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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 07:00
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Tayeb SALIH
Bandarchâh
Traduction de l’arabe
par Anne Wade-Minkowski
Sindbad,
La Bibliothèque arabe,
Collection Littératures, 1985
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Bandarchâh… un nom magique, qu’on croirait tout droit sorti du Livre des Rois, le classique de la littérature persane. Au lieu de cela, on se retrouve quelques milliers de kilomètres plus au sud, dans la campagne soudanaise. C’est peut-être pour ça que Tayeb Salih est méconnu du grand public : on ne l’attend pas où il est. Noir et arabe, né au Soudan et formé en Angleterre, Tayeb Salih est foncièrement inclassable. Du Nord et du Soudan-carte.pngSud à la fois, peut-être trop africaine pour la littérature arabe à laquelle elle appartient pourtant, son œuvre interpelle et interroge sur la question de la difficile réconciliation des cultures.

 
Moheymid, le narrateur principal, revient après une longue absence dans son Wad Hâmid natal. Qui a bien changé, évidemment. De nouvelles dynasties sont en train de prendre le pouvoir, les vieux amis ont troqué leurs anciens surnoms pour de nouvelles appellations plus glorieuses. Moheymid, l’instituteur qui voulait être paysan, contrarié dans sa vocation par un grand-père décidé à le hisser vers des sphères plus éduquées, mène son enquête. Il est bien déterminé à recueillir les témoignages et les souvenirs. Qu’est-il arrivé dans le village ? Pourquoi le silence règne-t-il dès qu’on prononce le nom de Bandarchâh ?

 

Tout a peut-être commencé lorsqu’un étranger est arrivé. Teint blanc et yeux verts, il ne sait plus ni comment il s’appelle, ni d’où il vient. Il est accueilli à Wad Hâmid, terre de tradition où les peaux sont noires, et où nul n’ignore le nom de ses ancêtres. L’étranger s’en ira aussi subitement qu’il était arrivé. Il laisse un fils, Issa, bientôt connu sous le nom de Bandarchâh…  Voici donc Bandarchâh, puis ses onze fils et surtout son petit-fils, Meryoud, auquel il semble si mystérieusement attaché.

 
Une atmosphère étrange plane sur ce récit. On parle récoltes, mariages, on a les deux pieds dans la terre humide des champs irrigués, ou dans celle plus sablonneuse du village, et puis soudain tout bascule. Le sol devient mouvant, on entrevoit ce qui semble une mise en scène cauchemardesque. Qui sont véritablement Meryoud et Bandarchâh, et pourquoi ce dernier tient-il en haine ses onze fils ? La vérité, Moheymid en a un instant l’intuition, serait à chercher dans sa propre histoire…

 
Tayeb-Salih-Saison-de-la-migration-vers-le-nord.gif
Ici, j’arrête volontairement mon commentaire, car quel serait l’intérêt d’appauvrir le récit par une analyse qui nous expliquerait les mystères de Bandarchâh, qui tenterait de réinjecter une chronologie dans ce récit tourmenté et arroserait le tout d’un peu de psychanalyse ? Bandarchâh, comme d’autres romans de Salih, appartient à un univers littéraire dont les thèmes de prédilection sont la dissimulation, le caché et l’indicible. Les personnages sont secrets, à la limite de l’amnésie parfois, et seul Moheymid, (comme son double anonyme dans Saison de la migration vers le nord, le roman le plus connu de Salih), tente d’assembler les morceaux du puzzle.

 

Un mot simplement sur la langue de Tayeb Salih. Elle est d’une richesse extraordinaire, bien que ce ne soit pas toujours perceptible dans la traduction française. Car Anne Wade-Minkowski, du fait des particularités de la langue arabe, ne peut malheureusement pas retranscrire les différents niveaux de langue du livre : d’une part celui des dialogues, en dialecte arabe soudanais, et d’autre part celui de la narration, langue littéraire et travaillée, truffée d’allusions au Coran. Ce grand écart était notamment matérialisé dans l’épigraphe, (réduite à une peau de chagrin dans la version française) où figuraient trois extraits de poésie : des vers d’Abu Nuwâs, le poète de l’empire abbasside, soit une langue très classique, mais aussi des vers d’un poète moderne (al Fayturi) libyen, égyptien et soudanais, représentant le multi-nationalisme de la culture arabe, et enfin des vers en dialecte soudanais, anonymes, ceux-ci, ancrant le récit de Salih dans un contexte local (en réalité la publication originale est divisée en trois livres courts, formant un tout mais que les lecteurs arabophones peuvent lire indépendamment les uns des autres. L’édition française rassemble en un volume et sous un seul titre cette saga. Les citations de poèmes étaient donc réparties sur les trois livres). Tout cela pour indiquer que le roman s’inscrit dans une culture plurielle, et que les analyses qui auraient tendance à simplifier à outrance pour faire entrer tel ou tel auteur dans des petites cases, se heurtent à un obstacle avec quelqu’un comme Tayeb Salih. [la mention de la présence de ces vers dans la version originale de Bandarchâh se trouve dans Tayeb Salih : ideology and the craft of fiction, de Waïl S. Hasan]

 

L’œuvre de Tayeb Salih mérite plus que jamais qu’on se penche sur elle. Elle nous aide à entrevoir un territoire et une culture, en l’occurrence celle d’un village du Soudan, autrement qu’à travers le prisme Fox News/TF1.

Elle est la littérature arabe du vingtième siècle, dans laquelle il semble urgent de se plonger, à la fois pour dissiper certains clichés accolés trop souvent aux cultures du Moyen Orient, mais aussi tout simplement pour découvrir des textes fabuleux.


Mélanie, A.S. Bib.-Méd.

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