Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 07:00

Ueda Akinari Contes de pluie et de lune







UEDA AKINARI
上田秋成
Contes de pluie et de lune
雨月物語

traduit, présenté et annoté

par René Sieffert
Éditions Gallimard

L'Imaginaire, 2009

Collection Connaissance de l’orient, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

akinari.jpgL’auteur

« Conteur délicat et savant philologue, moraliste misanthrope et pessimiste, critique mordant mais lucide jusque dans ses haines, homme de lettres dont la passion de l'écrit fut l'unique raison de vivre, Ueda Akinari est, sans conteste, la figure la plus attachante et l'écrivain le plus authentique de la littérature japonaise du XVIIIe siècle. » René Sieffert, traducteur de l’ouvrage

 

 

Akinari est né en 1734 dans le quartier des plaisirs d’Ōsaka (大阪市) d’une courtisane et d’un père inconnu. Sa mère l’abandonne alors qu’il est âgé de quatre ans ; il est alors recueilli par un riche marchand qui l’éduque de manière à ce qu’il devienne son héritier. Par chance, il eut une éducation et une enfance insouciante et volage, digne d’un jeune bourgeois. Mais en grandissant, il s’ennuie de toute cette oisiveté et préfère se plonger dans les grands livres classiques japonais et chinois, tout en écrivant des haikai (genre de poèmes courts qui apparaît au IXe siècle et qui atteint son apogée au XVIIe, très à la mode chez les gens aisés).

En 1766, il fait la rencontre du philologue Katō Umaki qui devint son maître et son ami, et qui eut une influence considérable sur son œuvre.

Il étudie les poèmes archaïques, notamment  l’anthologie intitulée Man.yō-shū (万葉集), l’Ise-monogatari (伊勢物語, les célèbres Contes d’Ise), ainsi que le Genji-monogatari, (源氏物語, le fameux Dit du genji, qui l’a beaucoup marqué). Ces diverses influences de la littérature traditionnelle orientale lui inspirent un nouveau style d’écriture et lui permettent d’écrire (ou du moins, d’ébaucher) en 1768 les Contes de pluie et de lune, recueil qui ne paraîtra qu’en 1776.

Toutefois, cette destinée toute tracée d’écrivain-poète est bouleversée par le décès de son père adoptif en 1761 ; Akinari doit reprendre, sans enthousiasme, les affaires de ce dernier jusqu’à ce que, dix ans plus tard, un incendie ravage le commerce prospère de tissus et d’huile et qu’Akinari se retrouve ruiné. Il exerce alors en tant que médecin pendant quatorze ans et garde pour divertissement personnel ses travaux littéraires.

En 1793, il décide de se remettre à la littérature, et part s’établir à Kyōto (京都市). Les dernières années de sa vie seront très rudes : il perdra sa femme, sera constamment en manque d’argent, perdra un œil et se découragera (en jetant certains de ses manuscrits) mais continuera d’écrire jusqu’à sa mort en juillet 1809.

Ueda Akinari a inventé un genre romanesque nouveau le yomihon (読本), c’est-à-dire « livre de lecture », au style très fluide qui préfigure les grands écrivains japonais du XXe.

Ueda-Akinari-Ugetsu-Monogatari.jpg

Le recueil

L’ouvrage d’Akinari intitulé en japonais Ugetsu Monogatari (雨月物語) peut être traduit comme le « Dit de pluie et de lune ».

Le monogatari (物語) donc le « dit », se définit comme un conte ou un dit, souvent d’origine populaire. Par ugetsu (雨月), signifiant « pluie et lune », Akinari fait allusion à un temps très particulier dans la culture japonaise : quand la pluie cesse et que le calme revient, à l’instant où la lune se couvre d’une brume, naît une ambiance idéale pour les apparitions de spectres ou de démons. Mais précisons que dans cet ouvrage, et plus généralement dans les légendes orientales, les spectres ne sont pas forcément mauvais, bien au contraire ; ils apparaissent souvent pour raconter leur histoire, l’exorciser avant de disparaître brutalement.

Les neuf nouvelles recueillies dans cet ouvrage parlent toutes de spectres prenant l’allure de personnes humaines :

  • le fantôme d’un empereur mort en exil désireux d’expliquer son envie de vengeance ;
  • le fantôme d’un homme tellement fidèle en amitié qu’empêché de se rendre à un rendez-vous avec son frère symbolique, il se suicide pour le rejoindre ;
  • le fantôme d’une pauvre femme qui attendait le retour de son époux parti en ville pour faire fortune ;
  • l’âme d’un moine transférée dans le corps d’un poisson ;
  • des fantômes en train de discuter de littérature qui invitent un moine-poète à leur banquet ;
  • le démon d’une femme jalouse qui pourchassait son mari infidèle et sa concubine ;
  • un serpent caché sous la forme d’une femme séduisante pour conquérir un jeune homme ;
  • le démon d’un abbé qui mangea le cadavre de son bien-aimé ;
  • l’esprit de l’or.




« Shiramine »

Dans ce conte, on sent la formation philologique d'Akunari.

C’est une nouvelle très difficile pour un Occidental puisqu’elle fait allusion à de nombreux événements historiques comme les batailles entre clans pendant le XIIe siècle. Notamment entre les Taira et les Minamoto.

Un moine effectue un pèlerinage à travers les provinces du Japon. Le soir tombé, il s’endort près de la tombe d’un empereur mort en exil appelé Sutoku. Celui-ci est enterré dans le mausolée de Shiramine. Suivant la légende japonaise, cet empereur maudit avait tenté de renverser son frère du pouvoir après avoir été évincé du trône par son propre père ; ayant échoué, il fut contraint à l’exil. Mort loin de tous, il se transforma en démon des montagnes. Le moine, après avoir été effrayé par cette apparition, entame avec l’empereur déchu une conversation autour du fonctionnement du pouvoir impérial ; le conte oppose la vision emplie de rage du prince, à celle du moine, pleine de sagesse.

Il se réveille au petit matin.



« Le rendez-vous aux chrysanthèmes »

Ce conte est considéré au Japon comme le chef-d’œuvre d’Akinari, empli de poésie, faisant l’éloge du dévouement et de la loyauté, principes issus des codes d’honneur des samouraïs. L’histoire est particulièrement belle ; il s’agit d’ailleurs d’une transposition quasi littérale d’un poème chinois du XVIe siècle.

Hasabe Samon, un intellectuel, rend visite à un ami hébergeant un guerrier très souffrant. Samon veut le soigner et devient très proche du soldat puisqu’il lui rend visite tous les jours pour discuter de sujets divers. Des liens fraternels se tissent et le guerrier guérit peu à peu. Quand il est totalement remis et doit donc repartir, ils échangent tous les deux un serment de fraternité, se donnant rendez-vous l’année suivante à une date bien précise chez Samon.

« Mon frère, gardez-vous de manquer ce jour-là. J’aurai préparé un rameau de chrysanthème avec du sake léger, et je vous attendrai. » (p. 46).

L’année suivante, le jour dit, le guerrier n’est pas à l’heure ; la mère du triste Samon le console avec une phrase pleine de beauté et de douceur :

 

« Si l’automne n’est pas dans le cœur de l’homme, la splendeur des couleurs du chrysanthème ne dure-t-elle que ce jour ? Pourvu qu’il revienne sincère, le ciel eût-il tourné aux bourrasques de l’hiver, qu’aurais-tu à lui reprocher ? » (p. 47).

Nous apprenons à la fin du récit, qu’Akana est retenu enfermé par un certain Tsunehisa à cause d’un conflit ; il s’est donc tué pour être présent au rendez-vous.



« La maison dans les roseaux »

Katsushirō abandonne sa femme dévouée Miyagi pendant quelque temps pour aller faire fortune à Kyōto en vendant des soieries. Il décide de rentrer chez lui à la fin de l’automne mais il apprend qu’une guerre a éclaté dans son village d’origine et ne peut rejoindre sa femme à cause des barrages. Il décide néanmoins de forcer les barrières mais se fait agresser et dépouiller. À moitié mort, il est recueilli par un homme du nom de Kodama Kihei (Kodama 木霊, littéralement « esprit de l’arbre ») ; son attente dure sept ans. Quand il revient enfin chez lui, sa femme l’attend toujours, les retrouvailles sont très émouvantes et notre héros s’endort paisiblement.

Mais le lendemain sa femme a disparu ; elle n’était en fait que le fantôme de la morte. Un vieillard voisin lui explique : « Nul doute que l’esprit de votre sage épouse ne soit revenu pour vous faire entendre son mal d’amour » (p. 68).

Cette histoire est reprise par le cinéaste Kenji Mizoguchi dans son film Les contes de la lune vague après la pluie, qui réinterpréte deux nouvelles du recueil d’Akinari. La seconde est la suivante :



« L’impure passion d’un serpent »

Cette nouvelle évoque le pouvoir d’une femme-serpent, personnage issu d’une vieille légende chinoise : un serpent blanc se changeant en femme pour séduire un jeune homme. Ici, le jeune homme est un intellectuel en conflit avec sa famille, Toyoo, qui tombe tout de suite sous le charme lors de cette rencontre fortuite.

C’est le conte le plus long du recueil, il y a de nombreux retournements de situation. Le jeune homme tombe amoureux mais se rend compte avec horreur que c’est une femme-serpent (apparence d’une femme mais esprit maléfique), il la fuit avant qu’elle le retrouve et lui prouve qu’elle n’est pas une âme malfaisante. Il s’abandonne à nouveau à l’amour, mais sa joie est de courte durée puisqu’un vieux moine lui révèle la véritable identité de cette femme et comment tuer le serpent qui contrôle son enveloppe charnelle.



Le film Les contes de la lune vague après la pluie
Mizoguchi-Ugetsu-affiche.jpg

 

 

 

Mizoguchi-Ugetsu-1.jpg

Dans le film, l’histoire est différente ; Genjuro est un potier qui vit dans un petit village de campagne nommé Ōmi.

Sans le sou, il décide de partir vendre sa production dans une grande ville, laissant sa femme et son fils. Quand Genjuro revient à Omi, il a gagné beaucoup d'argent. Mais il souhaite augmenter ses profits et repart pour la ville. C’est au marché, alors qu’il vend sa poterie, qu’il tombe amoureux de dame Wakasa. Il passe beaucoup de temps avec elle dans sa vaste demeure goûtant aux joies des amours nouvelles, oubliant sa famille qui l’attend. Mais le bonheur est de courte durée puisqu’un prêtre avertit Genjuro que la femme qu'il aime n’est autre qu’un fantôme et que son âme est manipulée par des esprits malfaisants ; il arrive à se sortir des griffes de Wakasa et rentre à son village après avoir laissé durant plusieurs années sa femme et son enfant dans la plus grande misère… La fin du film reprend la triste conclusion de la nouvelle « La maison dans les roseaux ».



« Carpes telles qu’en songe… »

C’est une nouvelle plus légère ; il n’est pas question de spectres morts de chagrin, désireux de vengeance ou fidèles au point de se suicider. L’histoire inculque le respect de la nature et des animaux.

Elle relate l’aventure du moine Kōgi qui,

« concentrant son esprit sur une peinture, (…) s’était laissé à s’assoupir, et voilà qu’en songe, il pénétrait dans l’onde et s’ébattait en compagnie des poissons, grands et petits. Sitôt revenu à lui, il les peignit tels qu’il les avait vus, fixa la peinture au mur et s’exclama "Carpes telles qu’en songe !" ».

Quelques jours plus tard, il tombe malade et est rapidement considéré comme mort. Pendant ce coma, le moine s’est métamorphosé en poisson, il se fait pêcher par un paroissien nommé Banshi puis couper en rondelles par le cuisinier. C’est à ce moment que le moine reprend vie. Akinari en conclut philosophiquement qu’il ne faut pas s’attaquer à un disciple de Bouddha.



« Buppōsō »

Ce titre fait référence à un oiseau qui niche dans les lieux les plus purs du Japon. Ce nom, Buppōsō (仏法僧,) réunit en japonais les mots « Bouddha », « loi », « moine ». Ainsi, le moine Muzen qui passe la nuit à prier devant le mausolée de Kōbō-daishi entend l’oiseau avant qu’un cortège ne débarque ; celui du prince Hidetsugu mort en 1595, dans un suicide collectif. Le moine, terrifié, est néanmoins invité par les spectres à festoyer et à parler de poésie, celui-ci ayant déclamé avant leur apparition un haikai de sa composition qui n’a pas échappé aux oreilles des fantômes.

Ce conte est, comme celui des carpes, très court et très simple. Le personnage principal se réveille à l’aube. Est-ce un rêve ou la réalité ? Redescendant en ville avec son disciple, pensant être totalement fous , ils se « soignent par les potions et les seringues » (p. 93).



Nous terminerons par un conte très intense à la limite de l’effrayant :

« Le chaudron de Kibitsu »

Ce conte est très étonnant pour un auteur du XVIIIe ; suspens et frissons s’y mêlent. Le sujet est cependant très simple puisqu’il parle de la jalousie d’une femme, Isora, dévouée à son mari Shōtarō qui la quitte pour une courtisane nommée Sode. Isora meurt de chagrin et devient un être démoniaque qui tue d’abord la courtisane (elle tombe malade et meurt) puis jette un maléfice à son mari infidèle. Chaque soir, son esprit rôde devant la maison de Shōtarō en poussant des cris terrifiants mais il ne peut entrer puisque Shōtarō a mis des talismans sur les portes. Prévenu par un sorcier, il doit attendre qaurante-deux jours avant de sortir de sa maison pour ne pas être tué. Mais évidemment, le quarante et unième jour au soir, il s’aventure hors de chez lui pensant que le maléfice est terminé… (p. 107).



Notre conclusion

Akinari emprunte beaucoup d’éléments aux textes classiques japonais et chinois qu’il a étudiés avec Katō Umaki. En Orient, l’utilisation d’éléments issus des grands classiques n’est pas considérée comme du plagiat mais comme une preuve de culture et de bon goût. C’est pour cela qu’il joue avec les codes littéraires soit en transposant littéralement les textes chinois, soit en adaptant des détails proprement japonais et en effaçant toute référence chinoise.

Il implique ses personnages dans des situations universelles : d’amour passionnel, de trahison (dans « Le chaudron de Kibitsu ») face à la fidélité dans « le rendez-vous aux chrysanthèmes ». Son point de vue est à la fois cynique, sur les péchés des êtres humains, mais également plein d’espoir, face aux qualités dont ils font parfois preuve. Le personnage récurrent dans ce recueil est le poète en pèlerinage sur les chemins de la délivrance :

  • à travers l’image du moine qui a su se libérer de la vie matérielle pour voyager au gré de sa fantaisie dans « Shiramine », ou « Buppōsō »,
  • mais également la figure du jeune homme, issu de la petite bourgeoisie, qui cherche à fuir sa famille, comme Shōtaro dans « Le chaudron de Kibitsu » ou Katsushirô dans « La maison dans les roseaux ».


Chaque conte a une atmosphère propre, une problématique différente mais il y a toujours une apparition surnaturelle, entre rêve et réalité, car, finalement, le doute reste entier pour certains contes. Bien souvent, le personnage principal se réveille après l’apparition. On retrouve cette tradition dans beaucoup de livres japonais et notamment dans un conte de Tanizaki Junichirō intitulé Le coupeur de roseaux, dans lequel un homme raconte son histoire et disparaît aussi furtivement qu’il est apparu, le personnage principal ne sachant s’il doit mettre cette vision sur le compte de l’alcool ou si l’esprit de son interlocuteur a, pendant quelques heures, repris vie pour exorciser son passé.

Ueda Akinari a mis des dizaines d’années pour écrire Les contes de pluie et de lune, ouvrage considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature japonaise du XVIIIe. La poésie se mêlant au surnaturel rend les contes captivants ; le lecteur se laisse aisément imprégner de cette philosophie orientale et ancestrale.


Célia, AS éd.-lib. 2010-2011

 

 

EDA Akinari sur LITTEXPRESS


Ueda Akinari Contes de pluie et de lune-copie-1

 

 

 

 

 Articles de Marina et de Laureline sur Contes de pluie et de lune.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives