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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 07:00

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Stephen MARLOWE

Octobre solitaire : les derniers jours d’Edgar Allan Poe

The Lighthouse at the End of the World : a Novel

 éd. Ann H. Marlowe, 1995,

traduit par Dominique Péju

Paris, Gallimard (Folio, 3545), 2001

1ère édition française Paris, Michalon, 1997

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À la fin de sa vie, Edgar Allan Poe a disparu pendant cinq jours. Retrouvé devant un pub de Baltimore le 3 octobre 1849, alcoolisé et désorienté, il perd connaissance et meurt quatre jours plus tard à l’hôpital. Dans Octobre solitaire, Stephen Marlowe tente d’élucider ce mystère à travers une fiction puisant dans la vie et l’univers de Poe. L’auteur excelle à reconstituer l’atmosphère si particulière à l’œuvre de l’écrivain américain. En associant faits réels et références à l’œuvre de Poe, Marlowe tisse un récit mêlant réalité et imaginaire, association des contraires. Le résultat est un véritable puzzle où des histoires différentes mais proches se mêlent, se confondent, se répondent en miroir. Marlowe rompt régulièrement la linéarité du récit et joue à nous perdre en multipliant les points de vue, les références, les liens et les incohérences. La rationalité n’a pas sa place ici.

    

Marlowe fait tout pour donner l’impression que Poe écrit, à la manière d’une autobiographie, le récit devenant même un ouvrage écrit par Poe. L’auteur utilise le genre de la biofiction[1], une œuvre hybride mêlant biographie (faits réels) et fiction. Ce type de récit peut parfois tenter de répondre à une partie mal connue de la vie du sujet. Ici, en l’occurrence, la disparition étrange de Poe fournit une matière idéale. Le complément du titre original, « a novel », souligne la mise à distance de la réalité. On pourrait parler, pour cet ouvrage, d’une biofiction à plusieurs niveaux en raison de ces fragments d’histoires parallèles.

 

 

 

Une biofiction…

 

Edgar Allan Poe (1809-1849), écrivain américain prolifique, est reconnu pour avoir touché à de nombreux genres littéraires (notamment la critique, le conte, la poésie, le roman). Il est considéré comme l’inventeur du roman policier et un maître de l’imaginaire, pionnier s’opposant au goût américain alors fondé sur la morale et les valeurs religieuses.

 

Plus de la moitié de l’ouvrage est fondée sur la vie de Poe, avec de nombreuses références à des événements datés ou datables, des sentiments vérifiés par les écrits et les correspondances de Poe, rendant le récit vraisemblable. Marlowe revient sur l’enfance de Poe, orphelin très tôt et élevé par le couple Allan – d’où Edgar « Allan » Poe – tandis que son frère Henry est élevé par leur grand-père et la fille de celui-ci, Maria Clemm, mère de Virginia qu’Edgar épouse en 1836. L’auteur retranscrit leur idylle et la maladire de Virginia qui meurt à l’âge de vingt-quatre ans, tout comme le frère et la mère d’Edgar.

 

Sans revenir sur la biographie complète de Poe, ce dernier est l’auteur de nombreux contes et poèmes, comme Manuscrit trouvé dans une bouteille (1833), Double Assassinat dans la rue Morgue (1841), Le Chat noir (1843), Le Corbeau (1845) qui le rend célèbre et dont il fait plusieurs lectures dans les soirées huppées de New York, comme cela est relaté dans l’ouvrage. Il a également été critique et a rédigé de nombreuses chroniques pour des revues littéraires en pleine expansion aux États-Unis (comme  le Southern Literary Messenger de Richmond, le Burton’s Gentlemen Magazine de Philadelphie entre autres). Enfin, il fait partie des cercles de personnalités influentes de la littérature contemporaine comme Washington Irving, Charles Dickens, Rufus Griswold, l’exécuteur testamentaire de Poe.

 

Via le récit de Marlowe, on suit l’évolution de la carrière de Poe et de sa notoriété (des personnages le reconnaissent dans la rue, il est acquitté par un juge car il est l’écrivain Edgar Allan Poe…). De même, les éléments moins « glorieux » comme sa précarité, ses conquêtes, sa tendance à boire sont très présents. La description est quasiment celle d’un artiste maudit, un génie habité par la folie. Le diagnostic établi lors de son séjour à l’hôpital précédant sa mort a d’ailleurs été le delirium tremens, un « état grave associant un délire, des hallucinations, des tremblements généralisés, une angoisse extrême. Il survient chez l’alcoolique chronique lors d’une privation d’alcool ou, au contraire, d’une ivresse aiguë »[2]. Par l’usage de la première personne, le récit basé sur les faits ressemble souvent à une autobiographie et plonge le lecteur dans la personnalité complexe de Poe, telle qu’elle a été relatée par ses contemporains. L’instabilité et le questionnement constant sur ses actions habitent l’ouvrage pour ressusciter, en quelque sorte, Edgar Allan Poe. Le récit apparaît comme une quête sur lui-même, à la limite de l’écriture de soi ou de l’introspection. On pourrait, parfois, parler d’introspection fictionnelle.

 

 

 

…à plusieurs niveaux

 

Si la biofiction est un genre hybride, cet ouvrage serait plutôt un hybride composite, tel qu’on en trouve dans les enluminures et livres de monstres médiévaux et modernes. Si Marlowe fait débuter sa biofiction en 1831 et la termine en 1849, tout n’est pas si simple, ni linéaire. L’ouvrage se compose, en effet, de plusieurs histoires fragmentaires se greffant sur la principale, la vie décousue de Poe, biofiction principale d’Octobre solitaire.

 

L’ouvrage se compose de cinquante chapitres, tous introduits par une épigraphe tirée de l’œuvre de Poe. Les œuvres les plus citées (sur trente-cinq) sont Bérénice, Manuscrit trouvé dans une bouteille, et Marginalia (un recueil de notes écrites par Poe dans les marges de livres et d’articles, paru dans diverses revues américaines entre 1844 et 1849). L’ensemble de ces chapitres forment un cycle mais ne se suivent pas tout à fait – il arrive fréquemment de sauter d’une histoire à l’autre –, se suivant par intermittence. Seulement, ces différents récits ont une logique interne et finissent par se confondre.

 

Le premier chapitre nous introduit directement dans un récit en cours, qui aurait débuté bien avant. Alors que nous retrouvons Edgar Allan Poe sur un bateau vapeur, un premier contact « hors récit » s’établit avec le lecteur :

 

« Je m’interroge ; ai-je commencé ce récit par le début ou vers l’extrême-fin ? Ce sont les deux options possibles et elles s’excluent mutuellement, ainsi le problème devrait être facilement résolu. Mais, plus j’y réfléchis, plus je sens à quel point la réponse n’est pas évidente. J’ai débarqué à Baltimore le 28 septembre 1849 au soir. Je ne devais jamais voir l’année 1850, ni même le mois de novembre 49. N’est-il pas dès lors évident que le début que j’ai rédigé ne puisse être que très proche de la fin ? Et cependant j’ai employé le mot “récit”, voulant signifier ainsi qu’il ne s’agit pas de divagations autobiographiques. Non, ces pages sont plutôt une tentative pour rendre compte des cinq jours pendant lesquels j’ai disparu […]. Mais alors, dans quelle mesure le début et l’approche de la fin s’excluent-ils mutuellement ? »[3]

 

Nous nous trouvons donc au début des fameux cinq jours. Cette histoire en cours continue en sautant plusieurs chapitres. Ivre, Poe est emmené dans un entrepôt par des personnages louches dont le but est de fausser les élections en faisant voter quelques hommes sous plusieurs identités. Il devra voter sous trois noms différents : Phidias Peacock (« poe », en vieux norois, signifie « paon »), Thomas W. Frederick (un ami de Poe dont il a inversé le nom dans ses écrits pour en faire un personnage), et Auguste Dupin, le détective français héros de trois œuvres. Dès ce premier chapitre, on entre dans la confusion des identités. De plus, Monk, l’un des individus présents, raconte une aventure qu’il a vécue : il aurait détruit une idole avec un compagnon de voyage qui ressemble au frère de Poe… Le 3 octobre, jour des élections, Poe reçoit une brique sur le crâne. Le thème de la mémoire et de l’amnésie prend le dessus alors qu’il se prend pour Phidias Peacock (et évoque l’écrivain Edgar Poe). C’est le début d’une nouvelle histoire : il se rend à la fausse adresse qu’il devait donner pour l’élection, y rencontre une femme qui va ressurgir à plusieurs reprises dans l’histoire, sous des noms différents. Il s’agit de Nolie Mae Tangeri (jouant sur le latin noli me tangere, phrase qu’adresse Jésus Christ à Marie-Madeleine après la Résurrection (Jn XX, 17), qui signifie « ne me touche pas », entraînant un jeu dans le récit). Celle-ci le confond avec son frère Henry Poe et lui mentionne une aventure que celui-ci aurait vécue à propos d’un mystérieux Tesson sacré. Ce dernier est au centre de l’ouvrage mais pour en savoir plus, il faudra s’y reporter. Enfin, Poe/Phidias et Nolie Mae Tangeri se retrouvent devant le Gunner’s Hall, pub où Poe avait été ramassé et emmené à l’hôpital, scène qui se déroule sous leurs yeux.

 

La partie basée sur des faits commence au troisième chapitre. On retrouve Edgar Poe au début des années 1830 alors qu’il rejoint sa famille : sa tante, sa jeune cousine et son frère. Sans revenir sur ce qui a été présenté auparavant, Marlowe relie les éléments réels pour construire une biofiction vraisemblable sur Poe. Cette biographie recousue occupe près de la moitié des chapitres, et rejoint le premier chapitre (le débarquement à Baltimore et les élections) étant donné qu’il s’agit toujours de la vie de Poe. Ce dernier aurait embarqué à Norfolk afin de régler ses affaires avant de rejoindre son amour d’enfance, Elmira Royster, pour l’épouser. Ces faits sont également relatés par Marlowe. Cela forme donc déjà une première boucle.

 

En miroir de cette histoire, un des héros de Poe, Thomas W. Frederick, part à la recherche de l’assassin de sa famille qui a volé une caissette contenant des tessons sacrés… Les personnages se croisent et assistent à la même scène devant le pub Gunner’s Hall, mais de l’autre côté. Ils se confondent également car Thomas W. Frederick devient Phidias Peacock et prend la suite de cette histoire.

 

Enfin, un autre récit occupe plusieurs chapitres. Il s’agit d’une fiction totale sur Edgar Allan Poe, et la focale change : la narration devient externe. Il est à Paris avec Alexandre Dumas pour rejoindre son frère Henry. Dumas est occupé par les représentations de sa pièce La Tour de Nesle (1832), qui raconte l’histoire de frères jumeaux se rejoignant à Paris – tout comme les frères Poe qui se ressemblent beaucoup chez Marlowe. Dans la pièce, la Seine rejette des cadavres. Or, Henry est laissé pour mort, ou du moins disparu. Afin de le retrouver, Dumas amène Edgar chez le détective Dupin. Celui-ci le conduit chez le comte di Tangeri dont la fille n’est autre qu’une seconde Nolie Mae Tangeri, alors nommée Maia. Le comte l’hypnotise, on apprend qu’Edgar est en train d’écrire une histoire sur les Yaanek, une tribu de l’île malaise de Panchatan qui a sculpté une idole dans le morceau d’une comète. Cette idole aurait le pouvoir de suspendre certaines lois naturelles. Cependant, la détruire reviendrait à enclencher la fin du monde. Alors que le comte demande à Poe s’il y a quelque chose à voir avec le tesson trouvé chez Henry, Edgar disparaît matériellement sous ses yeux. Quelques chapitres plus loin, on le retrouve en direction d’un phare près de l’île de Panchatan, où il compte finir d’écrire ce récit sur la fin du monde. Le phare s’écroule, il perd son manuscrit, et se retrouve sur l’île pour agir lui-même dans l’histoire qu’il avait presque achevée. Il retrouve son frère, Maia, Monk.

 

Or, cette histoire est celle qu’il raconte au détective Dupin qui est venu le retrouver à l’hôpital après qu’il a été retrouvé devant le pub. La confusion règne : on hésite entre une histoire vécue et racontée par Poe et le récit de l’histoire qu’il avait commencé à écrire… Double confusion puisque cette conversation entre l’écrivain et son personnage est en fait racontée par le docteur Moran à sa femme. Ce dernier ne voit pas Dupin mais pense que Poe, dans le coma, parle tout seul une fois la chambre vide. La femme, Nolie/Maia, se trouve aussi dans l’établissement.

 

Fin et début du récit se rejoignent, comme le laissait entendre Poe via la plume de Marlowe.

 

 

 

La confusion, l’illusion

 

Cependant, cette logique interne reste assez complexe pour le lecteur. Marlowe cultive la confusion et excelle à nous perdre. Les aventures en elles-mêmes jouent sur l’enchevêtrement des références, l’illusion, ainsi que l’incohérence. D’abord, les personnages se mélangent, comme Edgar Poe et Thomas W. Frederick qui deviennent successivement Phidias Peacock ou Nolie Mae Tangeri qui porte plusieurs noms. Or, elle s’éteint en même temps que Poe au cinquantième chapitre, car elle n’était qu’un personnage de fiction. L’irréel rejoint le réel, tout se trouble. Le détective Dupin tente d’éclaircir cela en démontrant à Edgar les contradictions de son récit. Par exemple, il est à Paris pour retrouver son frère alors que celui-ci est décédé quelques chapitres auparavant (chronologiquement : la pièce date de 1832, Henry meurt en 1831). Autre exemple, Thomas W. Frederick vend la plantation familiale à un certain John Allan, le père adoptif de Poe, pour aller retrouver l’assassin. Cette vente devrait se situer au début du XIXe siècle mais Thomas se retrouve à Baltimore en même temps que Poe en 1849. De plus, le point de vue change entre l’interne et l’externe pour le personnage de Poe, parfois au sein d’une même histoire. D’autres personnages poursuivent la narration et vers la fin de l’ouvrage, on compte plusieurs narrateurs par chapitres.

 

Ensuite, certains chapitres se répondent entre eux. Par exemple, la scène du Gunner’s Hall que l’on voit des deux côtés. Ou encore un chapitre où Poe s’amuse à suivre un homme vêtu de la manière que lui jusque devant un bar, et au chapitre suivant il est suivi par un homme lui ressemblant et se réfugie dans un bar… D’autres éléments du récit se rejoignent, font référence à des histoires différentes, notamment à propos du fameux tesson. Le thème de la ressemblance et surtout du jeu de miroirs est assez présent, de même que le miroir en tant qu’objet : des miroirs chez Dupin, dans une maison close, ou encore Edgar qui se regarde et ne se reconnait pas. Son frère et lui sont dits très ressemblants, au point d’avoir chacun vécu la vie de l’autre (Henry voulait écrire et Edgar voyager, l’inverse se produit). Ce jeu du renvoi et de la multiplication des miroirs est à relier avec un autre objet mentionné plusieurs fois, le kaléidoscope. Jouet d’enfance que Poe décrit :

 

« À Londres, pour mon neuvième anniversaire, Frances Allan, ma mère adoptive, m’avait offert un kaléidoscope […] Seul, je restais assis pendant des heures à la fenêtre, donnant environ toutes les minutes un léger tour au kaléidoscope pour que les tessons de verre coloré se séparent avant de se rassembler pour créer sans cesse de nouveaux motifs. » (p. 218-219)

 

« Car je suis convaincu qu’un très léger mouvement de rotation du tube me permettra de voir une chose si étrange et si merveilleuse qu’elle dépassera tout ce que l’on peut attendre de tessons de verre reflétés par des miroirs. » (p. 514)

 

Il y a une focale (le kaléidoscope, le livre) par laquelle on peut voir de nombreuses images, histoires, voire mondes. Plusieurs histoires parallèles fusionnent en une seule. À nouveau, tout est lié et revient au tesson.

 

Enfin, cette thématique du miroir inversé s’accompagne d’autres jeux sur les couples antithétiques : le noir et le blanc, le réel et l’imaginaire, le rêve et la rationalité (celle de Dupin, la netteté du daguerréotype), la vie et la mort. Tous ces niveaux se mêlent jusqu’à former un tout composite. Où est la limite de la fiction ? On oscille sans cesse, comme sur un bateau instable.         

 

 

 

 Un jeu sur l’écriture

 

Le thème de l’écriture habite le récit de Marlowe. Il y a, d’abord, de nombreuses mentions sur la carrière de l’écrivain et des analyses littéraires faites par des personnages (Rufus Griswold, la femme du médecin). Dupin se moque de Poe qui lui raconte que sur l’île, il y a un château gothique : comme dans les œuvres dites gothiques ou germaniques avec lesquelles Poe s’est fait connaître. Le détective ajoute : « n’est-ce pas le rêve récurrent d’un écrivain ne parvenant à terminer son ouvrage ? »[4].

 

À plusieurs reprises, le travail de l’écriture est évoqué. Dans l’histoire basée sur la vie réelle de Poe, il est en train d’écrire son œuvre ultime, Eurêka. De même, dans l’histoire partant de Paris, il a commencé à écrire le récit sur l’idole des Yaanek et ne parvient pas à le terminer. C’est pourquoi il s’isole dans le phare, d’où le titre original de l’ouvrage : The Lighthouse at the End of the World. Comme cela a été déjà évoqué, c’est cette même histoire qu’il raconte à Dupin, via le docteur, via Marlowe. La mise en abyme est totale. En effet, il arrive fréquemment qu’on ne sache plus qui narre. Poe, de plus, parle avec ses propres personnages comme dans la longue conversation avec le détective Dupin sur les dix derniers chapitres. Dupin prend note de tout ce que lui dit Poe et s’ensuit un dialogue étrange, rapporté par le docteur à sa femme :


« Vous devez poursuivre votre récit, Edgar (…) Mais Poe dit : “Je ne suis pas sûr de le souhaiter.” Il y eut un très long silence, puis Dupin dit : “Est-ce parce que vous craignez que la fin puisse être quelque chose que vous préféreriez éviter ?” “Peut-être”, dit Poe d’une voix mal assurée. “Mais c’est votre histoire. C’est vous qui la racontez. Le dénouement dépend uniquement de vous. Allons, reprenez où vous vous êtes interrompu” »[5]

 

Poe apparait comme un démiurge contrôlant toute son et cette œuvre. Il apprend à Dupin qu’il sait tout ce qu’il a écrit, il souligne même qu’il l’a inventé : il est omniscient et omnipotent.

 

« Je fermai les yeux pour voir ce qui avait été perdu, et je vis des mondes à présent disparus, et des univers qui auraient pu être, si les événements avaient suivi un cours différent – je vis des mondes entiers avec leurs mers et leurs forêts  […] je vis toute leur histoire se dérouler devant moi, et, assistant à cette reconstitution, je compris toute chose »[6].

 

Le dernier chapitre présente sa mort. Le personnel hospitalier s’agite autour de son corps, une rencontre avec des journalistes est prévue. Mais Poe voit, entend et continue de parler à Dupin. Les réflexions quasi posthumes qui se font entre ce récit et la réalité du lecteur entretiennent cette impression, tout comme les nombreuses épigraphes tirées de Marginalia, le recueil de notes prises par Poe dans les marges. Or, la marge est la frontière d’une page, elle se trouve à la limite entre le texte et la bordure du livre, vers le monde réel. C’est un entre-deux, reliant deux entités : le réel et l’irréel, où les limites sont floues.

 

 

 

L’écriture comme vie

     

Le thème de l’écriture et celui de la vie et de la mort se rejoignent, donnant lieu à l’écriture comme vie.

 

Dès le début, Poe hésite sur la forme donnée au récit : « ai-je commencé ce récit par le début ou vers l’extrême fin ? ». Dupin écrit à Dumas que Poe lui a cité l’épigraphe suivante : « Je ne peux m’empêcher de penser que les romanciers pourraient prendre exemple sur les Chinois qui, s’ils bâtissent leurs maisons en commençant par le haut, sont suffisamment sensés pour débuter leurs livres par la fin »[7], et Dupin se demande ce qu’il a voulu dire par là. Les chapitres se rejoignent, le récit forme une boucle et commence par la fin : c’est l’idée de la vie comme cycle. Rien ne meurt, toute chose revient. C’est la théorie exposé dans l’ouvrage Eurêka, que Poe est en train d’écrire au milieu du livre. Cet ouvrage est présenté dans le récit et dans la réalité comme un livre de Vérités : Poe était intimement persuadé d’avoir découvert le grand secret de l’Univers[8]. Dans la présentation d’Eurêka, il souligne que ce qu’il « avance ici est vrai – donc cela ne peut pas mourir »[9] :

 

(expliquant à Thomas W. Frederick) « je prédisais comment j’allais révolutionner la science de la physique  […] j’expliquais avec une logique imparable que puisque Rien N’est, par conséquent Tout Est (et vice versa !) […] toute personne qui mourait ne pourrait manquer de revenir, que le retour était éternel, si la vie ne l’était pas »[10]

 

Le récit sur les Yaanek parle de fin du monde, mais il ne parvient pas à l’achever. Quand il se retrouve pris dans sa propre aventure, il vit les événements vécus par son frère comme s’ils n’avaient pas encore eu lieu, et s’interroge sur la suite à donner à ce récit. Il est fait mention à plusieurs reprises d’une « mer sans rivage » comme un récit sans fin, et de sable noir qu’il laisse filer entre ses doigts ; c’est l’idée du temps qui passe, mais le sable ne disparaît pas non plus.

 

À la fin, Dupin laisse tomber son stylo par terre car il n’a plus d’encre : l’histoire semble terminée. Seulement, Poe lui ordonne d’aller récupérer le tesson sur le corps de Maia/Nolie Mae mais celle-ci l’emporte avec elle « en rêve ». De même, Dupin conseille à Poe d’être plus avisé sur ses choix « la prochaine fois », comme s’il n’allait pas mourir. On peut alors considérer que Marlowe l’a ramené.

 

 

 

Conclusion

 

 La mise en abyme est complète, ce grand plongeon dans l’univers de Poe ne semble pas avoir de fin. En revenant sur ces cinq jours – le mélange des histoires parallèles – Marlowe dépasse le cadre de la mort. Les frontières entre Poe l’écrivain et Poe le personnage ne sont pas nettes, mais il n’est pas utile de chercher le rationnel dans cet ouvrage. Comme le souligne Poe « lui-même » à Dupin :

 

« Vous parlez (…) d’un rêve qui ressemble à la réalité, alors que j’ai vécu une réalité qui ressemble à un rêve »[11].

 

L’illusion, le rêve, l’imaginaire, la confusion, le doute sont retranscrits dans la veine de Poe. L’une des caractéristiques de son œuvre est, en effet, de semer la confusion :

 

« n’ai-je pas moi-même écrit en adoptant le point de vue de narrateurs troublés, pour brouiller les pistes et égarer mes lecteurs ? Des critiques n’ont-ils pas suggéré qu’en usant d’un tel artifice j’ai donné naissance à un nouveau type de récits germaniques ou gothiques, dans lequel l’absence de points de repères génère des effets macabres ? »[12]

 

La biofiction de Stephen Marlowe cultive ce trait pour l’effacement des frontières, jouant constamment sur le mélange entre réalité et fiction.

 

Le titre traduit, Octobre solitaire, est le nom d’une œuvre attribuée à Poe mais qui ne fait pas partie des œuvres certifiées authentiques. Une des épigraphes en provient, et renvoie directement au récit de Marlowe : « nous pénétrons dans un espace flou, où il est difficile de faire la distinction entre souvenir et hallucination »[13]. C’est aussi le titre que choisi le Poe de fiction pour l’ouvrage qu’il est en train d’écrire dans le phare (il y a donc un lien fort avec le titre original).

 

 

 

Quant au « vrai » auteur…

 

Stephen Marlowe, de son vrai nom Milton Lesser, est né en 1928 et décédé en 2008. Auteur prolifique, il a écrit de nombreux romans policiers, de science-fiction et d’autres biofictions, comme Christophe Colomb : mémoires (« avec la complicité de Stephen Marlowe », Paris, Seuil, 1987) pour lequel il a obtenu le prix Gutenberg 1988, ou encore The death and life of Miguel de Cervantes : a novel (New York, Arcade Pub., 1996). Comme son ouvrage et comme les œuvres de Poe, Marlowe cultive la multiplication des identités en écrivant sous plusieurs noms.

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Enfin, un autre ouvrage intéressant à mettre en parallèle d’Octobre solitaire : Baudelaire, une biofiction en bande dessinée de Noël Tuot et Daniel Casanave parue en 2008 aux éditions Les rêveurs (Montreuil), dans la collection « On verra bien… ». Plusieurs points communs attirent l’attention : Baudelaire est en train d’écrire son œuvre ultime mais ne parvient pas à l’achever, il meurt, revient sur terre et part pour une île, observe un paysage mystérieux comme Poe sur Panchatan, et s’exclame « Eurêka ! » quand il trouve la fin de son récit. Or, Baudelaire a traduit Poe en français…

          

 

 

Bibliographie

 

POE Edgar Allan, Histoires extraordinaires, Librairie générale française, 1972, 407 p. (« Le livre de poche »).

 

POE Edgar Allan, Le Dantec Yves-Gérard (éd.), Baudelaire Charles (trad.), Œuvres en prose, Paris, Gallimard, 1961, XIII-1165 p. (« Bibliothèque de la Pléiade », 2).

 

POE Edgar Allan, Menasché Lionel (trad.), Marginalia et autres fragments, Paris, Allia, 2007, 157 p.

 

 

Quelques liens 

 

http://www.poemuseum.org/  (Musée Poe de Richmond)

 

http://knowingpoe.thinkport.org/

 

http://www.eapoe.org

 

 

Lucie, AS-Bib

 

[1]. Le terme « biofiction » a été formé par Alain Buisine à l’occasion du colloque de Cerisy de 1990.

 

[2]. « Délirum trémens », http://www.chu-rouen.fr.

 

[3]. MARLOWE Stephen, Octobre solitaire : les derniers jours d’Edgar Allan Poe, Paris, Gallimard, 2001, p. 13-14.

 

[4]. Ibid., p. 465.

 

[5]. Ibid., p. 451.

 

[6]. Ibid. p. 492.

 

[7]. POE Edgar Allan, Menasché Lionel (trad.), Marginalia et autres fragments, Paris, Allia, 2007, p. 542

 

[8]. Ibid. p. 343 : Il va voir l’éditeur George P. Putnam pour lui présenter Eurêka : « Je racontais en bredouillant que j’avais écrit une explication totale de l’univers physique et spirituel (…) L’entreprise de monsieur Putnam, dis-je, pouvait abandonner tous autres travaux, peut-être de façon définitive, et se consacrer exclusivement à la promotion d’Eurêka » et le compare à la Bible. Poe voulait en faire publier plusieurs milliers d’exemplaires mais le premier tirage s’est élevé à 500.

 

[9]. POE Edgar Allan, LE DANTEC Yves-Gérard (éd.), BAUDELAIRE Charles (trad.), Œuvres en prose, Paris, Gallimard, 1961, p. 703.

 

[10]. MARLOWE Stephen, op. cit., p. 318.

 

[11].Ibid., p. 564.

 

[12].Ibid., p. 101.

 

[13]. Ibid., p. 535.

 

 

 

Edgar POE sur LITTEXPRESS

 

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 Articles de Marion et d'Inès sur les nouvelles policières de Poe.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Gabriel et de de Laurie sur Histoires extraordinaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

  Edgar poe Nouvelles histoires extraordinaires

 

 

 

 

 Article de Marie sur Le Chat noir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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