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31 juillet 2011 7 31 /07 /juillet /2011 07:00

tsushima-yuko-o-vent.jpg


 

 

 

 

 

Tsushima Yūko
Ô vent, ô vent qui parcours le ciel
風よ、空駆ける風よ
Kazé yo, sora kakeru kazé yo
Traduit du japonais

par Ryōji Nakamura et René de Ceccaty
Édition originale : Bungei-Shunjū, 1995
Édition française : Seuil, 2007


 

 

 

 

 

 

 

TsushimaYuko.jpgL’auteure et l’histoire

Yūko Tsushima est le pseudonyme de Satoko Tsushima. Elle est née le 30 mars 1947 d’une mère coiffeuse et d’un père célèbre, l’écrivain Dazai Osamu. Mais il se suicide alors qu’elle n’a qu’un an parce qu’il ne croit plus en des jours meilleurs et un avenir positif pour le Japon.

Yūko Tsushima commence à écrire dès ses 19 ans des nouvelles et des contes fantastiques. Elle écrit par la suite des romans, des recueils de poèmes et c’est aussi une critique et une essayiste. Elle acquiert très vite de la notoriété grâce à ses talents de jeune auteure et devient l’une des meilleures représentantes du shishōsetsu de son époque (rappel : le shishōsetsu est généralement à la première personne et à caractère autobiographique). Elle reçoit le prix de la littérature féminine avec son œuvre L’enfant de fortune en 1978.

Ses principales sources d’inspiration sont sa vie, celle de ses parents et plus particulièrement celle de sa mère. Elle puise aussi dans ses expériences personnelles : son divorce, situation encore plus mal vue au Japon qu’en France, va donner le côté intimiste, poétique, onirique et nostalgique de ses romans. En 1985, elle fait la triste expérience de perdre son garçon de huit ans qui va lui inspirer Poursuivie par la lumière de la nuit (1987). Le thème récurrent et presque emblématique de Yuko Tsushima est la maternité.

Mais pour comprendre cette auteure et ses œuvres on ne peut pas s’arrêter à sa biographie. Il est nécessaire de connaître le contexte historique dont elle est l’héritière et durant lequel elle a vécu.

Elle grandit dans un pays qui cherche à se reconstruire après la Seconde Guerre mondiale. Un peu plus tard, Yūko Tsushima est confrontée aux manifestations étudiantes des années 60-70 pour le pacifisme, contre la guerre au Viêt-Nam, contre le renouvellement du traité de sécurité nippo-américain ; et elle se retrouve, en tant qu’auteur, héritière d’une littérature féministe.

La femme avait toujours été peu présente dans la littérature et c’est dans ces années que s’enclenche « l’histoire d’une reconquête culturelle de la nouvelle position de la femme ». Dès les années 60, plusieurs auteures s’attachent à décrypter la vie intime des femmes, leurs spécificités, leur nature. « D’autres à la plume plus acérée » se lancent dans une véritable « bataille du féminisme » qui remet en cause des conventions sociales, telles que le couple, la famille. Elles laissent aux plus jeunes le soin de prendre le relais pour parler de la féminité.

Pour cette partie, je me suis appuyée sur les propos de Cécile Sakkai, extraits de l’ouvrage Un siècle de romans japonais. Voici une citation du livre pour caractériser notre auteur : « Yūko replace dans la quotidienneté du shishōsetsu les acquis du militantisme, prônant une indépendance liée à la redécouverte de la féminité, notamment la maternité ».



L’auteure et son œuvre

L’œuvre et ses détails

Tout d’abord, je vais tenter de faire un résumé de l’œuvre, chose difficile car il y a énormément de détails (qui ont tous leur importance !) ; puis je m’attarderai sur des points précis de l’œuvre qui m’ont paru importants.

L’auteur nous raconte sa vie, ses souvenirs lorsqu’elle est au chevet de sa mère, agonisant à l’hôpital. Ensuite le récit pourrait être construit en deux parties. Dans la première, Ritsuko Takasé, personnage et narrateur de l’histoire, raconte sa vie au collège, au lycée jusqu’à sa vie d’adulte et ses relations instables. La seconde partie, après une importante révélation (dont on se doute au fur et à mesure que l’on avance dans le récit), se concentre autour de la vie d’adulte et des souvenirs de Fumiko Yokoyama, amie d’enfance de Ritsuko Takasé, et de chacun des membres féminins de sa famille (sœur, mère, tante, cousine, nièce...) en adoptant leur point de vue à tour de rôle.

L’une des premières caractéristiques de cette œuvre est le jeu des points de vue et des narrateurs, qui nous offre aussi un regard sur leur époque et les métamorphoses d’un Japon qui a subi les dégâts d’une guerre destructrice.  Au départ, le récit est structuré, le narrateur se distingue de l’auteur ; nous avons un seul point de vue et une seule narration : celui de Ritsuko. On voit les deux jeunes filles grandir dans un Japon qui change et qui se tourne vers une société de consommation.

C’est ensuite que l’on se perd petit à petit dans le mystère de l’identité du narrateur, en même temps que l’auteur intervient dans la narration et échoue elle-même dans ses réflexions. Sensation étrange : le lecteur n’est pas omniscient, il est à la fois interne et externe. Une impression d’être une partie de la conscience de l’auteur.  C’est aussi à ce moment-là qu’elle nous explique les prénoms des personnages puisque le récit passé a rejoint le présent du roman :

 

« Fumiko se nommait en effet bien Yokoyama avant de se marier, mais si l’histoire de Ritsuko Takasé correspond fidèlement à mon adolescence, ce n’était pas mon nom réel. Je me reconnais entièrement dans ce que j’étais, à l’époque du collège et du lycée, mais j’ai du mal à faire le lien avec celle que je suis devenue maintenant. C’est justement pour cela que le nom est différent. »

 

En reliant les personnages et la temporalité de la narration, Yūko Tsushima peut reprendre le cours de son récit dans un moment présent.

À chaque fois, on accompagne le narrateur dans la mort de sa mère en prenant le point de vue de la fille (et quand il y a des sœurs, le point de vue de l’une puis de l’autre). Régulièrement, en alternance, on revient sur le point de vue de l’auteur.

À la fin, ce sont seulement des pensées au hasard, introduites par des points de suspension sans précision sur la personne qui parle. C’est un labyrinthe uniquement féminin qui nous dépeint une réalité, pas toujours facile à vivre, mais sans jamais l'auteur se plaigne. Yūko se pose éternellement la même question : quel est l’amour qui relie sa mère et sa fille ? Comment savoir si l’on a été une bonne fille ou une bonne mère ? 

 

La question du temps est aussi abordée. Il y a constamment un lien avec le passé : l’auberge des grands-parents qui finalement sera détruite pour pouvoir reconstruire ; cette mère qui ne meurt pas et garde en mémoire les souvenirs des défunts partis trop tôt.  Dans ce roman, trois générations se croisent : les mères, les filles et les enfants de ces filles. Le passé ne disparaît jamais, il est toujours présent quelque part avec, au fond, un sentiment de nostalgie et de regret. Le plus surprenant c’est qu’il n’y a pas de tristesse quand le narrateur en parle, elle (le narrateur est toujours une femme) évoque cela comme un fait, sans s’y attarder.

Par le temps, j’entends aussi celui que le narrateur emploie pour raconter son récit. Le passé est le temps dominant et dans celui-ci, il y a l’imparfait, le passé simple, le passé composé et le présent pour les dialogues des personnages (mais n'oublions pas qu'il s'agit d'une traduction...). À la fin, les derniers chapitres sont racontés au conditionnel. Le narrateur s’est arrêté à une époque précise, antérieure aux événements qui se poursuivent. Avant que la mère de Ritsuko ne meure.

Autre caractéristique : les personnages masculins sont pratiquement inexistants. Ils sont effacés, ils n’assument pas leurs responsabilités, ils sont morts... ; bref, ils disparaissent littéralement du récit. Le seul qui prenne une véritable importance et qui aurait pu avoir un rôle plus positif, M. Yamagata, s’en va quelque temps après la mort de la mère de Fumiko avec qui il entretenait une relation hors mariage.

Les deux thèmes phares de ce roman sont donc la mort, qui est aussi vue comme une naissance (« Êtes-vous sur le point de naître ? Vous voulez naître ? Où ? Pourquoi ? »), et la maternité, sans cesse remise en cause.



Le titre

Pour le titre, je tente une explication subjective (et donc peut-être totalement fausse mais je prends le risque), qui s’appuie quand même sur l’impression que m’a laissée ce roman qui évoque le ciel presque tout le temps dès les derniers chapitres. Kazé, soit le ciel en japonais, pourrait symboliser le temps, témoin de la vie, représentée par le vent, qui passe et qui s’en va sans jamais s’arrêter.



Le style

L’auteure emploie toujours la première personne du singulier, « je », et son univers est très intimiste, très féminin, très doux, très onirique et nostalgique. Toute l’écriture est chargée de détails parce que l’écriture japonaise accorde beaucoup d’importance à l’instant présent, vécu. Il ne faut pas chercher à comprendre, il n’y a pas de logique. C’est toute une ambiance qui s’attache à l’immédiateté et qui fait le charme et la magie de cet univers.



Mon point de vue

Ce livre m’a rappelé L’étranger d’Albert Camus à cause des premiers mots. Il écrit « Maman est morte » tandis qu’elle commence ainsi : « La mort de maman. Maman est morte. ...maman est morte sans que je le sache. » Ensuite, cet univers très féminin m’a aussi fait penser à celui des films de Pedro Almodovar qui lui aussi traite beaucoup des femmes et de la relation mère-fille, mais pas de la même manière.

Bien que je m’y sois prise à trois fois pour entrer dans le récit, ce livre m’a beaucoup émue.  Il se lit comme on écoute une musique ; on se laisse bercer par cette écriture fluide et légère. Il est empreint de poésie, de simplicité et de beaucoup de naturel. Cet esprit japonais est différent de celui qui, en Occident, analyse et juge tous les actes commis ; il y a ici, selon moi, une plus grande liberté. Les tabous n’empêchent pas une relation amicale forte et la réserve qu’a Ritsuko avec Fumiko, peut être vue de deux façons. En conservant un point de vue occidental, je n’aurais jamais cru que leur amitié pourrait durer si longtemps vu que certaines choses qui me semblent naturelles sont complètement effacées et tues entre elles. Mais si l’on apprend à regarder avec un point de vue japonais, on comprend cette réserve,  qui est une marque de respect, d’estime que Ritsuko marque envers Fumiko.

Je recommande ce livre à tous ceux qui aiment la littérature japonaise et qui veulent en savoir un peu plus sur le monde des femmes et de la maternité. (Et puis aussi parce qu’il est très bien écrit et qu’on ne peut passer à côté de cette auteure !!)


Lara S., 2e année Bib.-Méd.


Interview de Yuko Tsushima sur France Culture : 

http://www.franceculture.com/emission-hors-champs-yuko-tsushima-2010-11-04.html

 

 

 

 

 

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