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10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 07:00

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Stéphane POULIN et Carl NORAC
Au pays de la mémoire blanche
éditions Sarbacane, octobre 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au Pays de la mémoire blanche a été écrit par  Carl Norac, le poète belge, et illustré par le Québécois  Stéphane Poulin. Entre album et bande dessinée, il est le fruit d’un travail de cinq années. Il est paru en octobre 2011 aux éditions Sarbacane en partenariat avec Amnesty International.

Des mains bandées et une phrase pour ouvrir l’œuvre : « Au début, c’est blanc dans ma tête ». Une chambre dans un hôpital rudimentaire, un corps bandé qui laisse deviner un visage animal. Le narrateur interne se nomme Rousseau et ne sait pas qui il est. Nous ne savons rien de lui et il n’en sait pas plus. C’est avec lui que nous découvrons la raison de son amnésie. Un policier lui explique qu’il est un chien qui a été victime d’un attentat. Sorti de cet hôpital sombre et rudimentaire, il doit se découvrir et comprendre la ville dans laquelle il se trouve.

Il reste dans sa solitude et ses questionnements face aux nombreux hauts murs de cette ville aux allures de prison. Qui est-il et quelle est cette ville ? Nous ne connaîtrons pas le nom de cette cité hostile aux murs élevés qui renforcent l’atmosphère oppressante. Le seul élément qui pourrait raccrocher la ville à un territoire réel s’avère être le billet de 300 lei remis par les policiers qui l’ont interrogé à son réveil. Le leu, lei au pluriel, est la monnaie roumaine. Faut-il voir un rapprochement avec son histoire ?

POULAIN-et-NORAC-Au-pays-de-la-memoire-blanche-2.jpgC’est lorsqu’il retrouve son appartement vide qu’il découvre ses instincts et la violence de ce monde auquel il a appartenu : « Bienvenue chez moi ! ». On le voit visiter ce qui a été chez lui et qui doit être de nouveau son domicile. Le courrier, les chaussons, la décoration et toutes ces choses figées le mènent vers un moi qu’il ne connaît pas, en contradiction même avec ce que le policier patibulaire lui a affirmé. Il est une momie sous un bandage. « J’aimerais arrêter d’être invisible. J’observe mon reflet dans un seau d’eau. Ah, me voilà, faciès à la Ramsès ! Assez flou. Flou, c’est déjà ça ». La nuit tombe et les balles fusent. Pas un signe de panique : « Est-ce que les gens jouent à se manquer ? Ou sont-ils éduqués à mourir en silence ? » . Les nuits succèdent aux jours avec leur lot de tueries : les chats perdent leurs rêves. Ce conflit est pesant, oppressant. Il semble être installé dans tous les murs de la ville qui en portent les stigmates. La folie et le mutisme se sont emparés des habitants.

Sans souvenir, sans identité, l’animal au visage bandé sait que sa nouvelle vie a un but : « Au fond de moi, je sais que je ne reviens pas vers ce monde sombre pour ne rien troubler ». Ce n’est pas une sensation, les murs s’érigent d’eux-mêmes à une vitesse déconcertante. Ils sont étranges, Rousseau ne s’avoue pas vaincu et s’enfonce dans l’un d’eux avec vigueur. Il réussit à le traverser : « Le mur ne peut rien. J’ai passé l’épreuve de la terre ». Cette traversée le mène un peu plus vers son histoire grâce à un passeur au regard blanc qui le fait naviguer sur une barque à la rencontre d’un père qu’il ne reconnaît pas. C’est décidé, il va sauver cette ville, même si désormais il doit compter sur les chiens de meute pour lui rendre la tâche plus impossible qu’elle ne l’est déjà. Il réussit à montrer la voie aux âmes errantes de la ville : « ce mur ne vaut que le poids de la peur ». Le mur est passé et la rumeur enfle, la foi gagne les victimes de cette mascarade et traverse ces obstacles de toutes parts. Rousseau prend le métro vers une nouvelle vie. Il est temps pour lui d’ôter ses bandages.
Poulain-et-Norac-Au-pays-de-la-memoire-blanche-03.jpg
Cet album est le fruit de cinq ans de travail et révèle une palette sombre et une narration grave. L’histoire de Rousseau semble réaliste et tellement lointaine à la fois. D’une part la personnification rend possible la transposition à des situations réelles, actuelles ou passées. C’est un élément qui renforce le caractère tragique de l’histoire. La méconnaissance qu’a le personnage de lui-même est magnifiquement représentée par des détails troublants et le manque de texte. Celui-ci est blanc sur noir à l’image de sa mémoire. La disposition des planches ajoute à l’oppression déjà causée par le peu d’éléments dont dispose le lecteur. En effet, elles révèlent de grands vides et sont encadrées d’un liséré blanc disposé sur un fond noir. Le réel se confronte aussi à l’irréel dans la pensée de Rousseau, ce qui nous plonge dans un sentiment de désarroi. Nous sommes pendus à ses rêves insensés qui forgent pourtant sa foi et le construisent de nouveau.  Les images sont crues et les bandages sur le visage de Rousseau rendent ses expressions énigmatiques rajoutant à l’inquiétude que nous éprouvons.

J’ai été charmée par cet album par la dualité qu’il présente entre concret et abstrait. J’ai aussi trouvé que le sentiment d’oppression était merveilleusement dessiné et que le travail d’écriture s’articulait parfaitement avec le style graphique. Au-delà de son esthétique il nous mène au questionnement comme si, nous aussi, nous avions une « mémoire blanche ».



Laetitia, AS bib.-méd. 2011-2012

 

 


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Published by Laetitia - dans bande dessinée
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