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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 07:00

Stephane-Levallois-Noe.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Stéphane LEVALLOIS
 Noé
Les Humanoïdes Associés,

Collection Tohu-Bohu, 2000




 

 

 

 

 

 

 

« Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ;
Mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. »
 
Évangile selon Saint Jean, Chapitre III : Verset 8
 
 
 

 

 

 

Noé, c’est l’histoire du désert. Sa force, son implacable vide mais aussi ses cris et sa tristesse.

Le dessin blesse la page, les angles sont aigus et les traits toujours intenses : il ne faudrait pas estomper ou dégrader, on perdrait toute la justesse, la vérité de ce qu’il nous conte. L'auteur a en effet été très marqué par le peintre viennois Egon Schiele. Ce carnet déroule le passé des dunes comme un voyage avec Noé tirant son arche, indifférent à tout, à toutes et à tous. Il avance, tel un homme desséché par le désespoir dans son scaphandre, sans mots ni gestes pour trahir ses émotions. On le sent seulement empli de ses pas qui semblent le mener vers le bout de sa quête. Mais lequel ?


Le voyageur solitaire traverse ainsi les chapitres et les vies de tous les autres personnages, qui paraissent communiquer entre eux. Pourtant aucun mot ne salit la scène, tout est dit en silence.


Un poème donne la parole au chapitre, comme une sorte de conclusion, et alors tout est encore plus vivant, plus riche de sens. Stéphane Levallois nous a donné un film muet où rien n’est exagéré et où les mots comptent autant que les images. Chacun a droit à sa page blanche, ils se complètent l’un l’autre mais conservent leur identité, leur puissance propre. Ils ne dépendent plus l’un de l’autre.
 
Noé nous guide donc, comme le vent. On assiste alors aux drames que cache le désert, lui qui efface si promptement toute trace qui aurait maculé le sable blanc de la page.
 
 
Première partie, « L’Arche » : Chapitre 2, « Les phares ».


Tout d’abord il y a cet homme, téméraire, seul et un peu aventurier, brutal qui tente de s’informer auprès de Noé. Il gesticule et agite son plan des phares du désert. Il est à leur recherche, il s’impatiente, il s’en va. Puis les trouve sans les trouver et reste interdit devant la seule partie qu’il en voit : les cages des filles
des vents.
 Levallois-Noe.jpg

Le poème nous apprend leurs noms et leur terrible paternité. Elles semblent d’ailleurs avoir hérité de leur père la faculté de se faire aimer et d’être capable tout aussitôt de terroriser à jamais. Notre aventurier préfère fuir.
 
« Il y avait Khamsiin, fille de Khamssin,
Le vent poussière qui en cinquante jours
Vieillissait les hommes d’autant d’années,
[…]
Il y avait Datouann, fille de Datou le vent parfumé
Aux milles senteurs qui pourrissait les chairs...
[…]
Malheur à ceux qui rendraient ces filles à leurs pères !!! »
 
Emprisonnées en haut de ces phares jaillissant du sable, on les sait tentatrices, cyniques et pourtant mélancoliques dans leurs regards. En essayant d’attirer les hommes par leurs corps offerts à la lumière sous leurs voiles, elles tentent de se libérer de leur cage. Comme les phares elles ont perdu la mer, leur liberté.

 

 

Chapitre 3, « Attention au départ »


Ce chapitre nous conte l’histoire vagabonde d’un ami du désert. Il tire sur tout ce qu’il voit et son seul but, semble-t-il,  est de toucher sa cible pour en faire un trophée. Ce chasseur indigène est toujours à l’affût, guettant une irrégularité sur l’horizon. On dirait qu’il participe à l’effacement de toute trace susceptible de salir le désert, d’en casser le rythme profond par des actions étrangères et inutiles. Il fait feu.


Ainsi s’en fut le contrôleur de la locomotive, qui finira comme les rails et sa propre dépouille, gagnée, grignotée par les sables sans qu’ils aient réussi à les dompter, à les coloniser. Morale : on ne dompte pas le désert.
 
 
Chapitre 4, « La Cathédrale Blanche »


Cet aviateur, on dirait Saint-Exupéry, on croirait l’avoir retrouvé avec sa croix autour du cou, échoué avec sa carcasse d’oiseau en fer-blanc sur la mer de sable. Recueilli par un peuple qui lui ressemble avec ses grandes voiles, prenant de la hauteur grâce à ses gigantesques échasses et aimant autant jouer des vents. On voit qu’il est possible de vivre en adéquation avec des coutumes ou des éléments naturels qui nous dépassent. Tout homme blanc n’est pas forcément considéré comme un corps étranger si ses idéaux et ses rêves se révèlent proches de ce que l’Homme peut faire de mieux et de plus beau.

Malgré cette cathédrale fragile et cet avion-Christ, aucune  influence de la religion dans le message que nous envoie par les airs Stéphane Levallois : la beauté, la vérité et la joie sont humaines, les Échassiers du Vent de l’Est n’ont rien et pourtant ils ont plus que ce dont on a besoin pour vivre.

Le poème est adressé à un Père : papa, Dieu ? On ne saura pas mais l’aviateur dorénavant à échasses nous fait comprendre qu’il a trouvé ce qu’il cherchait en volant. Il s’est enfin retrouvé et il ne partira plus.
 
« Père
Je n’atteindrai jamais Agadir
[...]
Je suis le protégé de la tribu de Bédouins
Du Ahr Ahrbi, Les Échassiers du Vent de l’Est.
[...]
Ils sont menteurs, mais prétendent que
La vérité suit le vent quand il tourne,
Ils m’appellent celui qui commande à L’Oiseau de Fer
 
Je confie ces pages aux grands vents du désert
Afin d’être sûr qu’un jour
Elles vous parviennent. »
 
 
Chapitre 5, « Chevalier Aklin »


Un enfant seul dans le reg joue avec son couple de scorpions. Est-ce lui, le Chevalier Aklin ?

En tout cas, ceci est un jeu, un jeu avec un seul gagnant qu’inventa Saint-Exupéry pour amuser ses enfants les jours d’orages.

" Il se jouait les jours de grands orages, quand, après les premiers éclairs le nuage était près de crever. L'épaisseur des branchages se change alors, pour un instant, en mousse bruissante et légère. C'était là le signal... Rien ne pouvait plus nous retenir ! Nous partions à l'extrême fond du parc en direction de la maison, au large des pelouses, à perdre haleine. Les premières gouttes des averses d'oragesont lourdes et espacées. Le premier touché s'avouait vaincu. Puis le second. Puis le troisième. Puis les autres. Le dernier survivant se révélait ainsi le protégé des dieux, l'invulnérable ! Il avait droit jusqu'au prochain orage, de s'appeler le Chevalier Aklin ".

Ce chapitre l’interprète comme ayant trait à l’histoire de l’Arche de Noé. On y voit le début de sa fabrication à travers les yeux d’un enfant qui pourrait donc devenir ce fameux Chevalier Aklin alias Noé, « le dernier survivant »,  « le protégé des dieux ».
 
 
 La première partie de ce carnet d’Histoires, de voyage est donc comme le tableau d’un univers qui jusque-là se maintenait à flot, toujours en équilibre, menacé mais pas encore instable : protégé par les Bédouins, le chasseur et les filles du vent, qui s’opposent à l’explorateur, et malheureusement très bientôt aux hommes de la guerre. Cependant un équilibre, c’est comme un homme, dirait Jean-Jacques Rousseau : c’est perfectible, mais cela peut l’être en penchant du bon ou du mauvais côté.
 
 
Deuxième partie, « Le Sillon »

Levallois-Noe-3.jpg 
On est témoin dans le premier chapitre du début de la fin de la beauté et de la majesté du désert. C’est l’arrivée des soldats espagnols de Franco qui vont tuer, piller et violer l’âme et le corps de l’étendue de sable mais aussi des ses peuples. Ils vont comme labourer, marquer, trancher la terre des Échassiers, d’où le titre de cette seconde partie.


Et même si ce Sillon, matérialisé par la trace que laisse Noé avec son Arche n’est pas le fruit pourri des Espagnols, il est tout de même la preuve du mal que font les gens à un pays qu’ils ne connaissent pas, qu’ils croient pouvoir se dispenser de respecter, et qu’ils traversent sans vouloir le comprendre.

La suite du livre muet est le résultat de toutes les rencontres entre les personnages de la première partie et les instigateurs de la destruction, du Sillon. Elles seront toutes meurtrières. Pourtant à la fin surgit l’espoir.

Ce n’est ni clair ni explicite mais c’est bien présent, palpable. On le sent. Tout est possible, on veut croire que l’agonie du désert n’a pas été en vain.

En effet, il y a toujours le Chevalier Aklin, et Noé. Qui pourrait-il y avoir d’autre après ce déluge ?
 
Anne-Laure, 1ère année Éd.-Lib.

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Published by Anne-Laure - dans bande dessinée
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