Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 07:00

Sorj-Chalandon-Retour-a-Killybegs.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sorj CHALANDON
Retour à Killybegs
Grasset, août 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Ne te retourne pas Tyrone. Ne regarde plus rien. Referme ta vie sans bruit. La nuit. Ma rue. Mon quartier. Mes premières ivresses au loin. (…) L’odeur de Belfast, cet écoeurement délicieux de pluie, de terre, de charbon, de sombre, de malheur. Tout ce silence gagné sur le tapage des armes. Toute cette paix revenue. J’ai croisé mes pubs, mes traces, mes pas. J’ai poussé la grille du square où avait été érigé le mémorial au 2e bataillon de la brigade de Belfast. Le drapeau prenant le vent comme au mât d’un navire. Sur le marbre noir, la liste de nos martyrs ».
poster61r.jpg
Si l’histoire de l’indépendance irlandaise a laissé derrière elle quelques noms de héros (Michael Collins, Bobby Sands), Sorj Chalandon (prix Médicis et Albert Londres) préfère, lui, écrire sur les hommes qui en ont fait les heures sombres.

Ainsi, le personnage principal de Retour à Killybegs est ouvertement inspiré de Denis, ancien membre de l’IRA (Irish Republican Army), assassiné en 2006 pour avoir renseigné les services secrets anglais pendant près de 25 ans. Ce choix n’est pas un hasard puisque l’auteur a lui-même été un ami personnel du traître, rencontré à travers ses reportages en Irlande du Nord en tant que journaliste politique (Libé, Canard Enchainé).

 Retour à Killybegs est donc né d’une réelle déception amicale de l’auteur, qui tente à travers Tyrone de répondre à ses propres questions : comment et pourquoi un homme qui a consacré toute sa vie à la cause irlandaise finit-il par trahir son pays, ses proches et, par conséquent, lui-même ?

Si les raisons ne sont pas explicites, Sorj Chalandon a eu la bonne idée de laisser son personnage s’exprimer . Le roman s’apparente donc à un journal intime, un monologue intérieur où Tyrone Meehan se raconte lui-même : «  Un soir je me suis couché scout en culotte courte. Le lendemain au matin j’étais ce vieillard. Et entre les deux presque rien. Une poignée d’heures. Des odeurs de poudre, de merde, de tourbe de brouillard ».

C’est après une jeunesse héroïque, brisée par l’engagement, ainsi qu'une vie sacrifiée à l’IRA que survient le drame de sa vie. Cet accident transforme dès lors le combattant exemplaire en agent double, pour qui parler reste encore le meilleur moyen de sauver des vies : « mes mots ne tuaient personne, ne faisaient souffrir personne, n’envoyaient personne en prison ».

Le parti pris de Chalandon de laisser parler le traître amène peu à peu le lecteur à sympathiser avec lui.(malgré lui). Est-ce à dire qu’un traître sommeille en chacun de nous ? En tout cas, l’auteur réhabilite la figure mythique de Judas en lui rendant son humanité et sa fragilité à travers le regret et la peur : «  J’ai de la fièvre. Le jour tarde. J’attends toujours ce lambeau de clarté. J’ai froid de mon pays, mal de ma terre. »

L’écriture est nerveuse, les phrases sont courtes, à l’image de la brutalité et de la causticité du personnage. Tyrone raconte son histoire avec ses mots, nous fait entrer dans son intimité mais garde à ne  jamais tomber dans le pathétique. On peut penser à « l’écriture  blanche » (cf Blanchot) de Georges Perec dans W ou le souvenir d’enfance où celui-ci clame simplement qu’il n’a «  pas de souvenir d’enfance ».  Si cette neutralité peut être déconcertante, le lecteur pourra la voir plutôt comme une marque d’authenticité et de spontanéité de la part du narrateur.

J’avoue avoir été attirée par ce livre parce que j’aime l’arrière-plan de l’histoire (la Seconde Guerre mondiale, la partition de l’Irlande). J’avais quelques a priori avant de le commencer (un Français qui écrit sur l’Irlande ?). Pourtant, force est de constater que le lecteur n’est pas obligé d'être féru d’Histoire pour trouver à ce roman de l’intérêt. Car Retour à Killybegs traitre avant tout de la chute banale d’un homme ébranlé par la vie ; d’un homme fatigué de combattre la douleur de la  trahison. C’est un roman émouvant et touchant qui  établit un pont entre la fiction et réel, entre la petite et la grande Histoire.

Enfin, on appréciera ici que l’auteur n’ait pas adopté un point de vue trop manichéen sur l’Histoire : l’ IRA n’est pas seulement un groupe de méchants terroristes ni une bande de joyeux drilles utopiques ; les Black and Tans envoyés par Churchill ne sont pas que des bourreaux ni de vilains colons. Cette nuance est, je pense, originale puisqu’elle privilégie différents points de vue. Et, finalement, la guerre est vue par tous comme elle devrait l’être, c’est-à-dire (toute idéologie à part) comme un vaste gâchis de vies humaines.

 

 

Anne-Claire, A.S. Bib.-Méd. 2011-2012

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives