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5 avril 2011 2 05 /04 /avril /2011 07:00

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TSUGE Yoshiharu
L’Homme sans talent
Titre original : Muno no hito
Traduction et adaptation graphique
Kaoru Sekizumi et Frédéric Boilet
Ego comme X, 2004



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Homme sans talent est un manga tout d’abord publié au Japon par chapitres dans la revue Comic Baku  en 1985-86, puis dans sa version intégrale en 1987. Il est édité en France en 2004 chez Ego comme X, éditeur spécialisé dans la bande dessinée autobiographique.

Plus qu’un manga, il s’agit en fait d’un Gekiga (littéralement dessins dramatiques), c’est-à-dire un manga aux thèmes adultes, ou manga d’auteur.



L’histoire est celle de Sukezō Sukegawa, un personnage sobre, auteur de manga, lassé de voir que le milieu de la bande dessinée ne s’intéresse pas au côté artistique de son œuvre et néglige les dessinateurs même réputés.

S’éloignant de plus en plus du milieu du manga et refusant les commandes, cet homme envisagera les professions les plus farfelues pour continuer à nourrir sa femme et son jeune fils. Accumulant les problèmes d’argent, les projets fous et les échecs, il sera vendeur de vieux appareils photo, puis antiquaire, pour enfin devenir marchand de pierres.

Ce personnage plutôt passif semble fuir la réalité et ne pas être acteur de sa vie. Se mettant lui-même en marge, il n’est pourtant pas sans talent puisqu’il fut un auteur de manga réputé. Sa femme, de plus en plus aigrie et lasse de leur situation précaire, l’accable de remarques amères et méprisantes, et le harcèle pour qu’il reprenne le dessin.

Le cours du récit nous amène à rencontrer des personnages singuliers, parfois pathétiques, toujours en marge de la société ou vivant dans la misère. Souvent moins rejetés par les autres que s’étant exclus eux-mêmes, on découvre un maître oiseleur préférant vivre dans la pauvreté en continuant à dresser des oiseaux traditionnels, plutôt que de suivre la tendance moderne des oiseaux exotiques, ou bien encore un petit bouquiniste passant ses journées à feindre d’être malade et à dormir dans sa boutique.

Ces personnages oisifs et mélancoliques, dont la situation est identique à celle de Sukezō Sukegawa, vivent en marge de la société japonaise où efforts et travail acharné sont la norme. Ils évitent sciemment la réalité pour essayer de vivre une vie d'artiste, sombrant de plus en plus, même si Sukezō Sukegawa ne semble pas l’admettre et préfère se voir  comme victime.
Larve

Le récit apporte une réflexion sur leur mode de vie et la raison de leur fuite, avec beaucoup de poésie et de philosophie, surtout dans le dernier chapitre où l’on découvre Seigetsu, maître du haïku, vivant à l'époque de la restauration de Meiji et mort dans la plus grande misère.

C’est une lutte entre le rêve, l’envie de liberté et la réalité. Cette lutte se traduit dans le récit par l’interruption brutale et systématique de toute pensée philosophique, ou rêve, par des éléments banals et triviaux du quotidien.

Dans cet univers assez sombre, ponctué de notes d’humour et d’ironie, Tsuge nous fait découvrir avec beaucoup de poésie la société japonaise des années 70, en pleine mutation, où la tradition et les valeurs ancestrales se trouvent brutalement confrontées à l’arrivée de la culture occidentale moderne.



L’auteur

Figure incontournable du Gekiga, Yoshiharu Tsuge fonde la bande dessinée du « Moi », dans les années 1960.

Il occupe une place considérable dans l'histoire de la BD au Japon, puisqu’il initie le manga à ce qui était jusque-là réservé à la littérature, le shishôsetsu, autrement dit l'autobiographie, en s'appuyant sur son propre vécu pour raconter des histoires.



L’Homme sans talent est résolument une autofiction puisque, comme son personnage, Tsuge produit peu, dégoûté par le milieu du Manga qui refuse de reconnaître son travail comme un art. Il n’a que peu de commandes de la part des éditeurs, ce qui le confronte à des difficultés économiques. Comme Sukezō Sukegawa, il pense à arrêter le manga pour ouvrir un commerce.

Tsuge révèle cela deux ans après la publication de L’homme sans talent, dans un entretien avec Hiroshi Yaku, ancien éditeur de la revue Comic Baku, pour laquelle il travaillait. Lorsqu’on lui demande quel type de commerce il aimerait tenir, Tsuge répond :

« Antiquaire, comme un de ceux qu’on voit dans l’Homme sans talent, ou vendeur d’appareils photo, ou passeur sur la rivière Tama. Mais j’ai plus sérieusement pensé à devenir bouquiniste. »
 
Pareillement à son personnage, Tsuge fuit la réalité et préfère le rêve, se réfugiant dans la lecture :

« Un être humain comme moi n’est pas adapté au monde dans lequel nous vivons. Si je me suis mis à lire, c’est parce que j’avais du mal à vivre, et que je me demandais s’il n’existait pas une méthode pour vivre plus sereinement. »

Il dit également se sentir marginal, et explique que c’est la raison pour laquelle il lisait beaucoup de shishôsetsu : selon lui, il se sent proche des auteurs de ce type de littérature car ce sont tous plus ou moins des exclus de la société.

Certains des éléments de L’homme sans talent  viennent de rencontres qu’il a réellement faites, comme c’est le cas pour l’homme-oiseau du chapitre 3 :

« Il m’arrive de dessiner une histoire qui date d’il y a dix ans. C’est le cas du "Maître des oiseaux". Cette histoire, je l’ai imaginée avant la naissance de mon fils. […] Je me promenais avec ma femme et nous avons croisé un homme avec cette allure, en train de manger son casse-croûte. Je n’ai pas imaginé l’histoire sur le champ, mais durant une fraction de seconde, je me suis dit qu’une fois terminé son casse-croûte, il s’envolerait dans le ciel. »

yoshiharu-tsuge.jpg

De plus, beaucoup d’éléments du récit sont semblables à la vie privée de Tsuge.
En plus du fait que son personnage soit un mangaka ayant des difficultés financières et désirant s’éloigner du monde décevant de la BD, il semblerait que l’auteur vive aussi des tensions familiales fortes, notamment avec sa femme.

Le fils de Tsuge se prénomme Shōsuke, ce qui n’est pas sans rappeler le prénom du fils du personnage principal : Sansuke. L’épouse de l’auteur travaillait autrefois dans un vélodrome près de chez eux, ce qui rappelle dans le récit la femme de l’oiseleur, qui elle aussi travaille dans un vélodrome proche.

Yoshiharu Tsuge a également vendu des appareils photo pendant une période, jusqu'à ce que la récession économique le force à arrêter. C’est alors qu’il a obtenu un permis d’antiquaire.



L’entretien avec Hiroshi Yaku nous dévoile de nombreux autres éléments de sa vie personnelle qui sont similaires a l’univers de son récit ; qu’il s’agisse d’éléments réels ou de l’état d’esprit et des convictions du personnage principal, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a beaucoup de Tsuge dans L’homme sans talent.

« Désabusé la plupart du temps, lyrique quand il le faut, le prolixe Tsuge joue l’autofiction et se confond volontiers avec son personnage. » Beaux-Arts.

 

 

Mélodie, 2e année Bib.-Méd.

 

 

Liens

 

 

Site de Ego comme X : http://www.ego-comme-x.com/

« Philosophie Du Clochard », entretien avec Yoshiharu Tsuge par Hiroshi Yaku : http://www.ego-comme-x.com/spip.php?article549

 

 

 


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