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9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 07:00

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TSUGE Yoshiharu
L’Homme sans talent

Traduction : Kaoru Sekizumi
Adaptation : Frédéric Boilet
Ego comme X, 2004

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Homme sans talent raconte la vie d’un homme qui ne trouve pas sa place dans la société. Livre fondateur du courant japonais appelé « l’écriture du moi* », l’œuvre de Tsuge surprend par la singularité de son scénario. Marqué par une narration lente rythmée par les pensées de l’auteur, l’Homme sans talent est une œuvre à contre-courant du manga tel que généralement appréhendé dans les années 80. L’absence de réelle histoire, d’actions et rebondissements sont des aspects extrêmement novateurs.

Autobiographie romancée de Tsuge, ce manga est construit sur la base de plusieurs épisodes de sa vie, épisodes formant une accumulation de ratages successifs. Une nuance doit être faite entre le terme autobiographie tel qu’il est compris en occident et l’autobiographie telle que pensée dans la culture japonaise. Celle-ci n’est pas un récit relatant avec exactitude la vie de l’auteur mais plutôt un choix consistant à relater des événements de sa propre vie lui permettant d’ancrer le récit dans un réalité, dans une forme empreinte d’authenticité.

Yoshiharu-Tsuge--homme-sans-qualite-pl1.jpgLe premier chapitre s’ouvre sur une image représentant à la fois le point de départ et l’aboutissement du récit. Le narrateur est seul, allongé sous un abri de fortune, une expression de grande tristesse sur le visage dont il ne se départira pas durant tout le récit. La première phrase : « Pour finir, je suis devenu marchand de pierres. Je n’ai rien trouvé de mieux. »


Commencer un livre par les deux mots « Pour finir » traduit le profond pessimisme du récit. À peine ouvert, celui-ci est déjà bouclé, les jeux sont faits, nous entrons dans un enchaînement irrémédiable dans lequel la notion de destin est déjà solidement ancrée.


C’est à travers la profession de l’auteur, « marchand de pierres » que le lecteur entre dans  son histoire personnelle, profession qui sera la dernière après une succession d’autres tentatives. Le récit est construit dans une forme proche du flash-back au cinéma ; plus on avance dans le manga, plus on remonte le temps, le tout dans un mouvement de recul permettant de comprendre les raisons de la fatalité avec laquelle s’ouvre le récit.


Le titre de l’ouvrage « L’Homme sans talent », fait référence, à première vue, aux différents échecs professionnels du narrateur, à ses multiples tentatives désastreuses. En une sorte d’autobiographie partielle, cet angle d’approche laisse bien sûr entrevoir, en filigrane, l’échec de sa vie personnelle et familiale.

La première partie du récit raconte le présent de Tsuge et ce métier particulier qu’il exerce. Pratiquant l’art dusuiseki (comparable à l’art de l’ikebana dans sa philosophie), des collectionneurs de pierres rassemblent certains spécimens rares, considérés comme des représentations du cosmos.  Ainsi, une pierre peut, par sa forme, recéler l’essence d’une montagne…

 
L’homme est fauché. Il ramasse des pierres au bord de la rivière proche de chez lui puis les expose sur un petit étal installé par ses soins sur la berge. Quête désespérée puisque ce qu’il voit de beau dans les pierres semble très commun aux quelques promeneurs passant devant son commerce de fortune. Il ne vend rien et on pense à un petit garçon collectionnant et vendant ses trouvailles pour s’amuser. Le contraste est saisissant entre ce qui pourrait être le jeu d’un enfant et cet homme à l’expression meurtrie, dont le but n’est clairement pas de prendre du plaisir. Un vrai mystère entoure cet homme dont l’image résignée ne correspond guère à la poésie, à la quête de beauté qui l’anime malgré tout. Car ce récit n’est, au final, qu’une longue quête désespérée, destinée à trouver un sens aux choses, un sens à l’existence.  

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Quelques pages plus loin, l’homme retrouve sa femme et son jeune fils à la maison. L’ambiance du foyer est asphyxiante, résultat d’un quotidien cruel. Le couple est profondément désuni, on ne voit d’ailleurs jamais le visage de la femme, esquivée du dessin, la tête tournée, à contre-jour ou dans l’ombre. Cette déshumanisation du personnage bloque d’avantage encore la situation.
 

 

Les jours passent invariablement, l’homme ne vend rien et chaque soir, de manière presque rituelle, son petit garçon vient le chercher pour rentrer à la maison. L’enfant ne sourit pas, n’a pas d’expressions, il est désincarné.

L’homme rencontre un oiseleur. Comme ce sera le cas tout au long du récit, chaque « épisode » de la vie de l’auteur est marqué par une rencontre, rencontre à chaque fois décisive quant à la succession des événements futurs. De manière systématique, la base de l’échange entre les deux personnages, des hommes, concerne leurs professions respectives. Par exemple, l’oiseleur raconte au narrateur un moment marquant de sa carrière. Si ces différentes histoires dans l’histoire, racontées par les hommes croisés en chemin par Tsuge, abordent toujours des professions, ces conversations sont clairement des écrans cachant une réflexion métaphysique sur la vie. Le récit de l’oiseleur fait écho au propre vécu de l’auteur puisqu’il est couronné de succès dans un premier temps avant de s’écrouler peu à peu. Il vient, en quelque sorte, confirmer la logique selon laquelle tout acte est voué à l’échec, au malheur. Le narrateur, plongé dans le désarroi suite à cette conversation, tente de se suicider, sans succès.

 

 

 

Le passé rattrape le narrateur dans le troisième chapitre. Il avait été question de son passé d’illustrateur dans les premières pages mais très superficiellement.


Un libraire se présente à son domicile et lui propose d’acheter quelques planches originales destinées à être revendues à un collectionneur. Tsuge accepte même s’il ne comprend absolument pas qu’une personne puisse désirer acheter une de ses productions. À travers le regard désintéressé de l’auteur sur son œuvre, le lecteur comprend qu’à ses yeux cette période est révolue, celle-ci n’a plus aucune valeur.


Avec cet apport d’argent providentiel, il décide de partir en voyage avec sa femme et son fils. Déconnecté de ses responsabilités de chef de famille, il pense que cet argent gagné sans effort ne peut pas être dépensé raisonnablement. Il doit être utilisé de la manière dont il a été gagné et donc, de manière extraordinaire. Le moment où l’homme annonce à sa femme leur départ en voyage marque une rupture dans le récit. Pour la première fois, le visage de la jeune femme est clairement visible, procurant une bouffée d’oxygène au lecteur. Au final, le voyage ne se passera pas très bien, chacun étant rongé par ses regrets, particulièrement la femme qui pense avoir raté sa vie avec son mari et ne manque pas de le lui faire remarquer.

 

 

 

Dans le chapitre suivant, le narrateur est un jeune homme marié depuis peu et récemment père d’un petit garçon. Tsuge rencontre un brocanteur. Après un début très prometteur dans la bande dessinée, l’auteur a fait volte-face suite à une prise de conscience idéologique radicale ; il déteste l’idée que l’on se fait de l’art dans les milieux consacrés.
 

 

La rencontre avec le brocanteur va être décisive pour son futur professionnel puisque Tsuge se projette immédiatement dans cette profession. Il trouve dans la boutique un appareil photo qui ne fonctionne plus. Le brocanteur le lui vend pour une bouchée de pain. Plus par ennui que par nécessité, le narrateur s’amuse à réparer l’appareil. Il se rend compte qu’il peut le revendre très cher et c’est à partir de ce moment qu’il devient marchand d’appareils photo d’occasion. Il gagnera un peu d’argent au début puis son activité stagnera. Ce sera le début de ses problèmes de couple.

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Le récit étant construit en boucle, la dernière partie du récit se déroule à nouveau au présent. Cette fois, le narrateur rencontre un libraire un peu fou. Et c’est dans cette dernière partie du récit, qui devient d’ailleurs très onirique, que l’on va toucher le nœud du problème, qui n’avait été qu’effleuré précédemment.


Le dialogue entre le libraire et le narrateur est sans équivoque, le libraire lui dit :


— « C’est un peu comme cette façon que vous avez de dissimuler vos talents. En jouant les inutilités, vous vous mettez au rancart de la société…N’est-ce pas comme d’en disparaître ? »

 

Le sens profond de L’Homme sans talent est résumé dans ces quelques lignes ; quel sens donner à sa vie ? Celle-ci n’est-elle d’ailleurs pas une fuite continuelle et inconsciente ? À travers ses multiples tentatives, la fatalité avec laquelle elles s’enchaînenr, son refus de voir les choses en face, l’auteur n’est-il pas, finalement, le grand absent de sa propre vie ?
 

 

Le fait de se soustraire de ses responsabilités familiales, notamment dans sa relation de couple, ponctue le récit et renforce l’idée que l’homme est hors de tout, hors de sa vie. La figure féminine, celle de sa femme mais également celles des autres femmes de l’ouvrage, est immanquablement associée aux corvées terrestres, à l’angoisse de la routine, du quotidien.


Tsuge pose la question du statut de l’homme dans la société japonaise et dans la société de manière générale. Ici, les hommes ont fait le choix, plus ou moins délibéré, de s’extraire de leur statut, de leurs responsabilités. Ils sont submergés par leurs propres vies. Le lecteur assiste à cette errance permanente, à des vies dont le sens est confus. Cette perte de repères est-elle imputable à l’époque dans laquelle ces hommes vivent ? Dans le dialogue entre Tsuge et l’oiseleur, le narrateur insiste sur ce point :


— « Si c’est traditionnel et si c’est japonais, c’est ringard ! Ils n’en veulent pas ! Mais si ça vient d’Occident, c’est accueilli à bras ouvert ! Écrit à l’horizontale, le japonais est forcément plus chouette…Tendance moderniste de pacotille ! »

 

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Graphiquement, l’Homme sans talent est parcouru de cases dans lesquelles aucune action n’est apparente. Ces cases, véritables respirations dans le récit, donnent corps à la pensée de l’auteur, à ses moments introspectifs. Elles permettent également d’inscrire le récit dans un espace ou un temps donné, une ambiance.
 

 

Le « Ma », notion fondamentale dans l’esthétique traditionnelle japonaise, est définie  comme l’intervalle de temps ou d’espace, la « pause » assurant à une œuvre d’art sa juste respiration. En filigrane, cette tradition est ancrée dans l’œuvre de Tsuge mais également dans nombre d’ouvrages de cette époque (par exemple dans l’œuvre de Taniguchi), accordant une grande place au quotidien et à la psychologie des personnages. Cette respiration dans le dessin permet au lecteur de suivre tranquillement des yeux une scène et de découvrir dans celle-ci les détails qui font le quotidien. Comme d’autres auteurs de manga, mais également de cinéma (par exemple le réalisateur Ozu avec des films comme Voyage à Tokyo ou le Goût du saké), Tsuge, à travers la finesse de son dessin et le découpage des scènes, nous permet de retrouver des sensations de la vie quotidienne auxquelles nous ne portons plus attention. Certains gestes imperceptibles, certains paysages n’apparaissent qu’après une exploration minutieuse des vignettes. À travers le dessin de scènes a priori paisibles, Tsuge excelle dans l’art de faire passer des sentiments, souvent pathétiques.
 

 

 

 

Dans l’histoire du manga au Japon, l’œuvre de Tsuge est également remarquable en ce qui concerne la structure narrative du récit. L’auteur réussit à s’affranchir de celle qui a été généralement de mise après guerre, c’est-à-dire une structure reposant sur un schéma introduction, développement puis dénouement (structure historiquement établie par Tezuka) en composant des récits dont l’ordre chronologique est bousculé ou des mangas ne comportant pas vraiment d’intrigues.
 

 

Au final, le sens de ses bandes dessinées n’est pas obligatoirement celui qui est donné par l’enchaînement des actions et les relations entre les faits relatés, mais plutôt les relations se nouant entre un personnage et son environnement.


*  Le « roman personnel » ou « l’écriture du moi » (watakishi-shôsetsu en japonais) constitue l’un des courants du roman japonais moderne. Cette forme romanesque s’est imposée à la fin de l'çère Meiji et se caractérise par le traitement de thèmes liés à la vie privée de l’auteur sur un mode introspectif et parfois exhibitionniste. Ce courant peut être comparé au naturalisme européen. Au Japon, les réactions sont partagées à propos de ce type de production ; certains y voient des récits d’une grande richesse et apprécient l’impression de réalité qui se dégage des œuvres, d’autres au contraire le dénigrent, l’accusant de faire disparaître la littérature japonaise et l’aspect divertissant des récits de fiction.


Claire, Année Spéciale Édition-Librairie

 

 

TSUGE Yoshiharu sur LITTEXPRESS

 

Yoshiharu Tsuge L Homme sans talent

 

 

 

 

Article de Mélodie sur L'Homme sans talent. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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