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10 août 2012 5 10 /08 /août /2012 07:00

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Sorj CHALANDON
Mon traître
Grasset, 2008
 Le livre de poche, 2009




 

 

 

 

 

 

 

 

Résumé

Antoine, luthier parisien, vivait paisiblement sa vie en France, sans passion au sens littéral du terme. Ce n’était pas un aventureux, juste un homme, sans beaucoup d’amis, sans beaucoup de famille. Parfois, il suffit de peu, d’un rien, pour que change la vie.

« J’ai rencontré la République irlandaise à Paris, un matin de novembre 1974. Sous les traits d’un homme souriant qui portait une chemise à col rond . » (Mon traître, p.27)

Un Breton amoureux de l’Irlande, un piètre violoniste ayant malgré tout besoin d’un luthier, une photo en noir et blanc dans son étui, James Connolly.

Antoine avait été trois fois en Irlande.

« – Vous ne connaissez pas le Nord ? […] Alors vous ne connaissez pas l’Irlande. » lui avait dit le Breton.

Un an plus tard, lors d’un séjour à Dublin chez un ami, Antoine prend le train pour Belfast. Il n’en reviendra jamais vraiment. Là, il rencontre Cathy et Jim. Là, il rencontre l’IRA. Un premier contact, inconscient. Deux ans plus tard, dans un pub, Tyrone Meehan lui apprend à pisser.

Mon traître ne nous prend pas en traître, sans mauvais jeu de mots. Le titre, les premières phrases nous informent.

«  La première fois que j’ai vu mon traître, il m’a appris à pisser . »

Tyrone Meehan est un traître. Le traître d’Antoine. Mais lui ne l’apprend que plus tard. Ce récit une rétrospective de la vie, de la relation entre l’Irlande du Nord et Antoine, entre Tyrone Meehan et Antoine. Ou plutôt, entre Sorj Chalandon et son traître.



L’auteur et son rapport au roman.

Sorj Chalandon est un journaliste anciennement grand reporter au quotidien Libération qui aujourd’hui travaille au Canard Enchaîné. Parallèlement, il s’adonne à l’écriture. Mon traître, paru en 2008 aux éditions Grasset, est son troisième roman. Deux autres ont été publiés par la suite. Une promesse lui a valu le prix Médicis en 2006 et  Retour à Killybegs, roman complémentaire à Mon traître, le grand prix de l’Académie Française en 2011. Il a reçu le prix Albert-Londres en 1988 pour ses reportages sur l’Irlande du Nord et sur le procès Klaus Barbie. Sorj Chalandon s’était juré de ne jamais rien écrire sur l’Irlande qu’il dévoilait dans ses reportages. C’est lorsque l’Histoire de ce pays a rejoint la sienne que l’auteur a ressenti le besoin d’écrire Mon traître.

Mon traître est un roman particulier en ce qu’Antoine, le protagoniste, est inspiré directement de  l’expérience de l’auteur. Sorj Chalandon aussi a aimé un traître. Tyrone Meehan, c’est Denis Donaldson. Membre de l’IRA provisoire et du Sinn Féin, sa collaboration avec le MI5 et le Special Branch a été découverte en 2005 et l’homme fut assassiné en 2006 dans son cottage du Donegal. Dans Retour à Killybegs, les exacts mêmes faits sont retranscrits et attribués à Tyrone Meehan. Il n’y alors plus aucun doute sur les véritables identités des protagonistes. L’auteur a cependant modifié quelques détails. Il a, par exemple, modifié certains aspects de sa vraie relation avec son traître. Cela passe par l’âge, Sorj Chalandon et Denis Donaldson avaient le même âge. L’auteur a vieilli le traître pour lui donner un côté paternel et transformer une relation amicale en une nouvelle plus filiale. Denis Donaldson était d’ailleurs presque un membre de la famille de l’auteur, même s’il était un frère plutôt qu’un père.

Bien plus qu’une fiction, Mon traître est un travail sur soi entrepris par Sorj Chalandon pour comprendre Denis Donaldson. Comprendre comment un homme qui avait tant foi en une cause a pu en venir à la trahir. Comprendre comment son ami a pu le trahir. C’est un exemple frappant de la thérapie par l’écriture. Ce roman est la première phase du travail de guérison. Ici, Sorj Chalandon adopte son point de vue personnel sur les évènements. Son récit revêt alors un aspect autobiographique (dimension accentuée par le récit à la première personne) dans la globalité, même si certains détails ne correspondent pas à la réalité. L’auteur a écrit pour se délivrer du poids des souvenirs. Ce roman devait être le seul écrit par Sorj Chalandon. C’est après sa publication que l’auteur s’est rendu compte qu’il représentait uniquement les plaintes d’un seul homme. Il s’est alors lancé dans la difficile entreprise de  Retour à Killybegs dans lequel il se place du côté de Tyrone et essaye de pénétrer son esprit afin de définir les raisons de ses actes. C’est dans ce titre-ci que le pardon et la tentative de comprendre se dessinent. Ce roman complémentaire tente d’expliquer les actes de Tyrone Meehan, de Denis Donaldson, du traître. Mon traître est d’abord une retranscription de son incompréhension.



Thèmes évoqués dans le roman

Dans Mon traître, au-delà de l’histoire de Sorj Chalandon, transpire celle d’un pays, d’une nation. On est ici très loin de l’Irlande des leprechauns, de la Saint Patrick et des trèfles à quatre feuilles. L’Irlande, c’est toujours et à jamais les pubs, le vert de la lande et le gris de la ville, les chants, les rires et le silence, qu’on soit à Galway ou à Belfast. Cependant, ce roman nous rappelle qu’il existe une dimension plus sombre, violente, où le drapeau même de l’Irlande est remis en question. Le blanc de la paix entre le vert des catholiques et le orange des protestants reste un sujet de tension dans le nord du pays. Selon les mots de l’auteur lui-même,

« L’Irlande d’Antoine c’est une vieille femme, c’est une vieille rebelle. Ce n’est pas la rousse Maureen qui court dans la lande avec son poncho tricoté, c’est une vieille femme, c’est une femme dure, avec les cheveux blancs, remontés, comme ça, et qui tient tête aux Anglais, qui est en face, qui est debout, et qui dit non. » (extrait de l’interview du 21 février 2008 – INA)

L’IRA occupe une place importante dans ce roman. Elle devient la nouvelle raison de vivre de Tony (surnom d’Antoine en Irlande du nord). Il veut en faire partie pour faire partie de cette nation. Dans son esprit, l’Irlande du Nord et l’IRA ne font qu’un. Il va malheureusement comprendre qu’il est difficile voire impossible d’en être lorsque l’on est pas irlandais par le sang. Au moment où il se sentira le plus l’un des leurs, Tyrone lui dira : « Tu n’es pas irlandais ». Il n’a jamais accepté le désir d’Antoine de faire partie de l’IRA. Parce qu’être membre de l’IRA, c’était être irlandais. C’était avoir connu toute sa vie cette « odeur de lourd, de mouillé, de ciel battant, de menaçant, de terre, de colère océane » (p.118).

Mon traître possède aussi une dimension profondément humaine. Le relationnel, malgré l’épuration du style, est mis en avant à travers la relation entre les Irlandais et Antoine et plus encore entre Tyrone et Antoine. Quel est l’impact de cette trahison sur leur amitié ? Et encore au-delà, leur amitié était-elle aussi vraie pour l’un que pour l’autre ? Tyrone est une figure de mentor pour Tony. Il le guide et l’enseigne dans la lutte républicaine, il lui offre une casquette à l’image de la sienne, il lui fait découvrir la nature de son Irlande. Il est donc évident qu’Antoine l’estime plus que tout autre. Mais est-ce réciproque ? Tyrone l’appelle « son », Antoine est son fils adoptif, il lui dit qu’il l’aime (pages 168/169), mais lorsque Antoine lui rend visite dans son exil à Killybegs et le questionne sur leur amitié, aucune réponse ne le rassure. Ce manque de réponse vient notamment du fait que Sorj Chalandon n’a pas pu rencontrer son traître dans son exil. La mort l’a emporté avant que la date de la visite n’arrive.



Structure et style

La structure de Mon traître recèle quelques particularités. Composée en chapitres, l’histoire racontée à la première personne ne suit pas un ordre chronologique exact et jongle entre la période où Antoine est au courant de la traîtrise de Tyrone et celle où il ne savait rien, par le biais du récit de souvenirs. De plus, quatre chapitres sont distincts du récit d’Antoine et retranscrivent l’interrogatoire entre l’IRA et Tyrone Meehan en 2005. Ces passages sont dispersés dans le livre et nous font prendre pleinement conscience de la réalité de l’histoire en créant une rupture avec le récit. Un autre chapitre, intitulé « Gypo Nolan », est totalement étranger aux événements et n’est présent que dans le but d’illustrer les propos tenus par Tyrone au chapitre précédent.

Le style de Sorj Chalandon est surprenant car il réussit à écrire une histoire qui le touche personnellement sans pathos aucun. Son style est très épuré, ses phrases sont courtes et son but n’est pas d’émouvoir mais de raconter. C’est donc très agréable à lire. De plus, ce style détaché est en adéquation complète avec l’atmosphère du roman. Le tout forme une combinaison qui sonne très juste. La narration en est poignante, renforcée par l’absence de parasites émotionnels. La brutalité du style se suffit à elle-même et nous permet de nous approprier l’histoire et d’être touché le plus simplement et le plus sincèrement possible.

Ce roman est une parfaite réussite autant par le fond, c’est-à-dire l’histoire, que par le style d’écriture de l’auteur. Poignant, bouleversant, passionnant, le récit d’Antoine nous plonge au cœur de la tumultueuse Irlande du nord.


Sarah, 1ère année éd.-lib.

 

 

Sorj CHALANDON sur LITTEXPRESS

 

Sorj Chalandon Retour à Killybegs

 

 

 

 Article d'Anne-Claire sur Retour à Killybegs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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