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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 07:00

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Sophie TOLSTOÏ
À qui la faute ?
Réponse à
Léon TOLSTOÏ
La Sonate à Kreutzer
 « roman d’une femme »
nouvelle traduction
de Ch. Zeytounian-Beloüs
Albin Michel, 2010



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce récit posthume, publié pour la première fois en France en 2010 par les éditions Albin Michel, constitue la réponse de Sophie Tolstoï à La Sonate à Kreutzer, roman écrit par son mari, Léon Tolstoï.

Les éditions Albin Michel ont choisi de réunir dans un même ouvrage ces deux textes, mettant ainsi en exergue l’affrontement de deux romans, de deux visions du couple, de deux époux.



La Sonate à Kreutzer

Publié en 1889, La Sonate à Kreutzer se place dans l’œuvre de son auteur comme un violent réquisitoire contre l’amour charnel.

La trame du récit est simple : lors d’un voyage en train de plusieurs jours à travers la Russie du début du XXe siècle, le narrateur fait la connaissance d’un homme étrange et inquiétant, au passé visiblement lourd. L’homme, Pozdnychev, lui confiera, à travers son histoire et dans un quasi-monologue, sa vision des femmes, du désir charnel, ses considérations sur le mariage, son incompréhension face à son couple…

Une histoire qui raconte une véritable tragédie conjugale, où se mêlent jalousie, égoïsme et misogynie, jusqu’au meurtre.

Cette forme de conversation à sens unique, flot de parole quasi ininterrompu, permet à l’auteur de Guerre et paix, qu’on dit alors en crise mystique et morale, de « montrer la voie à ses contemporains » : Tolstoï veut alors « lutter contre la débauche et la paresse, prône la chasteté », le mariage étant dans son esprit la source de tous les maux.

À travers son personnage, il soutient tout à la fois que l’amour n’existe pas, qu’il n’est question que d’une éphémère attirance charnelle, réprouve la bestialité des rapports hommes – femmes et la sensualité que peuvent provoquer ces dernières par des artifices tels que les parures, parfums, cheveux lâchés …

« Notez que les bêtes s’accouplent uniquement lorsqu’elles peuvent produire une descendance, tandis que l’immonde roi de la nature le fait constamment, pour le seul plaisir. Et il ose encore élever cette occupation simiesque au rang de perle de la création en la qualifiant d’amour. Et au nom de cet amour, c’est-à-dire de cette abjection, il cause la perte – de quoi donc ? – de la moitié du genre humain. Pour son contentement, il transforme en ennemies toutes les femmes, alors qu’elles devraient nous assister pour mener l’humanité vers la vérité et le bien. Qui donc empêche constamment le genre humain d’aller de l’avant ? Les femmes. » (p. 257)

Tolstoï n’épargne cependant pas les hommes, dont lui : « Oui, j’étais un horrible porc et je m’imaginais être un ange »

Du libertinisme au  puritanisme, le discours est donc un abîme d’ambiguïté, où se loge une misogynie rampante.

Le titre est une référence à la Sonate pour violon et piano n°9 en la majeur, de Ludwig van Beethoven, dite « Sonate à Kreutzer », qui dans l’ouvrage intervient au paroxysme de la jalousie et de la violence des sentiments des personnages. (Par la suite, le compositeur tchèque Leoš Janáček s’inspirera du texte pour l’une de ses œuvres).

Si La Sonate à Kreutzer est un roman sur « l’amour charnel, sur les relations sexuelles dans la famille » comme l’auteur en définit lui-même le thème, Sophie Tolstoï y lira des paroles accusatrices, et interprétera comme une attaque personnelle ce récit qui lui a « immédiatement occasionné une blessure, [l]’a humiliée à la face du monde entier et a détruit le dernier amour entre [elle et son mari] » (Sophie Tolstoï, Journal).

Elle répondra donc aux positions sur le mariage et la place de la femme dans le couple défendues par Léon Tolstoï dans l’ouvrage À qui la faute ? (1892-1893).



A qui la faute ?

Souvent en contrepoint de La Sonate à Kreutzer, le récit met en scène une toute jeune femme, Anna, bientôt mariée au prince Prozorski, de vingt ans son aîné, et qui vivra dans l’amertume de ne « rencontrer chez son époux qu’un désir charnel, alors qu’elle espérait un doux bonheur conjugal » et une vie de famille harmonieuse organisée autour de leurs enfants.

Plus tard, séduite par un autre homme, Bekhmetiev, elle résistera à toute tentation adultérine, tout en se demandant : « pourquoi [cet homme] n’était-il pas son mari ? C’est avec cet idéal qu’elle s’était mariée » (p. 165).

Sophie s’applique donc à répondre à Léon sur des points précis, reprenant formellement des motifs tels que le rôle des enfants au sein du couple et l’angoisse de la mère ; la femme qui s’épanouit, assume finalement sa sensualité et déstabilise ainsi son mari poussé dans les retranchements de la jalousie…, le jeu de miroirs courant tout au long du récit, jusqu’au meurtre de l’épouse par le mari, calqué sur celui de La Sonate à Kreutzer.

La construction du récit est ici beaucoup plus classique, mais reflète tout aussi bien l’état d’esprit de l’auteur : le point de vue livré est celui de l’héroïne, Anna, qu’on devine d’emblée être l’incarnation de Sophie Tolstoï. On voit dans la façon dont elle sublime le personnage sa réaction de femme blessée, cherchant à se draper dans sa dignité : Anna est la plus belle, la plus futée, mère aimante, injustement malheureuse mais toujours droite et intègre…

Car si la femme est dans La Sonate à Kreutzer décrite comme une hystérique, elle n’est dans A qui la faute ? que calme, épouse qui subit mais choisit de faire le moins de vagues possible pour le bonheur de son couple et de sa vie de famille. L’idée qui traverse tout le roman est celle qu’une femme recherche un « amour pur et désintéressé », à l’opposé d’un désir sexuel « brutal » qui motiverait l’homme.

« Je voulais montrer la différence entre l’amour d’un homme et celui d’une femme. L’homme met au premier plan l’amour physique, la femme idéalise et poétise l’amour, il y a d’abord la tendresse, l’éveil sexuel ne vient qu’après », dira l’auteure.

Car si La Sonate à Kreutzer tend à démontrer que c’est bien la bestialité des relations qui nuit au couple, elle est également un aveu d’incompréhension face au couple, de Léon Tolstoï face à son propre couple. Ce à quoi Sophie Tolstoï répondra, à travers les mots d’Anna, mourante, qui s’adresse à son assassin de mari : «  ce n’est pas ta faute, tu n’as pas su comprendre ce qui importe le plus quand on aime » (p. 197).



L’incompréhension et la détérioration du couple à force d’usage

Ces deux romans, sont donc réunis par le thème de la détérioration des couples à force d’usage, et de la distance qui sépare parfois les aspirations des époux, conduisant à une incompréhension dont il semble impossible de s’extirper.

À travers un langage simple, ce sont là deux visions du mariage et de l’amour qui s’affrontent, le personnage principal de chaque récit défendant et incarnant les idéaux et les désillusions de son auteur.

Les deux récits sont cependant très marqués historiquement, géographiquement, situés socialement dans la haute bourgeoisie russe du début du XXe siècle. Ils n’ont cependant que peu de résonances aujourd’hui, au vu des évolutions des rapports hommes – femmes et des discours sur les relations conjugales qui peuvent être tenus. Cette dualité, cette opposition tendrait aujourd’hui à être dépassée …

Cet affrontement littéraire peut toutefois avoir valeur de témoignage, de « document historique » sur la relation du couple Tolstoï, et plus largement sur la morale et les rapports sociaux d’une époque. Un affrontement littéraire fortement inégal cependant, car là où Léon Tolstoï voulait incarner un idéal, une ligne de conduite qu’auraient suivie ses contemporains, Sophie Tolstoï, attaquée, ne fait que justifier « l’amour pur et désintéressé » qu’elle aurait souhaité, sans chercher à promouvoir l’émancipation de la femme ou un quelconque renouvellement  des modèles…


Bérengère A-B, AS Bib.

 

 

 

Léon TOLSTOÎ SUR LITTEXPRESS

 

Léon Tolstoi La guerre et la paix

 

 

 

 

 Article de Catherine sur La Guerre et la Paix.

 

 

 

 

 

 

 

Tolstoï La mort d'Ivan Illitch

 

 

 

 

Article de Lauralie sur La mort d'Ivan Illitch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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commentaires

Camille 14/06/2012 14:56

Je vous remercie de m'avoir amenée à prendre connaissance de l'existence de cet ouvrage. Merci également pour cet article à la fois précis et critique.

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