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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 07:00

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Thomas OTT,
Cinema Panopticum
L’Association, 2005
En coédition avec Édition Moderne (Suisse)
et Fantagraphics Books (États-Unis)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cinema-panopticum-1.jpgThomas Ott est un scénariste et dessinateur de bandes dessinées suisse allemand connu pour ses univers noirs et décalés, souvent silencieux, gravés sur des cartes à gratter. Né en 1966 à Zürich et diplômé de la Kunstgewerbeschule, école d’arts appliqués de Zürich, il publie son premier album, Tales of Error en 1989 puis signe de nombreuses illustrations pour des magazines, fanzines et quotidiens suisses et étrangers. Revendiquant l’influence des comics d’horreur d’après-guerre façon Tales from the Crypt ou The Twilight Zone, Ott s’impose progressivement comme un maître du récit graphique noir. Très vite, il a troqué l’encre de chine contre un cutter et des cartes à gratter, technique qui consiste à faire apparaître, par stries, du blanc à partir d’une feuille noire, comme un travail en négatif. Cette technique s’adapte parfaitement aux mondes lugubres et cauchemardesques dans lesquels sont happés ses personnages. Pas de bulles, des bandes muettes dans lesquelles l’angle, le cadrage et le mouvement né des contrastes sont prédominants. Cette dimension cinématographique de l’œuvre de Thomas Ott trouve un écho dans sa biographie puisqu'après avoir vécu à Paris, il est retourné vivre à Zürich pour y étudier le 7e Art pendant trois ans et a réalisé quelques courts métrages.

 Dans Cinema Panopticum, Thomas Ott nous livre quatre histoires courtes enchâssées dans un récit cadre, ce qui n’est pas sans rappeler la structure de certains recueils de nouvelles.

Une fillette erre dans une foire, à la recherche d’une attraction à la hauteur de ses moyens. De plus en plus Cinema-panopticum-2.jpgdécouragée, confrontée aux visages hostiles des forains, elle finit par découvrir le « Cinema Panopticum » et y entre. Le lieu est désert, seules lui font face cinq visionneuses surmontées des inscriptions : « The Hotel », « The Champion », « The Experiment », « The Prophet » et « The Girl ».

Elle glisse une pièce dans la fente de la première boîte et c’est ainsi que débute le premier récit secondaire : « The Hotel ». Chacune des histoires est introduite ainsi, ramenant le lecteur à l’univers initial et donnant à voir les réactions de la fillette. Entre chaque séquence, elle regarde la machine avec un mélange d’angoisse, de fascination et d’horreur et se déplace vers la visionneuse suivante.

« The Hotel » : Un homme entre dans un hôtel et sonne à la réception. Personne ne vient. Il avance dans les couloirs et découvre, derrière une porte entrouverte, une salle à manger déserte. Une table couverte de mets divers et variés y est dressée. Il s’y attable, dîne puis s’installe dans une chambre. Noir. Il se réveille soudain au milieu de la nuit, pris de vomissements. Son visage se décompose, il bave et se tord de douleur. Il sort chercher de l’aide et découvre alors les corps de ceux qui l’ont précédé, à même le sol, les yeux exorbités. Il s’extirpe tant bien que mal de l’hôtel et s’écrase sur le sol. Sur la dernière planche, est représenté un cafard de la taille d’un humain aux fourneaux. Trône, à ses pieds, la miniature de l’hôtel.

 « The Champion » : Un catcheur, El Macho, est défié par la mort (un corbeau dépose sur le bord de sa fenêtre le message : « EL MACHO VS LA MUERTE AT 1 AM COLISEO). Il sort de chez lui sous les yeux inquiets de sa femme et de sa petite fille et monte sur le ring. Alors qu’il affronte la mort drapée d’un voile noir, sa fille déplie un morceau de papier roulé en boule qui contient un scorpion. La mort s’écroule à l’issue du match ; El Macho apprend, de retour chez lui, le décès de son enfant.

 « The Experiment » : Un docteur propose à l’un de ses patients, dont la vue est particulièrement déficiente, un nouveau traitement dont il lui vante les mérites. L’homme accepte et rentre chez lui. Les pilules prescrites ne tardent pas à faire leur effet ; ses cheveux tombent, ses paupières se collent et des espèces de pustules commencent à apparaître sur son crâne. Pris de panique, il retourne chez son médecin chancelant et en aveugle, sous les yeux horrifiés des passants. Celui-ci l’accueille ravi du résultat de l’expérience et se frottant les mains à l’idée de l’opérer. Il incise chacune des grosseurs, puis présente un miroir à son patient. Ils éclatent de rire à la vue du résultat : son crâne est couvert d’yeux.

 « The Prophet » : Un homme recueille dans des poubelles les éléments d’un puzzle bizarre, ressemblant à des bouts d’os. Ayant trouvé le dernier morceau manquant, il se précipite dans la rue pour prévenir le reste du monde que la fin est proche (il porte un écriteau sur lequel est écrit : « THIS IS THE END »). Mais, bien entendu, personne ne prend au sérieux cette annonce. Ignoré, moqué et bousculé, il abandonne, s’assoit sur un banc, avant d’être happé par une soucoupe volante. Elle s’éloigne et la Terre explose, laissant place au néant.

Enfin, la fillette se déplace vers la visionneuse qui porte l’inscription « The Girl ». Elle prend un air de plus en plus interloqué à la vue de ce film et s’enfuit finalement à toutes jambes du Cinema Panopticum en hurlant. Cette dernière histoire est traitée de manière elliptique puisque le lecteur n’a pas accès à ce que voit la jeune fille. Mais il comprend que c’est de son histoire qu’il s’agit.

Avec cette mise en abyme finale, récit secondaire et récit cadre ne font donc plus qu’un. Or, en revenant en arrière, nous nous rendons compte que c’est le cas de l’ensemble des saynètes : les personnages que l’on y croise sont en fait des personnes que la jeune fille a rencontrées alors qu’elle errait dans la foire. Les histoires secondaires que l’on pensait seulement liées au récit cadre par le fait que la protagoniste les visionne le sont, en réalité, bien davantage. Par la chute et la circularité du récit, elles finissent en fait par rejoindre la trame principale.

Thomas Ott manie en orfèvre « l’art séquentiel » qu’est la bande dessinée, concept créé par Will Eisner, et donne à son récit graphique une structure extrêmement travaillée. C’est vrai pour sa structure générale mais aussi pour la structure interne de chaque récit composé selon le schéma suivant :

— une situation initiale relevant du quotidien du personnage principal (entrée dans un hôtel ; retour dans le foyer familial ; rendez-vous chez un docteur ; retour du personnage chez lui, des sacs à la main),

un événement déclencheur qui commence à inscrire le récit dans le bizarre (hôtel vide, table dressée ; message porté par le corbeau ; prise du traitement ; découverte dans une poubelle d’un objet étrange),

développement de l’action : le personnage est précipité dans une série d’événements qu’il ne maîtrise pas, happé dans un monde noir et hostile (malaise du personnage et découverte des autres corps ; combat avec la mort et scorpion ; transformations physiques et opération ; puzzle assemblé et avertissement),

dénouement absurde donné ou repris dans une case pleine page (cafard ; mort de la petite fille ; crâne couvert d’yeux ; soucoupe volante et néant).

 Cinema Panopticum emporte son lecteur dans son univers décalé, glauque, moite et le plonge dans un état d’angoisse proche de celui dans lequel se trouvent les personnages,  désespérément seuls et malmenés par le monde qui les entoure. On se prend d’empathie pour ces êtres aux prises avec leur destin qui tentent de lutter, se débattent dans le vide puis se résignent. Ces visions angoissantes sont proches de l’expressionnisme puisqu’elles déforment la réalité pour mieux transmettre au lecteur une puissante charge émotionnelle ; elles ne peuvent le laisser indifférent. Les planches hachurées de Thomas Ott ont une force telle que l’on tourne les pages rapidement, emporté dans les tourments des personnages ; elles génèrent à la fois émotions violentes dégoût, affliction, horreur… et rires. Comme dans ses autres œuvres, humour noir et cynisme sont au rendez-vous. Ce récit graphique, à la fois drôle et glaçant, est également empreint d’onirisme et ce n’est pas un hasard s’il s’inscrit dans ce cadre spatio-temporel, la foire étant le lieu de l’illusion par excellence.

 Le support choisi par l’auteur, la carte à gratter, donne sa force et son caractère inquiétant au récit. Il s’agit d’une technique exigeante qui ne laisse aucun droit au faux-mouvement ; Cinema Panopticum a d’ailleurs nécessité un important travail, tant sur le plan de la technique que sur celui de la composition même du récit (l’une des histoires, « The Hotel » préexistait d’ailleurs au recueil puisqu’elle fut publiée plusieurs années auparavant dans la revue Comix 2000). Mais le rendu est unique, la rugosité de ce noir et blanc hachuré créant et servant ces mondes noirs et macabres dans lesquels personnages et lecteurs sont happés de front. La quasi-absence de textes (si ce n’est le message porté par le corbeau ou le panneau annonciateur que porte le prophète) rend cette œuvre au graphisme virtuose d’autant plus puissante. Quoi de plus glaçant qu’un personnage en plein tourment mais dont aucun cri ne franchit les lèvres ?

Et à cela s’ajoute la composition presque cinématographique des planches et des cases de Thomas Ott qui acquièrent, dans leur enchaînement, quasiment une dynamique d’images animées. Prenons le premier récit secondaire, « The Hotel ». Du point de vue du cadrage, l’auteur fait se jouxter plans américains et moyens, lorsqu’il cherche à privilégier l’action, et plans rapprochés ou gros plans lorsqu’il veut mettre l’accent sur l’expression du protagoniste ; celui-ci est d’ailleurs souvent en amorce puisque apparaissant de dos au bord du cadre. Certaines planches, dans leur enchaînement, rappellent des procédés cinématographiques comme le fondu au noir au moment où le personnage s’endort ou le zoom arrière à la fin du récit. Le protagoniste écrasé au sol est comme filmé en plongée par une caméra qui recule ce qui n’est pas sans rappeler certains plans d’Orson Welles —   et nous fait passer d’un plan de demi-ensemble, l’hôtel, à un plan d’ensemble, la cuisine sur le carrelage de laquelle apparaît comme une boîte minuscule l’hôtel. Thomas Ott utilise avec brio ces procédés techniques empruntés au cinéma pour donner vie à son récit.

 Pour conclure, voici le lien vers le site officiel de Thomas Ott où l’on peut voir un grand nombre de ses planches, dont une quinzaine extraites de Cinema Panopticum :  http://www.trinity.ch/tott/

Mais rien de tel que d’avoir l’ouvrage entre les mains pour apprécier le style de Thomas Ott, chacune de ses cases pouvant faire figure d’œuvre à part entière, car l’édition dans laquelle cette œuvre est présentée rend parfaitement compte du travail réalisé en amont par l’auteur, la reproduction étant de grande qualité (on sent presque les hachures sous nos doigts) et l’ouvrage, cartonné et broché, étant lui-même un très bel objet.

 
Coline, A.S. Bib-Méd.

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Published by Coline - dans bande dessinée
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