Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 07:00

Tristan-Egolf-Le-Seigneur-des-porcheries.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tristan EGOLF 
Le Seigneur des porcheries
Le temps venu de tuer le veau gras
et d’armer les justes.
Titre original
Lord of the Barnyard
Killing the Fatted Calf
and arming the Aware in the Corn Belt
traduction de Rémy Lambrechts
Gallimard
« Du monde entier », 1998
Folio, 2000




 

 

Tristan Egolf, nous brosse, sur un ton amer mais non sans ironie, dans un style rapide, comme d’une traite, le portrait de l’Amérique profonde. Livre qui illustre bien son engagement politique et son militantisme contre l’élection de Bush et la guerre en Irak.


C’est un auteur à la vie courte mais passionnée.

Il est né en 1971, d’un père qu’il a peu connu, Brad Evans, ancienne star du football américain, reconverti dans le journalisme pour le National Review. Ses parents divorcent, son père décède en 1987 de manière violente : suicide ou overdose. Cette absence du père se ressent dans l’œuvre du jeune écrivain, puisque le héros de son premier roman vit à travers le souvenir d’un géniteur idéal, mort en martyr pour la communauté, auquel il se réfère et se compare sans cesse.

Tristan prend le nom de son beau-père, Gary Egolf, après le divorce de ses parents, et grandit dans une petite ville de Pennsylvanie. Sa mère est peintre et, d’après les dires de Gretchen, la sœur de Tristan, actrice reconnue, Paula, leur mère, encourage très tôt les talents d’écriture de son fils lorsqu’elle le découvre griffonnant des nouvelles et des chansons.

À 22 ans, Tristan, amoureux de littérature et de poésie, part vivre à Paris, où, par un heureux hasard, il rencontre la fille de Patrick Modiano, qui le présente à son père : l’aventure commence. Ce dernier découvre le manuscrit du Seigneur des porcheries et l’encourage à le retravailler intensément en vue d’une possible publication. L’acharnement du jeune génie américain impressionne l’écrivain accompli qu’est Modiano. Le roman est terminé en 1996. Modiano propose le trésor à Christine Jordis et Serge Chauvin, de Gallimard.

Alors qu’il avait été refusé par  plus de soixante-dix maisons d’édition américaines, le manuscrit est enfin publié et reçoit le triomphe qu’il mérite en 1998. Il est ensuite édité dans plusieurs pays dont les États-Unis.

Egolf écrit deux autres romans, Jupons, publié en 2002, et Kornwolf, qui sera publié après sa mort en 2006. Sa fin, à l’image de son écriture, est rapide et violente puisqu’il se suicide à l’âge de 33 ans.




Le Seigneur des porcheries, (Lord of the Barnyard), est l’histoire d’une vengeance personnelle,  mais c’est aussi l’histoire d’une rébellion, une violente critique du puritanisme bien-pensant des petites communautés du sud des États-Unis, d’une révolte contre l’injustice, l’hypocrisie et la bigoterie.

Ce récit raconte la vie de John Kaltenbrunner, un petit garçon frêle et intelligent, à la limite de l’autisme, ce qui le rend différent aux yeux du reste de la communauté, et que le destin ne va pas épargner.  Il vit seul dans une ferme avec sa mère depuis que son père, Ford, l’adjoint du directeur d’une exploitation minière, est mort en héros, célébré comme tel par la communauté. John révèle très tôt des dons et une pugnacité impressionnants quand il s’agit d’assurer les travaux et la remise en état de l’exploitation familiale. À 10 ans, il est déjà capable d’envisager le développement économique de la ferme tout en étant considéré comme inapte à suivre les cours de l’école, qu’il déteste.

John « compren[d] bien son monde pour une telle petite merde » ; enfant de la sinistre ville de Baker, dans le Midwest, « prospère petite ville minière, un conservatoire de l’Amérique d’Eisenhower », il pénètre de façon innée et précoce la condition humaine et ses bassesses : l’hypocrisie, le profit, les clans raciaux, et surtout l’alcoolisme ; il hait la société, et la société le lui rend bien.

À 15 ans, John évite la prison pour avoir tiré sur un policier, il part trois ans comme marin pour des travaux d’intérêt général, et s’endurcit aussi bien physiquement que moralement.

À 19 ans, il retourne dans sa ville natale où rien n’a changé, tout est identique :

« La communauté tourne autour de mariages, d’enterrements, de rencontres sportives scolaires, de la maxime éternelle selon laquelle "ça ne peut pas merder si je bosse un max", et de l’absorption quotidienne d’une quantité aussi importante que possible de bibine. »

Après ce constat, John n’a d’autre choix que de se fondre dans une routine partagée entre le travail et les bars. Il trouve un boulot ignoble et inhumain dans l’usine de volaille de Sodderbrook, usine qualifiée de « trou du cul de la création », où il tranche des têtes de dindes toute la journée. Pour oublier cette condition pitoyable, John boit de plus en plus puis se fait licencier après un accident de travail à cause duquel il passe trois mois à l’hôpital. Au fin fond du désespoir, il rencontre son seul ami Wilbur Altemeyer. Grâce à lui, il trouve à nouveau un job, celui d’éboueur, fonction plus communément appelée « torche-colline ».  C’est avec ce groupe de dix-sept collègues dont le narrateur est issu, que la révolution éclate. La petite ville de Baker va se trouver plongée dans les ténèbres des ordures, des infections développés par les rats et autres animaux errants, bagarres, émeutes, feux à tout va, une véritable guerre civile éclate, instaurée par notre héros représentant des justes face aux veaux gras. (D’où le sous-titre du livre).


John est la victime permanente des injustices les plus cruelles, le lecteur ne peut être que possédé par un sentiment de colère qui s’intensifie au fil des pages. Il ressent la rage de John, sa hargne et son envie de s’en sortir et d’imposer le respect.

« Si un individu parmi cinquante devait se faire chier dessus par un vol de mouettes, ce serait John, à chaque fois, sans exception. Personne n’avait un don pareil pour se trouver là où il ne fallait pas. »

Le héros est donc l’instigateur de cette guerre contre les préjugés et le dédain qu’éprouve la population vis à vis des éboueurs de leur ville. Mais c’est grâce à ce sentiment de mépris, que les torches-colline peuvent organiser leur révolution puisque « n’ayant attiré l’intérêt de personne, personne ne les connaît. »

Le fait de ne pas les considérer est une erreur, tout comme les sous estimer car ce récit illustre bien la maxime selon laquelle « l’union fait la force ».

En conclusion, ce livre est un petit chef-d’œuvre de la littérature américaine dans lequel le lecteur est saisi et tenu jusqu’à la fin en haleine. Le langage cru, voire gras (à la manière de Céline) transcrit la réalité sans artifices mais bien au contraire dans ce qu’elle a de plus sombre. Ce livre que le lecteur referme le cœur lourd est un vrai coup de massue.

 

 

Célia, A.S. Éd.-Lib.

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives