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16 août 2013 5 16 /08 /août /2013 07:00

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Tanguy VIEL
La Disparition de Jim Sullivan
Éditions de Minuit, 2013




 

 

 

 

 

 

 

 

Voir la Biographie de Tanguy Viel sur Babelio : http://www.babelio.com/auteur/Tanguy-Viel/2060

Interview de Tanguy Viel de passage à la librairie Mollat : http://www.dailymotion.com/swf/video/xyo2s0

 

 

Constatant la place de plus en plus importante que prennent les romans et romanciers américains dans le paysage littéraire français, Tanguy Viel a eu envie d’écrire un roman américain, qui pourrait avoir cette visée internationale que n’offre pas, selon lui, le roman français : « Les Américains ont un avantage troublant sur nous : même quand ils placent l’action dans le Kentucky, au milieu des élevages de poulets et des champs de maïs, ils parviennent à faire un roman international ». Il a donc vulu que l’histoire se déroule aux États-Unis et décidé d’utiliser les éléments caractéristiques, selon lui, du roman américain. Mais le point de vue qu’il a choisi est plutôt original puisque l’auteur se met lui-même en scène en tant que narrateur, racontant au lecteur le roman qu’il a écrit (La Disparition de Jim Sullivan), tout en proposant une analyse et des explications sur le choix d’utiliser tel ou tel élément, de raconter les choses de telle manière ; bref, sur tous les éléments qui font de son roman un roman américain, et par extension international. Ainsi, mélangées à l’histoire de Dwayne Koster, on trouve des explications, à la première personne du singulier, sur la construction du roman, son invention, tel un making-of révélant au lecteur comment l’auteur a imaginé et écrit cette histoire. Petit à petit, au cours du roman, l’analyse littéraire deviendra de moins en moins présente, laissant plus de place à l’histoire fictionnelle.

Ainsi, selon Tanguy Viel, certains éléments sont indispensables pour écrire un roman américain à succès, autrement dit « toutes ces choses que Dwayne avait lues mille fois dans mille romans américains ». Et il ne compte pas « déroger aux grands principes qui ont fait leurs preuves dans le roman américain ». Le ton est donné dès la quatriè^me de couverture :

 

« Du jour où j'ai décidé d'écrire un roman américain, il fut très vite clair que beaucoup de choses se passeraient à Detroit, Michigan, au volant d'une vieille Dodge, sur les rives des grands lacs. Il fut clair aussi que le personnage principal s'appellerait Dwayne Koster, qu'il enseignerait à l'université, qu'il aurait cinquante ans, qu'il serait divorcé et que Susan, son ex-femme, aurait pour amant un type qu'il détestait ».

 

En effet, dans tout bon roman américain, le « personnage principal, en général, est divorcé », et a « en général autour des 50 ans ». De même, « toujours un des personnages principaux est professeur d’université » « Un point très important du roman américain, l’adultère. C’est même une obsession du roman américain ». Ainsi, Susan Koster a une aventure avec Alex Dennis, un collègue de Dwayne, et Dwayne avec Milly, étudiante et serveuse. Même les noms ne sont pas choisis au hasard : « […] une serveuse aux Etats-Unis […]  si elle ne s’appelle pas Milly, alors elle s’appelle Daisy ». La vie des personnages doit croiser des grands événements de l’histoire du pays :

 

« C’est une chose dont on ne peut se passer en Amérique, la présence d’événements qui ont lieu en vrai comme la destruction des tours ou la crise financière ou l’intervention en Irak. Ce sont des choses qui doivent faire comme une onde de choc sur les personnages ».

 

Dans le cas de Dwayne ce sont l’assassinat de Kennedy en 1962 (« un jour qu’on trouve cité dans les romans américains […] le 22 novembre 1963 »), la guerre d’Irak en 2003. Concernant la structure du roman, il note entre autres choses l’importance d’« un sens aiguisé du détail », et des flash-backs, puisque « en matière de roman américain, il est impossible de ne pas faire de flash-backs […] »,

 

« y compris des flash-backs qui ne servent à rien, quand souvent il y a des pages entières sur la mère du héros ou le père du héros mort depuis longtemps, au point qu’on en arrive à oublier qu’on est dans le passé, et qu’alors, quand on revient au présent, on a l’impression que c’est le contraire, que c’est le personnage principal qui ne sert plus à rien ».

 

 Mais l’auteur-narrateur semble parfois tiraillé entre ses habitudes de romancier français et les standards du roman américain :

 

« J’ai souvent hésité pour savoir dans quel ordre raconter toute l’histoire, à cause des différents personnages qui la traversaient et donc les différentes lignes narratives qui finiraient par se recouper plus ou moins mais requéraient forcément la patience du lecteur. Mais je n’ai jamais douté que c’était comme ça qu’on écrivait un vrai roman américain, surtout si je voulais que ça fasse comme une fresque, ainsi qu’il est souvent écrit sur la quatrième de couverture […] ce genre de phrases tout à fait attrayantes qui expliquent le caractère international du livre ».

 

Mais au fond, il le reconnaît, il reste un écrivain français se livrant à un exercice de style :

 

« […] j’ai longtemps pensé que mon livre commencerait là-dessus […], à cause de plusieurs romans que j’avais lu qui commençaient comme ça. […] J’ai longtemps réfléchi à ce qu’un romancier américain aurait fait de ça […] »),

 

mais finalement il décide de faire à sa manière.

 

Comme il le dit lui-même,

 

« Après tout, même si j’ai regardé vers l’Amérique tout le temps de mon travail, je suis quand même resté un écrivain français. Or ce n’est pas dans notre habitude à nous, Français […] ».

 

 

Concernant le style de l’auteur, notons qu’il utilise différents points de vue pour raconter l’histoire. La plupart du temps on en sait plus que les personnages puisque le narrateur de l’histoire est l’auteur lui-même, il révèle ce qui va se passer (narrateur extérieur et omniscient). Par exemple : « Et nous depuis longtemps on savait que c’était vrai ». Parfois on en sait moins, comme quand on nous raconte la scène à travers les yeux de l’agent du FBI, qui n’entend que des bribes de conversation.

L’auteur-narrateur introduit à plusieurs reprises des éléments, disant qu’ils n’arriveront que plus loin dans le roman. Par exemple il introduit Lee Matthews mais dit que

 

« […] ce n’est pas le moment de parler de Lee Matthews dès lors qu’il arriverait bien plus tard dans l’intrigue, ainsi qu’il se fait dans ce genre de livres, que certains personnages arrivent bien plus tard dans l’histoire ».

 

L’auteur-narrateur révèle aussi ce qui se passera plus tard dans l’histoire (« et c’est ce qui arriverait. Plus tard dans mon livre, c’est ce qui arriverait. »), ou ce qui n’arrivera pas (« Mais bien sûr ce n’était pas ce qui arriverait »).

Parfois l’auteur-narrateur semble découvrir son roman, comme si ce n’était pas lui qui l’avait écrit et inventé :

 

« Je n’ai pas écrit tout ça dans mon roman. C’est seulement que j’ai dressé des portraits de mes personnages pour mieux les comprendre […]. J’ai fait des fiches. C’est comme ça que j’ai su des choses sur Johannes Koster […]. C’est comme ça que j’ai découvert, par exemple aussi, […] ».

 

Notons aussi que l’auteur utilise des phrases plutôt longues, pouvant aller jusqu’à une demi-page, utilisant de nombreuses virgules pour juxtaposer des morceaux de phrases.

 

Avant de faire un résumé de l’histoire, voici une brève présentation des principaux personnages :

 

– Dwayne Koster : 50 ans, (ancien) professeur de littérature à l’université

– Susan Fraser/Koster : son ex femme

–  Alex Dennis : (ancien) collègue de Dwayne à l’université, en couple avec Susan

–  Milly Jartway : (ancienne) étudiante de Dwayne, serveuse pour payer ses études

– Lee Matthews : oncle de Dwayne, antiquaire à Chicago

– Enfin, il est nécessaire pour comprendre l’histoire de savoir qui était Jim Sullivan – puisqu’il a réellement existé – car il tient une place importante dans le roman (« la raison de ce livre c’est Jim Sullivan »). C’était un chanteur américain, disparu sans laisser de traces en 1975, au Nouveau-Mexique. Sa voiture a été retrouvée non loin du désert, vide. Pour certains, il aurait été enlevé par des extra-terrestre, pour d’autres victime d’un règlement de comptes entre mafias locales. Le mystère sur sa disparition n’a jamais été élucidé. L’auteur-narrateur nous révèle que c’est la fascination de Dwayne Koster pour Jim Sullivan qui a donné le titre du livre :

 

« […] ça reste une énigme la disparition de Jim Sullivan, une énigme qui bien sur fascinait Dwayne Koster, sans quoi je n’aurais pas intitulé mon livre La Disparition de Jim Sullivan ».

 

 

 

L’histoire se déroule dans le Michigan, à Détroit et à Chicago. C’est dans le deuxième chapitre que nous faisons connaissance avec le personnage principal, Dwayne Koster, dans les faubourgs de Detroit, dans le Michigan (« C’est la première scène de mon livre […] »). Installé dans sa Dodge Coronet devant la maison de son ex-femme Susan, en train d’observer ce qui s’y passe à travers les rideaux. À partir de là, des flashbacks permettent de connaître le passé de Dwayne, depuis l’arrivée des premiers Koster en Amérique, son enfance, sa rencontre avec Susan, avec Alex Dennis, et surtout comment ils en sont arrivés à se séparer : elle a eu une aventure avec Alex Dennis, et lui a une aventure avec une de ses étudiantes, Milly Hartway.

À la demande de Susan, Dwayne quitte la maison, sans même chercher à discuter. Il va voir son oncle Lee Matthews à Chicago, qui lui prête son chalet dans la forêt, près du lac Huron, au nord du Michigan. Milly finit par lui trouver un travail au vidéoclub en face du café où elle travaille. Il l’accepte à contrecœur mais ne s’y sent pas à sa place : « S’il arrive qu’on se retrouve à l’opposé de son existence, se disait Dwayne lui-même, alors j’ai trouvé le point exact […] » (p. 89).

Un jour, il surprend Milly en train de tourner dans un film pornographique avec le patron du vidéoclub. Au lieu de chercher à s’expliquer avec elle, il s’éloigne sans bruit, va acheter un bidon d’essence et met le feu au vidéoclub. C’est ainsi qu’à la fin de l’été 2001 il est interné dans un hôpital psychiatrique sur avis des juges, considéré comme dément par les médecins. Il finit par ressortir, et se remet à boire.

Quand Ralph lui apprend que Susan a déménagé et refait sa vie avec Alex, Dwayne se jure de la reconquérir. C’est là qu’on retrouve Dwayne installé au volant de sa Dodge, non loin de la maison de Susan, observant ce qui se passe à l’intérieur. C’est alors qu’il repense à ce que lui a dit son oncle Lee :

 

« Mais s’il y a un problème que tu n’arrives pas à résoudre, […] tu peux compter sur moi. Même, je veux dire, […] si un jour tu as un problème de personne, je peux m’en occuper, insistait Lee, c’est-à-dire  […] faire en sorte que le problème s’évanouisse […] » (p. 76).

 

Il va donc le trouver dans son magasin d’antiquités à Chicago. Celui-ci accepte de s’occuper d’Alex en échange d’un service : il s’agit d’ « Irak », de « dollars », de « cargaison » et de « Baltimore ». On n’en saura pas plus à ce moment-là car la scène est racontée du point de vue de l’agent du FBI présent incognito dans le magasin, qui ne perçoit que quelques bribes de conversation. En fait, il est question du pillage par les locaux des objets patrimoniaux dans les musées et sites culturels pendant la guerre en Irak, en 2003. On soupçonne en effet un pillage organisé, à l’échelle internationale, destiné à alimenter un trafic d’objets archéologiques, notamment aux États-Unis où plusieurs pièces referont surface. Lee Matthews est bien sûr impliqué dans ce trafic de grande ampleur. Il envoie Dwayne à Baltimore afin de réaliser une transaction financière et récupérer les antiquités.

Pendant ce temps, les hommes de main de Lee tabassent Alex Dennis. Sur le chemin du retour, Dwayne remarque qu’il est suivi. Il s’arrête sur une aire de repos, et tandis que l’homme s’approche doucement de lui, il attrape sa crosse de hockey et le frappe jusqu’à la mort. Ce n’est qu’après qu’il remarque la plaque du FBI accrochée à sa ceinture. Comme prévu, son oncle Lee refuse de le couvrir. Il sait alors qu’il n’a plus rien à perdre et décide donc de garder les antiquités, de les cacher et de disparaître de la circulation.

Après avoir enterré les caisses dans le jardin de son ex-femme, il remonte dans sa voiture et roule jusqu’à la nuit, jusqu’au « Nouveau-Mexique puisque, c’est clair depuis longtemps, la raison de ce livre c’est Jim Sullivan ». Nous sommes en mai 2003 et Jim Sullivan prend la direction du « désert craquelé ». Mais voilà, « Dwayne Koster […] n’est plus dans le monde normal », et ce depuis bien longtemps, et « […]  dans son cerveau ça […]  a cogné bizarrement ce matin-là […] ». Obéissant à « la voix à l’intérieur de lui », à sa « pensée négative »,  il se met à accélérer de plus en plus, puis freine brusquement. Mais il est trop tard et la voiture plonge dans le vide. Scène finale : l’aube naissante, la voiture écrasée sur le sol du désert. Dwayne en sang voit une silhouette s’approcher : c’est Jim Sullivan qui « lui dit qu’il peut venir […] avec lui dans le désert ». Dwayne se lève et le suit, et ils disparaissent dans le lointain. « Et puis voilà, c’est l’Amérique ».

 

Ce roman est bien une sorte de fresque littéraire et historique de l’Amérique, depuis l’arrivée des premiers Européens sur la côte Est des États-Unis (Nouvelle-Angleterre), jusqu’en 2003 et la guerre en Irak, en passant par des moments importants tels que l’assassinat de Kennedy le 22 novembre 1963, ou les événements du 11 septembre 2001. Il va même jusqu’à parler de l’élection du premier président noir, Barack Obama, qui aura lieu en 2008. On note aussi l’omniprésence des grandes œuvres et grands auteurs américains. Ainsi, Dwayne Koster lui-même enseignait la littérature, « la littérature américaine bien sûr. Il avait même tenu une thèse remarquée sur l’influence de Moby Dick dans le roman contemporain ». Il est d’ailleurs fait plusieurs fois référence à Moby Dick, ainsi qu’à « un baleinier de Nantucket ». Dans le coffre de sa voiture, on peut trouver un exemplaire de Walden ou la vie dans les bois, de H. D. Thoreau. Alex Dennis, collègue de Dwayne, était quant à lui spécialiste de la beat generation, et citait « Jack Kerouac ou bien William Burroughs ». Sont aussi évoqués dans le roman Whitman, Emerson et William Faulkner. Et, plus proches de nous, Thomas Pynchon, Don DeLillo, Jim Harrison, Laura Kasischke, Joyce Carol Oates, Richard Ford, Alice Munro, Philip Roth.

 

Tanguy Viel met en scène l’écriture de son roman et l’histoire de Dwayne Koster, sur fond sonore de Jim Sullivan. Sa construction plutôt inhabituelle fait de ce roman une sorte d’OVNI – comme l’a chanté Jim Sullivan – littéraire, tout à la fois un roman français et un roman américain, un road-movie, et un essai sur la littérature, soulignant en quoi l’origine géographique ou le genre qu’on associe à un livre peuvent être réducteurs, amenant avec eux bon nombre de clichés, d’éléments nécessaires à ce que ce roman soit classé dans telle ou telle catégorie...

 
Delphine, 1ère année Bibliothèques 2012-2013
 

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