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19 avril 2012 4 19 /04 /avril /2012 07:00

Urabe-Kenko-Les-heures-oisives.gif

 

 

 

Urabe Kenkō
ou
Yoshida Kenkō
吉田兼好
de son vrai nom
Urabe Kaneyoshi
卜部兼好
Les Heures oisives
titre original
Tsurezure-gusa
徒然草
traduction et commentaires
Charles Grosbois
et Tomiko Yoshida
coédition Gallimard Unesco
collection Connaissance de l'Orient, 1968








Au sujet de l'édition

Il s'agit d'une collaboration entre la maison Gallimard et l'Unesco grâce à un accord entre l'Unesco et le gouvernement japonais qui a donné lieu à la coopération entre des experts du conseil international de la philosophie et des sciences humaines et feu M. Étiemble, représentant à cette époque les éditions Gallimard et directeur de la collection. La traduction a été réalisée en partie  par Jacques Chazelle, conseiller d'ambassade et connaisseur du Japon, puis par Charles Grosbois avec Tomiko Yoshida, docteur ès lettres enseignant à Paris pour les aspects philologiques et la recherche des valeurs dans les expressions et le style ; elle a été relue par M. Yōichi Maeda professeur de l'Université de Tōkyō. En somme, c'est une édition qu'on peut qualifier de savante.



La biographie de l'auteur

Urabe Kenkō serait né aux alentours de 1283 et est sans doute mort en 1350. Son nom de famille (Urabe) indique que ses aïeux faisaient partie d'un clan de devins. Dans le Japon ancien, la divination était une science transmise d'une génération à l'autre à l'intérieur du clan et qui s'appuyait sur l'interprétation des signes envoyés par les dieux du Shintō afin de guider les hommes. Cette science a été traversée par l'influence des textes chinois, de l'astrologie, du taoïsme, du tantrisme bouddhique. À partir d'une approche différente, on peut dire que le devin s'appuie sur l'observation de la psychologie des individus, prend en compte leur condition sociale, leurs mœurs, leurs ambitions, leurs secrets de famille, etc.

Le père de Kenkō fut conseiller au ministère de l'État civil et eut trois fils. L'aîné se fit bonze et finit évêque; il était d'une grande érudition, fut quelqu'un d'important à la Cour : il offrit à l'Impératrice, épouse de Go-Daigo, une histoire de l'attaque mongole en trois volumes. Son deuxième fils occupa des fonctions à la Cour et devint notamment conseiller au ministère des Impôts. Kenkō fut le plus jeune de ces trois fils. Il est à noter que bien que certains membres de la famille fussent chargés de postes à la Cour, ils n'était pas issus de la haute noblesse et ne pouvaient donc occuper de hautes fonctions. D'autre part, deux des trois fils adoptèrent la religion bouddhique, signe du syncrétisme des religions shintō et bouddhique déjà effectué à cette période.

On ne connaît presque rien de l'enfance et de l'adolescence de Kenkō. Toutefois, il était très cultivé, c'était notamment un grand connaisseur de la poésie chinoise et de la littérature japonaise, des textes de Confucius et de ceux de Lao-tseu. On prend conscience de l'influence qu'exerce le confucianisme à travers certaines des valeurs qu'il défend comme l'éloignement de la piété filiale, de la loyauté sans borne de l'inférieur envers ses supérieurs. La hiérarchie sociale japonaise était alors très rigide, elle ne dépendait pas du Ciel et était immuable. Il était également au fait du taoïsme à travers les textes de Lao-tseu et de Tchang-tseu, ce qui est certain puisqu'il fait référence aux anthologies chinoises où les poètes taoistes sont omniprésents.

En dehors de la connaissance de la littérature, de la philosophie et de la religion, Kenkō avait été  formé à la musique instrumentale, à l'étiquette de la Cour, à la calligraphie. C'était également un fin connaisseur des étymologies et des sources historiques des traditions, c’était un archer et un cavalier émérite. De plus, il fut reconnu comme un grand poète en son temps, il conseilla l'Empereur lui-même dans cette discipline. Les principales caractéristiques de sa poésie sont la recherche de la grâce, de la délicatesse, de la virtuosité sans artifice, de la pureté de la forme cachée sous l'apparence de l'improvisation et de la couleur sonore. Dans ses poèmes consacrés à l'amour, on trouve un aspect élégiaque allant jusqu'à une certaine forme de romantisme.

Il fut nommé fonctionnaire à la Cour à dix-neuf ans, sans doute en raison de son talent en poésie. Il y occupa une fonction peu élevée, sans espoir d'accèder à un rang supérieur mais son érudition  ainsi que sa modestie lui permirent de côtoyer l'Empereur retiré et plusieurs Premiers Ministres. Malgré cette charge, il voyagea.

On connaît peu d'éléments de sa vie sentimentale. Toutefois, deux femmes auraient été importantes pour lui, ce que l'on sait grâce à ses poèmes : mais l'une était inaccessible en raison de son rang plus élevé que le sien et l'autre mourut jeune.

Vers 35 ans, Kenkō se retira du monde et se fit moine sans doute en raison de sa foi profonde qui ne pouvait s'exercer réellement au milieu de l'agitation de la Cour et de la société en général. De plus, ce choix lui apporta une liberté qu'il ne possédait pas en tant que fonctionnaire (notamment à cause des troubles politiques importants à son époque, des luttes de pouvoir provoquant des guerres civiles, des empereurs renversés, etc.), ce qui lui permit d'observer l'instabilité des individus et de la politique, même s'il en fut davantage spectateur qu'acteur. Après s'être fait moine, il vécut dans différents ermitages et continua de voyager. Ses déplacements lui permirent-ils de conserver sa liberté, son indépendance et sa neutralité vis-à-vis des différentes factions politiques et sociales ?

 


Tsurezure-Gusa-edition-illustree-du-XVIIe-siecle--ere-d.jpgTsurezure Gusa édition illustrée du XVIIe siècle (ère d'Edo)

 

L'œuvre

La première partie de la rédaction des Heures oisives eut lieu vers 1331 et la deuxième vers 1335 (deux périodes de troubles graves). Même s'il proclame qu'il a eu un grand plaisir à les rédiger et qu'il présente ces écrits comme des « bagatelles » dans l'avant-propos, il est clair qu'ils expriment certaines opinions personnelles, sur des sujets politiques notamment. Kenkō ne semblait pas vouloir les diffuser mais son entourage savait qu'il avait écrit ces notes et il apparaît qu'il se serait arrangé pour en assurer la conservation. L'ouvrage est divisée en deux parties et formé de 248 fragments en général assez brefs, de quelques lignes à une page.

Tsurezure-Gusa-premiere-page.jpg

Tsurezure Gusa, 1ère page du manuscrit

 

Ce qui est dit de la Cour et de la société

Pour Kenkō, l'Empereur est immuable et nécessaire, ces notes ne possèdent pas d'aspect révolutionnaire. Cependant, il y affirme que l'Empereur doit faire preuve de sagesse en écoutant les souffrances du peuple (ce qui provient directement du confucianisme), il souligne l'importance qu'il doit accorder aux affaires intérieures, afin d'instaurer une paix généreuse dans le pays, en pratiquant une politique de vertu, en s'appuyant sur les descriptions des comportements des empereurs chinois des légendes et qui étaient réputés pour leur sagesse.

Il émet plus de réserves lorsqu'il s'agit des nobles et des hommes de la Cour car il a fréquemment constaté leur déchéance. De plus, il n'est pas rare que leur élévation soit uniquement due à leur ascendance et non à leurs qualités personnelles : « Que de sots sans valeur, à la faveur de leur naissance et servis par la chance s'élèvent à de hautes conditions et vivent au comble du luxe ! » (xxxviii, p.65). Il ne peut que déplorer la futilité de la société qui se manifeste par les bavardages, la passion du jeu, les rumeurs, les médisances, etc. La classe des guerriers est quant à elle soumise à une critique acerbe puisque ses membres sont présentés comme des êtres brutaux, dénués de bon sens. Kenkō refuse de reconnaître la gloire militaire, mis à part si le guerrier a lutté jusqu'au bout et qu'acculé, il accepte la mort sereinement : « Aussi longtemps qu'on est en vie, on ne saurait vanter la vertu de ses armes. » (lxxx, p.87) Les nombreuses remarques à propos du sens des cérémonies et de l'étiquette de la Cour, sont sans doute adressées aux nouveaux venus, c'est-à-dire aux provinciaux qui viennent d'acquérir de la puissance suite aux bouleversements politiques mais qui ignorent tout de ces traditions. Kenkō prône alors la simplicité de la tradition, la conservation des rites anciens, l'élégance humble.



Sur l'être humain

Celui-ci se doit de respecter toutes les formes de vie (humains, plantes, animaux). Tandis que la jeunesse doit modérer ses extravagances, la vieillesse doit tenter d'éviter ses défauts. L'homme doit conduire son esprit de manière raisonnable, avoir conscience du caractère transitoire de la vie et de l'impermanence des choses, puisqu'il s'agit de la seule vérité permanente. « Pareil aux fonds mouvants de la rivière Asuka, ainsi va le monde : le temps passe, tout fuit, joies et peines alternent. » (xxv, p.59) Il est nécessaire d'être mesuré en toute chose : ne pas rechercher le luxe, ni la luxure, ni le pouvoir, tout en s'éloignant des passions ; celles-ci sont vaines et provoquent une recherche sans fin car les plaisirs demeurent toujours insatisfaits et il faut se souvenir qu'à tout moment la mort peut surgir. Ainsi, l'individu doit méditer ces considérations. Il n'est pas nécessaire d'être né parmi la haute société pour parvenir à un degré supérieur de connaissance et de sagesse.



De la vie en société et de l'attitude à y adopter

Connaître le protocole et le comprendre. Ne pas étaler son érudition, mais feindre l'ignorance et ne montrer son savoir que s'il est sollicité et, surtout, en toute simplicité. Ne pas se mêler des disputes, ne pas chercher à humilier autrui, ne pas chercher à faire de l'esprit aux dépens d'un autre. Préférer l'hospitalité sincère et sans artifice plutôt que le protocole rigide, ceci afin de favoriser de véritables contacts humains. Voici les attitudes que doit adopter un homme de qualité. Pour Kenkō, voilà l'idéal de l'honnête homme.

Quant aux amis, ils doivent être choisis avec précaution, il faut ensuite les garder précieusement. Il faudra par dessus tout éviter les ivrognes, les nobles haut placés, les jeunes, les soldats, les menteurs, les avares. Mieux vaut leur préférer les personnes généreuses en toute simplicité et les sages.



Comment tenir sa maison

L'arrangement de la demeure doit traduire le caractère de l'homme de qualité, c'est-à-dire être simple et serein. Pour cela, le maître de maison doit conserver le style ancien qui respecte les proportions et l'harmonie. Il ne doit pas rechercher de meubles originaux, étrangers, car leur présence créerait une surcharge et serait un signe de vulgarité. Le bon goût passe donc par la simplicité et il faut préférer un espace vide à l'omniprésence d'objets (excepté les livres qu'on peut posséder en quantité !) afin de recevoir ses amis dans un endroit agréable et de pouvoir étudier en toute quiétude.



Sur l'amour, les femmes et la famille

Kenkō, à ce sujet, est catégorique : il ne faut pas s'attacher à tous ces éléments, car il ne s'agit que d'entraves inutiles. Quelq ue soit le type de femme (idiote, belle ou mère), elle ne provoque que l'ennui et la tristesse, elle n'est source que de préoccupations. La vie en commun, au bout de peu de temps, présente les mêmes inconvénients. Quant à la descendance et aux enfants en général, même s'il s'amuse parfois du bon mot d'une enfant, il n'approuve pas la continuation de la lignée car on risque fort d'être déçu lorsque que l'on s'aperçoit que celle-ci a dégénéré. Sa position par rapport aux passions amoureuses est ambiguë puisqu'il avoue son amusement face à l'amant irraisonné et le caractère agréable de cet état d'esprit, tout en insistant sur la nature perverse, artificieuse, moqueuse et rusée de la femme, ce qui explique qu'un homme ne peut s'intéresser à une femme que lorsqu'il en est éperdument amoureux. Le seul type de relation viable avec une femme consiste à ne se voir que de temps en temps et à entretenir, le temps de l'absence, les souvenirs de ces rencontres.



À propos de la Nature

La Nature, aux yeux de Kenkō, est source de bonheur tant qu'on la perçoit à notre échelle et qu'on comprend que l'on forme un tout avec elle. Il la relie aux sentiments amoureux :

« Une nuit embaumée du parfum des pruniers, une lune voilée; la lune au ciel de l'aube au sortir sur le parc impérial où l'on écarte la rosée des herbes : celui qui n'a pas vécu tout cela ferait mieux de renoncer aux douceurs de l'amour » (ccxl, p.172).

Mais la nature n'est pas synonyme de perfection et, à son image, l'art quel qu'il soit gagnera à se situer dans l'inachevé et à entretenir une certaine négligence qui lui apporteront la délicatesse, ce que ne lui conférerait pas la perfection, même si elle était totalement atteinte.



Croyances et foi

Kenkō exerce particulièrement son sens critique lorsqu'il s'agit de la religion, de ses représentants et de la foi. Tout d'abord, il s'oppose fermement aux superstitions de tout genre issues, notamment, de la culture chinoise à travers la croyance en des jours fastes et en d'autres néfastes. Ainsi, il souligne que « toute mauvaise action commise en un jour faste est toujours néfaste et  toute bonne action accomplie en un jour néfaste est toujours faste. » (xci, p.92) Il combat également d'autres formes de superstitions dont sont également victimes certains bonzes qu'il tourne en ridicule.

Un autre travers à propos duquel Kenkō exerce sa verve est la foi qui n'est pas réellement sincère. Ainsi il n'épargne pas les bonzes irascibles et ridicules, ceux qui se jouent d'un novice, qui fréquentent des individus peu recommandables, qui ont à rougir de leur attitude après avoir bu, qui participent aux commérages et d'autres encore qui usent d'un vocabulaire alambiqué afin de faire forte impression.

Quant à ce qu'il considère comme la foi véritable, elle ne saurait être discutée. Il ne sert à rien de mener de grands débats sur les Saintes Écritures, il suffit d'appliquer leurs recommandations à nos pensées,  nos sentiments, nos actions. La croyance et la prière suffisent ainsi à assurer le salut. Pour parvenir à cette foi réelle, il est nécessaire de se retirer de la société sans tarder car elle nous en détoune sans cesse. Cependant, Kenkō lui-même ne vivait pas de manière permanente en ermite. Mais il vivait dans la pauvreté, avait pris ses distances par rapport aux turbulences de la société et avait coupé court à tous ses engagements.



En somme, Kenkō dresse ici un tableau de son époque. En cela, cet ouvrage me semble avoir un intérêt historique et sociologique. Il élabore également une ligne de conduite à suivre, qu'il s'agisse des attitudes à adopter en société afin d'être un homme de qualité ou qu'il soit question de spiritualité. Ainsi, cette œuvre est à rapprocher des écrits d'auteurs de notre société occidentale tels que Montaigne, La Bruyère, Pascal et d'autres encore chez lesquels on retrouve certaines idées développées ici, malgré l'éloignement spatial et temporel, ce qui révèle le caractère universel des Heures oisives.

De manière plus personnelle, j'ai effectivement trouvé ce livre intéressant pour les aspects que je viens de citer pécédemment. Mais je ne peux que souligner qu'il faut posséder une connaissance assez profonde de la société japonaise de l'époque pour comprendre les tenants et les aboutissants des faits rapportés, qu'il s'agisse d'événements historiques ou de valeurs, de traditions sociales. Certains passages, malgré les commentaires censés éclairer le texte, me sont restés complètement obscurs, comme ce fut le cas pour cet apologue : un saint moine,

« [l]ogeant, au cours d'un voyage, dans une maison de passage où des pois cuisaient au feu de leurs propres cosses, il entendit – brr, brr, – le murmure des pois: " Vous qui ne nous êtes point étrangers, nous cuire si vilainement ! Pourqui tant de méchanceté ? " Sur quoi, – css, css – il entendit le murmure des cosses dans le feu: " Croyez-vous que ce soit de gaîté de cœur ? La flamme dont nous-mêmes brûlons est aussi fort pénible, mais hélas nous n'y pouvons rien. Ne nous en veuillez donc point! " » (lxix, p. 82)

Cette historiette illustrerait le fait qu'il faut accepter l'inévitable, mais il faut avouer qu'à la première lecture, ce n'est pas forcément évident. Il en est de même pour l'histoire d'un préfet de police qui, chaque matin, mange deux navets. Un jour, son village est attaqué et alors que la situation semble désespérée, deux guerriers apparaissent et mettent en déroute les ennemis. Lorsque le préfet leur demande leur identité, ceux-ci répondent qu'ils sont les navets qu'il mange puis disparaissent. Ce récit est conclu par cette affirmation : « Telle est la vertu d'une profonde foi. » (lxviii, p.81) Autrement dit, une foi sincère et sans borne permettrait d'accomplir des miracles ? Certains détails, qui nous paraissent totalement insignifiants, sont soumis à des débats sans fin afin de savoir quelle attitude adopter afin de respecter la tradition, comme c'est le cas lorsque l'auteur mène l'enquête pour définir de quel côté mettre le cordon en fonction de la nature de la boîte (xcv, p.94). D'autres éléments rendent la compréhension difficile. Par exemple, lorsque plusieurs personnages sont cités dans un récit et que certains changent de fonctions, ils changent également de noms. Pour des Occidentaux qui ne parviennent déjà pas à retenir une suite de noms propres japonais, en retenir plusieurs et réussir à identifier chaque personnage relève du défi. Enfin, le fait que nombre de principes et d'idées soient exprimés quasiment à l'identique à de multiples reprises freinent la lecture et son intérêt.

Cependant, l'auteur a un humour franchement communicatif en de nombreuses occasions (xlv, xlvii, p.69; lxxxviii, p.90) et exprime certaines idées auxquelles j'adhère totalement (xiii, p.53; xxii, p.58; xxx, p.62).


Lisa, AS Éd.-Lib.

 

 


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