Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 07:00

Jiro Taniguchi Furari


 

 

 

 

 

 

TANIGUCHI Jirō
(谷口 ジロー)
Furari
(ふらり)
Traduction
Corinne Quentin
Casterman, 2012
(édition originale : 2011)


 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur

Jiro-_Taniguchi.jpgTaniguchi Jirō, né en 1947 au Japon, est l'un des mangakas les plus appréciés de la critique française. En 2003, son œuvre Quartier lointain est primée au festival d'Angoulême, ce qui est une première pour le manga en France. Bien que les bandes dessinées de Taniguchi relèvent sans conteste des codes graphiques et narratifs du manga, son trait et ses histoires se rapprochent par beaucoup d'aspects de la bande dessinée franco-belge, ce qui explique peut-être en partie son succès en France, auprès d'un public qui n'est pas nécessairement familier des mangas. Il confie lui-même que son travail a peut-être été plus influencé par des artistes occidentaux que japonais.

Une grande partie de la production de Taniguchi est disponible en France aux éditions Casterman, au sein de plusieurs collections, comme « Écritures » et « Univers d'auteur ». Cela met en avant les caractéristiques d'écriture de ses bandes dessinées plutôt que leur provenance géographique, ce qui est appréciable. En effet, les collections de bande dessinée de Casterman mêlent des œuvres provenant de différents pays et relevant de styles très divers. Les œuvres de ces collections ont tendance à être denses tout en se composant de peu de volumes, ce qui fait qu'elles relèvent peut-être plus de ce que l'on qualifie de roman graphique que de ce que l'on entend en France sous le terme générique de bande dessinée.

Le travail éditorial de Casterman peut être salué pour la cohérence de leur catalogue ainsi que le choix des titres qui y sont proposés. Tandis que le manga est encore souvent mal considéré par beaucoup en France, Casterman a su introduire des auteurs plus en marge qui auront su parler à des personnes qui n'étaient a priori pas des cibles évidentes pour le marché du manga en France. Mais c'est peut-être là aussi que se trouve la limite de Casterman ; ils semblent tracer une frontière entre des mangas grand public et des publications de qualité, ce qui peut rendre leur démarche un peu élitiste. En outre, le choix du sens de lecture français dans leurs œuvres peut laisser perplexe et même causer des problèmes, comme le mauvais sens de la fermeture des kimonos dans Furari. On peut également regretter l'absence de notes pour éclaircir certains points culturels. Néanmoins, leur catalogue vaut la peine d'être consulté et les grands formats sont fort appréciables.

Les œuvres de Taniguchi, dont une grande partie sont des one-shots, traitent de sujets du quotidien et la promenade y occupe une place non négligeable.  L'Homme qui marche,  Le Gourmet solitaire, ou encore Le Promeneur exploraient le thème de la marche, est c'est encore le cas dans Furari, manga paru en France l'année dernière. Taniguchi y retrace les promenades dans Edo d'un retraité qui mesure systématiquement les rues et les allées. Cet homme s'inspire de la figure de Tadataka Inō, ancien géomètre et cartographe ayant vécu au début du XIXème siècle, à qui l'on doit la première carte moderne du Japon. Taniguchi lui rend dans Furari un très bel hommage tout en nous permettant de pénétrer un peu dans l'univers de cette personnalité singulière.


furari05.jpg
 

 

L'œuvre

Furari signifie « au gré du vent », ce qui résume parfaitement l'œuvre et l'état d'esprit de son protagoniste, qui se laisse porter là où ses pas le mènent. Ce manga se compose de quinze histoires qui ont chacune pour titre le nom de l'élément principal autour duquel gravite le chapitre. Chacune d'entre elles peut être lue comme un récit indépendant mais peut également être perçue comme une partie d'un cheminement que constitue l'ensemble du livre. Il s'agit aussi bien de petites balades que d'une longue promenade. Il n'y a rien d'anodin à ce que l'oeuvre commence au printemps, pour se terminer en hiver, retraçant ainsi un parcours qui s'étend sur un an. Taniguchi prend soin de représenter l'évolution des saisons à travers des éléments du paysage, comme les cerisiers en fleur du printemps, le ciel étoilé et les lucioles de l'été, ou encore les neiges hivernales. Le Japon présente la particularité de segmenter l'année en différentes traditions et festivals, ce qui est également dépeint dans Furari. Le promeneur boit du saké sous les cerisiers avec sa femme pour le Hanami, il va ramasser des coquillages et observe la lune depuis une barque en été. Des légendes du folklore japonais nous sont contées comme celle du lapin qui fait du mochi sur la lune, ce qui participe à l'élaboration d'une atmosphère japonaise. Cela n'a en rien une visée pittoresque, puisqu'il s'agit d'une œuvre originellement adressée à un public japonais. Ces détails contribuent au contraire à l'authenticité de cette représentation du Japon passé.

Taniguchi ne se contente cependant pas de dépeindre des événements récurrents dans la vie des Japonais, il tente d'en saisir l'essence tout en se servant de certains aspects pour créer une expérience singulière. Cela est particulièrement flagrant dans un passage qui prend place durant le Hanami. Le protagoniste, ivre, a l'impression d'entendre la voix du cerisier, puis, alors qu'il s'endort, il aperçoit tout ce que le cerisier a pu observer durant sa longue vie. Cela est mis en scène à travers des cases tout en largeur qui se suivent de manière régulière mais dont la hauteur varie selon ce qui est représenté. Ce type de découpage est très commode pour évoquer le passage du temps à un même endroit. De plus, ces cases très minces et étendues ne sont pas sans évoquer des plans panoramiques, ce qui met en avant le paysage qui s'offre à nos yeux. Cette expérience, entre le délire, la rêverie et la rencontre mystique nous invite avec poésie à prendre le temps d'observer ce que la nature a à nous offrir ainsi que le passage du temps, ce qui est peut-être l'un des messages que recouvre l'observation des cerisiers en fleur, phénomène à la fois éphémère et régulier. Le protagoniste ne s'est pas contenté de tomber ivre mort comme tous les autres hommes venus admirer les cerisiers, il est entré en communion avec la nature, à sa manière.

Furari-06.jpg

L'idée de communiquer avec la nature et de ne faire qu'un avec elle est un motif récurrent dans Furari. Le promeneur ne se contente pas d'observer le cadre dans lequel il se promène de manière passive, il se fond en lui, et cela par un procédé en particulier. Ce n'est pas par hasard que plus la moitié des histoires portent le nom d'un animal. Le promeneur aime regarder les créatures qui peuplent la nature. Il observe le vol du milan, admire les oiseaux ou encore suit une nuée de libellules. Mais cela ne s'arrête pas là, le promeneur s'identifie à plusieurs reprises aux animaux qu'il observe. Dans « Le chat », il suit le parcours d'un chat à travers la ville. Tout est vu au ras du sol, les bruits sont intensifiés, grâce aux onomatopées beaucoup plus présentes que d'habitude, et le personnage peut voir beaucoup de détails qui lui échappaient en tant qu'humain, notamment depuis les toits. Cette petite escapade nous fait prendre conscience que le même endroit ne correspond pas du tout au même espace selon la façon dont on l'appréhende. Et peut-être avons-nous beaucoup à apprendre du regard qu'ont les animaux sur leur environnement. Cela est encore plus flagrant dans « Les fourmis ». Le protagoniste observe les fourmis puis il devient lui-même minuscule et de hautes herbes deviennent alors pour lui un univers immense. Ce changement de perspective lui permet de mettre au clair certaines pensées quant à son départ à venir et également de réfléchir à la vision qu'il a du monde et de sa place dans celui-ci. Que ce soit par rapport au chat ou aux fourmis, à chaque fois, le personnage a, dans une certaine mesure, un comportement similaire à celui de ces animaux. Dans « Le chat » il passe beaucoup de temps à dormir tandis que dans « Les fourmis », il dit lui-même qu'il se reconnaît dans la démarche régulière de la fourmi. Ainsi, ces changements de perspective n'ont pas qu'un intérêt esthétique ou divertissant, ils mènent à de véritables réflexions, à la fois sur le monde et sur l'homme. Néanmoins, Taniguchi ne se prive pas des parallèles avec le regard animal pour dessiner de très belles planches qui offrent une vision originale. La libellule est notamment l'occasion de montrer la ville vue du ciel et de jouer sur une vision kaléidescopique. Mais là encore, cela n'est pas vide de sens, et le personnage commente ce qui est perçu.



La voix du personnage principal est omniprésente dans le recueil, ce qui met bien en avant la présence d'un point de vue subjectif. Le marcheur commente sans cesse ce qu'il voit et guide ainsi le regard et la pensée du lecteur. Cela peut évoquer les récits de voyage du fait que les paroles du marcheur peuvent être perçues à la fois comme des commentaires et des réflexions. La déambulation qui a lieu ici est double, elle est à la fois physique et interne. Le personnage nous entraîne aussi bien dans les rues d'Edo que dans son esprit. Cela permet de tracer la progression qu'il effectue tout au long du récit. Au début, il se contente de mesurer la ville à travers ses pas, puis peu à peu il comprend de nouvelles choses et découvre de nouvelles méthodes qui le conduiront à quitter Edo à la fin du volume.

L'une des caractéristiques principales du protagoniste de cette histoire est qu'il est toujours ouvert à de nouvelles découvertes. Malgré la régularité de sa démarche, il n'hésite jamais à faire deFurari01.jpg nombreux détours, qui sont précisément ce qui lui permet de s'enrichir et de ne jamais faire la promenade projetée. Les imprévus lui permettent notamment de faire de nouvelles découvertes, comme la pluie qui lui fait remarquer comment une roue pourrait l'aider à mesurer les distances plus précisément que ses pas. Il n'hésite pas non plus à se laisser guider par une envie ou un détail qui attire son regard. Il suit les animaux mais également beaucoup de personnes dont il croise le chemin. Il rencontre des pêcheurs qui lui racontent comment une baleine est un jour venue se perdre au large de Shinagawa ou encore un peintre qui lui parle de l'importance de l'attente et lui permet de voir un très beau spectacle créé par les lucioles. Chaque rencontre est un enrichissement, à la fois parce qu’elle lui permet de découvrir des personnes intéressantes ayant un enseignement à lui transmettre mais aussi parce qu'il perçoit de nouvelles choses à travers le second regard qui lui est proposé. Le voyageur est toujours prêt à s'arrêter et à écouter ce que quelqu'un, qu'il s'agisse d'un être doué de parole ou non, peut avoir à lui offrir. À la fois attentif et curieux, il a la posture parfaite pour découvrir quelque chose. Dans « Les étoiles », il rencontre un poète avec qui il va discuter et partager un repas. Cette discussion enrichit aussi bien les deux interlocuteurs. Le marcheur offre le repas au poète sans hésitation, il a conscience de la difficulté que représente un voyage et une quête et sait que ce que le poète a à lui apporter ainsi qu'au Japon, vaut bien plus qu'un repas, ce qui est confirmé à la fin du récit, lorsque le poète révèle son nom, celui de l'un des auteurs de haïku les plus connus du Japon. Voir un endroit ne se réduit pas à l'observer mais signifie également aller à la rencontre de ceux qui l'habitent et cela, le marcheur l'a bien compris. Sa compagne, Eï, discrète mais omniprésente, l'aide à profiter des petits plaisirs du quotidien, comme un bon repas ou une promenade sur l'eau. Selon ce que l'on fait ou avec qui l'on est, la même action et le même lieu n'ont pas le même intérêt et la même signification et c'est bien pour cela que le marcheur n'est ici pas toujours solitaire.




La contemplation des lieux occupe néanmoins également une très grande place du récit. Les paysages ont une place prépondérante dans l'œuvre, si bien que l'on peut considérer qu'il s'agit presque d'un acteur à part entière du récit. Taniguchi n'hésite pas à employer des pages entières ou même des doubles pages pour faire honneur aux paysages, qui sont également souvent servis par des plans variés et originaux. De plus, le travail sur l'encrage et le tramage permettent de mettre en avant les détails des décors ainsi que la profondeur de champ. Ce traitement de l'image peut également évoquer les estampes japonaises par son rendu au niveau des pleins et des déliés ainsi que des tramages.


De nombreux plans s'attardent sur des éléments précis, comme des empreintes de pas d'éléphants ou le mouvements des fanions portés par le vent, tandis que d'autres nous mettent face à l'immensité du ciel ou des forêts. Ces changements de cadrage permanents permettent de renouveler sans cesse le rapport du lecteur au paysage et de lui en montrer différents aspects. En outre, cela permet de jouer sur le rythme de l'action du récit et celui de la narration. Le marcheur ne cesse de faire des détours, de marcher puis de s'arrêter pour observer quelque chose. Tout cela est parfaitement retranscrit par la plume de Taniguchi et le lecteur se retrouve lui aussi à varier le rythme de sa lecture. Furari n'est pas un manga qui se dévore, il est fait pour être savouré en prenant son temps. Bien que ce manga possède une action assez développée et riche, son intérêt principal ne se trouve pas là mais dans les émotions que les récits parviennent à véhiculer. Chaque détail a son importance, chaque bruissement de feuille, chaque murmure du vent mérite d'être observé. Et il semble bien que c'est là que se trouve la morale de Furari, si morale il y a : cette œuvre nous apprend à prendre le temps de profiter du monde qui nous entoure et par extension de la vie et de tous ses petits plaisirs et ses émerveillements.



Dans une interview, Taniguchi a dit cela :

 

« J’ai le sentiment que, parmi les actions quotidiennes des êtres humains, la marche est la plus naturelle. Et c’est aussi, je pense, une activité particulièrement importante, surtout quand elle n’a pas d’objectif précis. La promenade me semble devoir être une liberté. Ni objectif, ni limite de temps ne doivent l’entraver. J’ai l’impression que la course par exemple, ou le déplacement avec un appareil de locomotion, sont motivés par un but: pour faire quelque chose ou aller quelque part. Quand on marche, on est libre de son allure, de sa foulée. Je pense que, en raison de sa vitesse, la marche correspond au déplacement le plus naturel pour l’être humain. Mais la marche nécessite un état de disponibilité. Et puis il est également important de s’arrêter de temps en temps. En marchant lentement on peut découvrir des choses qui nous échappaient jusque-là. »

Cette idée se retrouve parfaitement dans Furari est y est illustrée d'une bien belle manière.


J.S., AS Éd-Lib

 

 

TANIGUCHI Jirō sur LITTEXPRESS

 

 

Taniguchi Jiro Un ciel radieux

 

 

 Article de Mathilde sur Un ciel radieux

 

 

 

 


 

 

 

Taniguchi Le Journal de mon pere couv

 

 

 

 

 Article d'Elsa sur Le Journal de mon père

 

 

 

 


 

taniguchi L HOMME QUI MARCHE

 

 

 

 

  Article de Delphine sur L'Homme qui marche.

 

 

 

 

 

Taniguchi le gourmet solitaire

 

 

 

 Article d'Anaïs, Morgane et Samantha sur Le Gourmet solitaire

(in La cuisine japonaise dans la littérature et les mangas).

 

 

 

 

 

taniguchi-quartier-lointain.gif

 


 

 

 

 

 

 

 

 

  les articles de Nathalie et de  Marion sur l'Orme du Caucase     

 

 

de Fanny et de BenoÎt sur Japon (Collectif).

Taniguchi Jiro un-zoo-en-hiver-zoo-en-hiver-

 

 

 Article de Pierre-Yann sur Un zoo en hiver.

 

 

 

 

 

 

  Jiro Taniguchi Furari

 

 

 

 

Article de Lauralie sur Furari.

 

 

 

 

 

 

 



Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives