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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 07:00

Couverture-de-De-sang-froid.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Truman CAPOTE
De sang-froid
In Cold Blood
Ed. Random House, 1966
traduction de
Raymond Girard
Gallimard, 1966
folio, 1972
rééd. 2006




 

 

 

 

 

 

 

Une première de couverture en noir et blanc, un homme menotté que l’on aperçoit entre deux barreaux, sûrement d’une grille mais qui nous évoque des barreaux de prison, tout comme les fenêtres alignées en arrière-plan. Une quatrième de couverture qui présente un extrait du roman, bref mais significatif, et dont la dernière phrase se grave dans notre esprit : « Ils attendaient un voyageur solitaire dans une voiture convenable et avec de l’argent dans son porte-billets : un étranger à voler, étrangler et abandonner dans le désert. » Ainsi présenté d’une manière qui ne fait que rendre le titre du roman plus glaçant encore, De sang-froid de Truman Capote ne laisse personne espérer lire une jolie histoire d’amour ou un récit comique. On classe déjà ce roman dans la catégorie des thrillers, et pourtant, on est encore bien loin du compte. De sang-froid est un roman dramatique, certes, et qui débute avec rien moins qu’un quadruple meurtre lors d’une nuit apparemment comme les autres, mais ce roman n’a rien d’un thriller. Ce n’est que le récit d’un fait divers dont Truman Capote s’empare à l’aide de sa plume ; un récit dense, réaliste. Et glaçant.

La première partie du roman étant intitulée « Les derniers à les avoir vus en vie », on ne s’attend pas à un miracle : certains personnages vont mourir, et on le sait. Le narrateur nous les présente, nous donne de quoi les apprécier alors même qu’ils nous sont principalement décrits par le biais des dépositions de leurs proches, de ces derniers à les avoir vus en vie, et alors même que, parallèlement, on suit pas à pas le chemin qui conduit les deux meurtriers à leurs victimes. Aucune place n’est laissée à l’illusion car, dès les premières pages, nous savons pertinemment ce qu’il va se passer : « dans Holcomb qui sommeillait, pas une âme n’entendit les quatre coups de fusil qui, tout compte fait, mirent un terme à six vies humaines. […] ces sombres explosions qui allumèrent des feux de méfiance dans les regards que plusieurs vieux voisins échangeant entre eux, étrangement et comme des étrangers. » Ces meurtres vont bel et bien avoir lieu, et ils vont bouleverser l’équilibre ce cette petite ville jusque-là tranquille, où tout le monde se faisait confiance avant que le doute ne s’immisce et ne s’installe entre les habitants.

Les faits sont là, la plupart des clés nous sont données, et l’on souhaite que l’inspecteur Alvin Dewey du KBI (Kansas Bureau of Investigation) puisse trouver le fin mot de cette histoire, qui va d’ailleurs devenir une obsession pour lui. On souhaite que les coupables soient arrêtés, que justice soit rendue (que l’on soit favorable à la peine de mort ou non). Mais cette histoire n’est pas fondée sur une enquête policière dont l’intrigue et le mystère du dénouement nous poussent aux confins du suspense, on ne tourne pas les pages dans l’attente de découvrir enfin l’identité du ou des coupables, de pouvoir enfin comprendre ce qui s’est passé, non. Il y a certes la question de ce qu’il s’est passé exactement dans cette maison, ce soir-là, et dont on n'obtient la réponse qu’au bout d’un certain moment, mais là n’est pas le plus important. Car, au fil des pages, une part de nous en vient à espérer que cette enquête ne soit pas résolue, en partie parce que l’on sait que rien de tout ce qui sera fait ne pourra réparer quoi que ce soit, mais surtout parce qu’il nous est impossible de détester ou de haïr ces deux personnages qui sont les « méchants » de l’histoire : les deux meurtriers. Ils sont haïssables, par leur manière de tourner le dos à leurs méfaits comme ils sortiraient d’un magasin et par leur crime en lui-même, mais peut-on vraiment les haïr ? Ils nous dérangent, par bien des aspects, mais il est difficile de placer une limite entre l’horreur et l’affection qu’ils nous inspirent, car parmi ces nombreuses lignes on s’aperçoit qu’après tout ce sont des hommes, qui nous ressemblent plus que l’on ne le souhaiterait…

Hormis leurs difformités physiques respectives (Dick a un visage comme « fragmenté » et les jambes de Perry sont atrophiées), ils peuvent se fondre dans une foule, rien ne les voue plus que quelqu’un d’autre à « être criminels ». On apprend à les connaître, à comprendre que ce n’est pas parce qu’ils sont des criminels qu’ils sont fondamentalement mauvais pour autant : ils sont comme nous tous, des êtres avec des rêves, des envies et des talents, des expériences douloureuses, une famille et des amis, des mésaventures, des petits bonheurs, des souvenirs, des hontes et des secrets. La seule chose qui leur manque, ce sont les regrets, les remords. Ils ont leurs qualités et leurs défauts, et, surtout, ils ne pensent pas en termes de bien et de mal.

Des deux, Perry est sûrement le plus surprenant, et donc le plus dérangeant. D’un côté, nous lisons que « Dick parvint à la certitude que Perry était cette perle rare, “un tueur naturel”, absolument sain d’esprit, mais dénué de conscience et capable d’assener, avec ou sans motif, des coups mortels avec le plus grand sang-froid. », mais on nous présente également ses rêves, la part sensible et artistique de son être

 

(« le jeune homme ne cessait de projeter des voyages, et il en avait déjà fait un nombre considérable : Alaska, Hawaii et le Japon, Hong-Kong. Maintenant, grâce à une lettre, une invitation à un “coup”, il se trouvait ici avec toutes ses possessions terrestres : une valise en carton, une guitare et deux grosses boîtes de livres et de cartes, de chansons, de poèmes et de vieilles lettres, pesant un quart de tonne. »)

 

et on se sent inévitablement touché par ce personnage contrasté, et effrayant par bien des aspects, mais qui emmène partout avec lui un quart de tonnes de souvenirs.

Dick, quant à lui, est plus prévisible, car il est essentiellement motivé par l’argent tandis que Perry poursuit avant tout son rêve de voyager, de découvrir des trésors. Et, même si Perry est certainement le plus dangereux des deux, le plus sournois et malsain est bel et bien Dick, qui ne s’est lié d’amitié avec Perry que par pur calcul :

 

« il n’avait pas cru que cela valait la peine de cultiver son amitié jusqu’au jour où Perry lui décrivit un meurtre, racontant comment, simplement pour le plaisir, il avait tué un nègre à Las Vegas, comment il l’avait battu à mort avec une chaîne de bicyclette. […] il s’était mis à faire la cour à Perry, à le flatter, prétendant, par exemple, qu’il croyait toutes ses histoires de trésors cachés et qu’il partageait ses envies de se faire écumeur de grève et sa nostalgie des ports, alors que rien de tout ça ne le séduisait, lui. »

 

Il pense à l’argent, aux femmes, et pourtant on l’apprécie, parce que l’on peut aussi voir à quel point les membres de sa famille comptent pour lui, qu’il aurait donné beaucoup pour eux et aurait aimé ne jamais les décevoir.

L’un comme l’autre, ils en sont arrivés là par un enchaînement malheureux d’événements, victimes à la fois de leur personnalité et de leurs choix, et on ne peut pas les en blâmer. On se contente de les plaindre, surtout lorsque l’on apprend que Perry n’a fait que prétendre qu’il avait tué un homme parce qu’il voulait être certain d’être tranquille en prison, d’y survivre, or c’est ce qui a mené Dick à le choisir pour ce travail. Sans cela, tout aurait peut-être, et même sûrement, été différent…

De sang-froid n’est pas un roman policier, c’est un récit de faits réels, de personnages qui ont bel et bien vécu, existé, et qui sont morts tel qu’il nous l’est raconté. C’est une histoire qui soulève des questions, une histoire qui commence par déranger et finit par nous troubler, parce que rien ne saurait mieux dire qu’il y a dans la vie une part de choix et une part de fatalité, parce qu’on a la confirmation qu’un acte ne peut définir à lui seul une personne toute entière, mais qu’il peut par contre changer le cours de beaucoup de choses, de beaucoup de vies. C’est un roman sur l’âme humaine, un roman qui ne se contente pas d’une vision manichéenne des choses et des êtres, un roman qui s’étale sur des nuances de gris, qui nous présente l’être humain dans toute sa vérité, c’est-à-dire jusque dans les horreurs dont elle est capable, de sang-froid.


Maeva J., 1ère année Édition-Librairie

 

 

Truman CAPOTE sur LITTEXPRESS

 

Truman Capote La traversee de l ete 2

 

 

 

 

 

 

 

Article de Marie-Aurélie sur La Traversée de l'été

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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