klara, s'ouvre sur ces mots. Le rythme est donné : les phrase nominales s'enchaînent, les pensées et les faits se bousculent. Très vite, l'écriture s'impose comme une nécessité impérieuse : Angélika écrit car autrement «  tout va couler, je vais couler ». La forme du journal intime aux vertus thérapeutiques nous fait entrer dans une intimité douloureuse. Le lecteur se sent rapidement comme un « voyeur ». Il veut savoir, il se laisse porter par le flot de mots mais finalement, au fur et à mesure de la lecture, il n'est plus tout à fait sûr de vouloir vraiment tout connaître.

En lisant le résumé de ce livre, on serait tenté de se dire «  un roman de plus qui traite de la deuxième guerre mondiale et de la déportation », mais non ! Soazig Aaron aborde ce thème à travers la fiction et surtout à travers le regard d'une déportée ayant survécu aux camps de concentration, point de vue peu adopté en littérature. L'auteur nous raconte le retour d'Auschwitz de Klara sans lamentation, sans emphase. Klara dévoile peu à peu ce qu'elle a vécu mais sans pathos. Elle dit tout avec froideur et violence. C'est la parole de Klara qui rend si particulier ce livre : cette voix dure et froide, loin de toutes notions d'espoir, de reconstruction, de devoir de mémoire auxquelles nous avons été habitués dans nos cours d'Histoire. Cette voix si forte donne à ce roman une touche poétique notamment dûu à une écriture saccadée en parfaite osmose avec le vécu du personnage de Klara.

 « Je ne suis pas une belle figure de victime. » dira Klara.



Le retour d'une déportée

« C’est Klara. Elle ne bouge pas. Je me souviens de ces yeux. Fixes. Tout le monde dit les yeux, ce sont les yeux, quelque chose dans les yeux, on reconnaît. Je ne le croyais pas. »

Klara est rentrée d'Auschwitz où elle a passé trois ans. Elle est sous- alimentée, a les cheveux court car c'étaient les « kappos » qui avaient les cheveux longs, le ton de sa voix est devenu monocorde mais jamais calme et elle dort très peu.

« Là-bas, je n’ai jamais eu de cauchemar. Maintenant ici, sans cesse. […] Au cœur du cauchemar, pas de cauchemar. Ici, toujours le cauchemar. »

Klara semble avoir un instinct de survie surdéveloppé qu'elle n'arrive pas à oublier. Elle vole par exemple « mieux qu’une Tzigane ».

«  Là- bas ce que je savais faire, je ne l’ai plus su, et ce que je ne savais pas, je l’ai su. »

Elle a toujours peur d'être seule mais refuse que l'on s'approche d'elle. Klara dit elle même qu'elle est malade. Et c'est ce que l'on va découvrir tout au long de ce récit.



La « maladie du déporté »

« ma douleur et ma folie, ma maladie, c'est bien cela, je suis malade et pas près de guérir... ».

Du 29 juillet, date de son retour, au 11 septembre 1945, Klara va peu à peu guérir en racontant des bribes de souvenirs de son passage à Auschwitz. Elle va ainsi essayer ainsi de se redresser et d'apprendre à vivre avec ses « cadavres » et cela grâce à Angélika et Alban qu'elle n'épargnera pas de sa violence. Cette « maladie », bien plus mentale que physique, conduit Klara à de longs monologues quasi philosophiques.

« Il fallait seulement sauvegarder la mécanique […]. Depuis, je me rattrape. Je ne cesse de penser. Je ne pense peut-être pas correctement […]. »

Les réflexions de Klara ont des thèmes variés qui dépassent de loin la vie des camps :

« Il n'y a, dans cette histoire, que les bourreaux qui étaient extraordinaires, pas ceux des bureaux, mais les petits, la racaille, mais nous, non, tout à fait ordinaires, avec des préoccupations ordinaires, et même ceux pour qui les préoccupations ordinaires n'étaient pas leur préoccupation, sont devenus ordinaires avec des préoccupations ordinaires justement, et c'est peut être l'extraordinaire de cette vie de ne se préoccuper plus que de pain, d'eau, de chaussures, de lainages, un peu de sommeil, rien d'autre. »

Aux monologues s'ajoutent des remarques cyniques ou des sentences.

« Personne n'est préparé à ce que l'exception soit la règle. »

Ces réflexions bien que très générales ont pour but de guérir Klara, de la faire réfléchir sur sa vie future. Elle revendique un certain égoïsme, refusant l'humiliation de la masse. Elle ne se sentait pas juive et ne se sent pas plus juive aujourd'hui, elle ne veut plus être assimilée aux mots « nation », « peuple » ou même « Histoire ». Klara s'est fait recenser en tant que juive sans vraiment savoir pourquoi, pour être plus près des origines de sa mère qu'elle admirait ou peut-être parce qu'elle « n'a pas cru à la mort », pas « fait attention aux événements ». Elle le regrette et en a tiré une leçon : « Désormais, je veux savoir le maximum de tous les pourquoi de ma vie […] Maintenant je m’échapperai à temps. »

Ainsi dans le roman d'Angelika, se mêlent les faits passés et présents, les bribes de souvenirs de Klara et des réflexions philosophiques. Le dialogue est le remède de Klara tandis qu'Angélika couche ces dialogues sur papier pour qu'ils ne la contaminent pas de leur violence. En effet, la violence des propos, des idées mises à nus par une écriture saccadée proche de l'oralité leur donne un caractère douloureusement juste.

« Depuis que je suis sortie de là-bas, je sais que c’est une faute. Je trouverai normal d’y retourner. À chaque instant, demain, plus tard… je serais prête. »



Le « non » de Klara

Un non physique

«[ …] la prendre dans mes bras, elle est toute raide, elle me laisse l’embrasser, je ne le fais qu’une fois, tout son corps dit non. »


Un non à la maternité

« Comprenez. Je ne rejette pas ma fille. C'est moi que je rejette en dehors de sa vie à elle, pour sa vie à elle. »

« Moi morte, elle ne subit aucun abandon. C'est ce que je veux. »


Un refus de la langue allemande

« “Non che ne feux pas.” […] Pour temporiser, et parce que je crois à une difficulté de langue je dis, “tu veux qu’on parle allemand ?”. Elle dit, “non, ça non plus, plus jamais” »


Non à son identité passée

Elle vend tous ses bijoux, son ancien appartement et refuse l'argent de ces transactions. Elle veut partir de l'Europe où son passé la rattrapera :

« Je veux aller en Amérique… si ton frère avait été là, j’aurais demandé le divorce. Je serais partie quand même…seule… »

« Vous oubliez que je suis morte à Brezinka. Vous oubliez que jamais je ne reviendrai en Europe. Vous oubliez que je vais changer de nom. Je vais disparaître. Klara Schwarz-Adler va disparaître.  Il est simple de dire à cette enfant, ton père est mort en héros et ta mère en Pologne. C'est la vérité. »


L'obsession d'un non total qui ne serait pas un oui à autre chose : la mort

Finalement, on apprend au fur et à mesure qu'à Auschwitz Klara a caché et fait vivre un enfant avec la complicité de toutes les autres femmes déportées et même des « kappos ». L'enfant était devenu muet mais comprenait et entendait les choses. Klara l'avait baptisé Ulli. Elle lui racontait comment, à la fin de la guerre, ils chercheraient ensemble sa maman et comment ils vivraient heureux. Mais il ne l'a pas crue et a décidé de mourir. La doctoresse du camp « a dit qu'il devait être cardiaque » mais elle n'y croyait pas non plus. Pour elles toutes c'est un suicide. Klara considère cette volonté de mourir comme « un non total » qui n'était pas un oui à autre chose, un non que toutes auraient dû dire. Elle a donné ses dernières parcelles d'amour, ses dernières larmes pour cet enfant et c'est ce qui l'a « tuée ».

À travers le livre, cette obsession du non, cette répétition du non se transforme peu à peu en un semblant de oui : oui à une guérison progressive avec pour base un refus de son ancienne vie.



Le lecteur et Klara

La violence des propos sert à traduire celle des faits, mais à travers ce livre, elle dérange le lecteur. En effet, celui-ci, comme les proches de Klara, se questionne et se heurte à l'horreur et l'inconcevabilité de ce qu'elle a vécu. Le lecteur se demande : « Qu'est ce que j'aurais fait à leur place ? Aurais-je eu honte ? » mais il est surtout amené à réfléchir sur les idées philosophiques que développe Klara.

« Je n’ai rien imaginé, je ne suis pas préparée, elle est là et elle ne m’aide pas. »

« Elle refuse de voir Victoire sa petite fille, et aussi Agathe qui a nourri et sauvé Victoire en juillet 42.

Il y a comme une glace épaisse entre nous »


Il y a aussi une glace épaisse entre le lecteur et l'histoire de ces personnages : ce livre a été écrit près de soixante ans après la deuxième guerre mondiale. Mais l'écriture abrupte, la complexité des situations, des personnalités et la totale absence d'euphémismes rend le texte vivant et d'autant plus dur que nous n'avons pas l'habitude d'entendre la voix d'une déportée qui refuse de réapprendre à vivre.

Quand on ferme ce livre, il n'est pas facile de se rappeler que ce roman est une fiction. Le rythme et la ponctuation saccadée, la violence de l'écrit, les dialogues et les idées désordonnées participent largement à cet effet de réel. Klara aurait pu exister et a peut-être même existé.


Émilie P., 2e année Éd-lib




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