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14 mars 2010 7 14 /03 /mars /2010 07:00
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Victor SEGALEN
Équipée

Gallimard, 1983
Collection L’Imaginaire















segalen.gifVictor Segalen (1878-1919)


Victor Segalen est né en 1878, en Bretagne, une situation qui offrira une dynamique d’aventure et d’exploration à toute sa vie. Il devient médecin de marine. Il a alors la possibilité de voyager et s’embarque en 1902 pour la Polynésie. S’intéressant beaucoup parallèlement à la musique et à la littérature, il y ébauche son premier livre, Les Immémoriaux. C’est ici aussi qu’il découvre Gauguin. Arrivant quelques mois après la mort de ce dernier, Segalen visite la demeure du peintre et examine un grand nombre de ses toiles et de ses écrits. Il enverra ainsi au Mercure de France un article "Gauguin dans son dernier décor" qui paraîtra en juin 1904. Puis, il revient en France.

En 1908, il fait la connaissance de Gilbert de Voisins, romancier et voyageur, qui lui propose de faire avec lui un voyage de plusieurs mois en Chine. Segalen se met alors à l’étude du chinois et arrive à Pékin un an après. Il se rendra successivement en Chine à trois reprises où il occupera diverses fonctions, tour à tour professeur, médecin, créateur d’une fondation sinologique française à Pékin. Il y rencontrera également Paul Claudel, et à deux reprises, il partira en expédition à travers diverses régions chinoises. Là-bas, il fut fasciné par "l’Empire du Milieu ", par la civilisation chinoise ancienne des dynasties impériales, des règnes des empereurs, qui lui insuffleront l’écriture de ses œuvres littéraires, toutes imprégnées de cet univers chinois : Le Fils du ciel, Stèles, Équipée, Peintures, Odes, Chine, La Grande Statuaire chinoise, Thibet.

Il décède en France en 1919.




Équipée


Segalen a l’idée de ce livre au cours de sa mission archéologique en Chine de 1914, où il prend des notes intitulées " Feuilles de route". De ces notes, surgit Équipée, écrit entre 1915 et 1916. La première publication, posthume, parut en 1929.


1. Le Réel et l’Imaginaire


D’emblée, le narrateur pose la question suivante : « […] l’imaginaire déchoit-il ou se renforce quand il se confronte au réel ? », p.11. Le but du livre est exposé : le voyage devrait permettre la confrontation de ces deux mondes opposés que sont l’imaginaire et le réel, et la compréhension du mystére de leur coexistence et de leur union au même moment en l’homme. Ce dernier, ayant à la fois un corps et un esprit, a un statut complexe et mystérieux : il se trouve physiquement dans le réel mais est également doté d’une capacité d’imagination et de création artistique. Cet homme-là, c’est l’artiste, le poète. Chapitre 1, p.12-13.

C’est au chapitre 2 que le lecteur apprend que le voyage aura lieu en Chine, qui comme le sous titre "Voyage au pays du réel" l’indique, est le symbole du réel pour Segalen.

Le voyage en tant que tel ne débute qu’à partir du chapitre 5 ; ainsi les quatre premiers chapitres sont l’occasion pour le narrateur d’imaginer et de rêver le voyage et ce sont parfois des termes empruntés à l’art, au monde de l’imaginaire, qui le qualifient : « se dessiner le voyage », p.14, « la mise en scène du voyage », p.12. En même temps, le poète fait part de ses peurs préalables à l’aventure : « Pris d’un doute  plus fort que tous les autres, pris tout d’un coup du vertige et de l’angoisse du réel. », p.19.

Cette confrontation du réel et de l’imaginaire va se retrouver tout au long du récit,à chacune des étapes. Elle sous-tend le livre entier et en est le fil conducteur en quelque sorte. C’est pourquoi à de nombreuses reprises dans le livre Segalen qualifie ce voyage de « voyage double » ou de « double jeu », p.50.

Lorsque le voyage commence au chapitre 5, c’est l’imaginaire qui s’efface au profit du réel et des sensations physiques liées à l’apprentissage de la marche : « Je compose entre la courbature et l’appétit grandissant », p. 24. Les épisodes de la montagne à gravir ( chapitre 7) et du bain dans le torrent (chapitre 13) permettent la découverte de sensations corporelles nouvelles pour l’auteur.

Souvent, le réel se révèle différent de ce qu’avait préalablement imaginé l’auteur : ainsi la montagne ne se gravit pas en allant droit devant soi, comme l’imaginait pourtant le narrateur :
« Mais j’imaginais tout autre la domination divine de la montagne », p.29. On trouve souvent dans le récit la juxtaposition de la vision imaginaire puis celle de la réalité d’un même endroit. C’est le cas par exemple pour la description de la ville de Tch’eng-tou au chapitre 14, où la ville réelle n’est pas du tout discréditée par rapport à la ville imaginée ; au contraire, tous les sens y sont convoqués : couleurs, formes, odeurs.


Segalen fait part d’un grand nombre de ses ravissements et sensations de joie vécues lors du voyage, qui sont souvent liés à des sensations physiques et corporelles, comme par exemple lors de la descente du fleuve ou bien de la montée de la montagne et du
« regard par-dessus le col » (chapitre 8).

Mais il conte également ses déceptions, comme son ennui lors des pauses et des escales qu'il exprime par la métaphore du torrent (Chapitre 15, p.68-69).


D’autres passages présentent le voyageur dans un état de rêve éveillé, comme lorsque le narrateur rencontre sur sa route, au fin fond de la campagne chinoise, un petit village où vit encore le peuple Ming selon les coutumes et façons de vivre ancestrales. On ne sait vraiment si cette étape est réelle ou imaginaire :
« […] improviste village presque imaginaire […] », p.98 ; « […] ce lieu paradoxal, imaginaire peut-être, et qu’on ne retrouvera point officiellement après moi. Ceci est un rêve de marche, un rêve de route, un sommeil sur deux pieds balancés, ivres de fatigue, à la tombée de l’étape… », p.102.


Ainsi, tout au long du livre, le réel et l’imaginaire s’accompagnent et se côtoient toujours. La description de sa descente du fleuve ( que Segalen a réellement effectuée lors de son expédition) est particulièrement significative puisqu’un lexique riche de lieux géographiques chinois réels -
"Mongolie sibérienne", "Mer Jaune", "golfe du tche’li", p.40 – s’allie à l’imaginaire du poète : « On imagine sur quelques mots ce qu’est un « rapide » […] » ; «  Là aussi, le sujet poétique se confond avec l’hydrographique… », p.41.


Cette problématique du réel et de l’imaginaire n’a cessé de hanter Segalen. La figure de Rimbaud – à laquelle Segalen a consacré une étude intitulée Le Double Rimbaud parue au Mercure de France en 1906 –, qui a cessé d’écrire lorsqu’il est devenu explorateur, comme si la littérature et le voyage ne pouvaient être compatibles, a intrigué et déconcerté Segalen. Car pour lui au contraire le voyage se mue toujours en écriture, comme le prouvent ses œuvres poétiques, toujours nées lors de séjours, en Polynésie – Les Immémoriaux – ou en Chine – Stèles, Le Fils du Ciel, Peintures –.

Segalen refuse de séparer l’action de la littérature. Les deux sont au contraire intimement liés pour lui. Sur le même plan que le réel et l’imaginaire, le narrateur ici est à la fois voyageur et écrivain :

« Ce livre ne veut donc être ni le poème d’un voyage, ni le journal de route d’un rêve vagabond. Cette fois, portant le conflit au moment de l’acte, refusant de séparer, au pied du mont, le poète de l’alpiniste, et, sur le fleuve, l’écrivain du marinier, et, sur la plaine, le peintre et l’arpenteur ou le pèlerin du topographe, se proposant de saisir au même instant la joie dans les muscles, dans les yeux, dans la pensée, dans le rêve, - il n’est ici question que de chercher en quelles mystérieuses cavernes du profond de l’humain ces mondes divers peuvent s’unir et se renforcer à la plénitude. », p.13.

Ainsi, l’imaginaire est préalable au voyage mais il est aussi ce qui lui survit, grâce à l’écriture et à la poésie qui réunissent justement en beauté ces deux opposés dans Équipée. Les sensations corporelles et l’univers des mots s’unissent :

« Exprimant ceci que j’ai senti, je note avec attention le plus étonnant : de me trouver, au soir de ce jour, parti d’un point éloigné de dix lieues, arrivé ici, où j’écris, par le seul balancé de mes deux pieds sensibles. », p.60.

Ainsi la question du rapport conflictuel entre le Réel et l’Imaginaire comporte cette autre interrogation de trouver une écriture apte à rendre compte du réel. Il existe en effet dans Équipée un regard réflexif de Segalen sur sa propre écriture, et tout au long du récit, le lecteur peut apercevoir derrière la figure du voyageur, le cheminement de l’auteur en quête de sa propre écriture :
« […] au pied du mont […] J’entends souffler de grands mots assomptionnels », p.28. Une équivalence implicite peut être établie entre l’imaginaire et l’écriture. Pour Segalen, partir c’est écrire. De ce fait, beaucoup de passages dans le livre sont équivoques, ont un double sens.

Ainsi par exemple, les zones blanches de la carte géographique que le voyageur appréhende de
« dompter et dessiner », de « combler » et « d’inventer » peuvent faire penser à la page blanche de l’écrivain, p.20 et 21

 De plus, au chapitre 26, l’écrivain comme le voyageur n’aiment guère le retour en arrière car il n’y a rien à inventer puisqu’on connaît déjà tout. Le retour, synonyme d’aridité renvoie à la crainte de la stérilité.

Par ailleurs, les références à la poésie abondent dans l’œuvre –
« Ceci dit, il faut reconnaître que le fleuve, bien plus que la mer est un lieu poétique par excellence », p.37 ; « Les poètes ont peu chanté l’immédiat et le charme et la jouissance de la peau » et les poètes ayant marqué Segalen sont cités p. 92 : « Claudel et Mallarmé, Ronsard et Jules de Gaultier ».

Mais en parralèle de l’univers poétique, le peintre et le dessin sont souvent mentionnés dans le texte ; ainsi, le narrateur tente au chapitre 23 de refaire vivre les statues chinoises émoussées en les dessinant. Ce thème pictural est notamment essentiel au sein des œuvres Peintures ou bien Stèles. D’ailleurs, étant donné qu’Équipée fut écrit juste après Stèles, on peut relever de nombreuses similitudes entre les deux recueils. Ainsi, comme les poèmes de Stèles étaient encadrés et comportaient en haut à droite des idéogrammes chinois, Segalen porte encore une attention soignée à l’aspect visuel et esthétique de son œuvre littéraire Équipée où les titres des chapitres sont mis en valeur en étant en majuscules. Mais c'est surtout par leurs thèmes que les deux oeuvres se ressemblent. En effet, de nombreux passages d’Équipée rappellent certains poèmes-stèles comme par exemple "Le regard par-dessus le col" rappelle "La Passe ", la description "Paysage en Terre Jaune" renvoie à la stèle "Terre Jaune", ou bien encore l’évocation de la montagne reprend la stèle "Tempête solide". Durant toute sa vie, Victor Segalen s’est intéressé à tous les arts : enseignement de la musique dans sa jeunesse, projet de collaboration avec le compositeur Claude Debussy en vue d’un opéra, étude de Gauguin, fascination pour l’écriture et la peinture chinoises. Ainsi, l’intérêt et la curiosité de Segalen vis-à-vis de tous les arts se ressent dans son œuvre.



2. Refus de l’exotisme traditionnel


En outre, avec Équipée, Segalen rejette l’exotisme littéraire traditionnel. Comme l’attestent les premiers mots du livre, Segalen fustige le genre du récit de voyage : «  J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre : récits d’aventures, feuilles de route, racontars – joufflus de mots sincères – d’actes qu’on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués. », p.11.

Ce que Segalen critique dans ces ouvrages est leur forme convenue, celle de la notation au jour le jour, avec des mentions de dates et de lieux censées attester de l’authentcité et de la véracité du contenu alors que le plus souvent les évènements relatés dans ces récits de voyage sont en fait fictifs. La forme de l’œuvre ségalenienne contraste largement avec celle du récit de voyage. En effet, les dates y sont absentes, les toponymes sont rares et l’itinéraire suivi n’est évoqué évasivement qu’à deux reprises : « de Péking à Bénarès», « de Péking aux Marches Tibétaines ». La succession des chapitres ne suit nullement un tracé géographique et spatial qui serait repérable sur une carte mais le développement de la problématique de la relation conflictuelle du Réel et de l’Imaginaire.

De plus, Segalen déplore le fait que tous ces récits de voyage répètent et reprennent les uns après les autres toujours les mêmes stéréotypes et clichés.

Il dénonce également le caractère subjectif de ces récits qui content davantage les émotions, et les états d’âme – ces impressions de voyage que Segalen fuit – de leurs auteurs plutôt que de la réalité du Divers que Segalen recherche à décrire par le biais des mots. Cette notion du Divers apparaît dès le premier chapitre du  livre où Segalen explique que l’exotisme pour lui correspond à une esthétique du Divers : 
« L’exotisme n’est pas celui que le mot a déjà tant de fois prostitué », p.131. Le Divers pour Segalen  correspond à la variété, la diversité, l’hétéréogénéité, aux oppositions complémentaires comme le Réel et l’Imaginaire qui habitent et constituent le monde et qui donnent la saveur de la vie. C’est pourquoi Segalen a choisi d’effectuer son voyage en Chine, qui avec ses géographies et paysages diversifiés et contrastés constitue une représentation parfaite du Divers selon lui.

De plus, Segalen reproche aux auteurs des récits de voyage d’être trop explicites.  L’écrivain refuse l’expression directe des choses. Il préfère au contraire demeurer au niveau de l’intuition et suggérer les choses plutôt que de les affirmer .Dans le texte, le narrateur insiste souvent sur le fait que les choses sont indicibles. On ne peut pas tout dire, exprimer par les mots. Dans Équipée on se trouve toujours à l’extrême pointe du dicible. Et les noms se rapportant à la réalité chinoise tels que « soie », p. 123, « dynastie », p.52, « Tao » p.52, « Ying et Yang », p.52, « jade », p.51, « Eunuque », p.51 demeurent discrets au creux du récit. Ainsi le « Je » est rarement utilisé au profit du pronom impersonnel « On », et lorsque le « Je » est employé celui-ci n’est jamais impressioniste. Une place prépondérante est toujours offerte à la sensation au détriment des sentiments. Cette impersonnalité implacable peut paraître parfois choquante au lecteur dans certains passages, comme au chapitre 17 sur l’homme de bât où le narrateur est complètement indifférent à la douloureuse situation des porteurs chinois.

Outre le récit de voyage traditionnel, Equipée se distingue également des écrits ethnologiques et archéologiques générés par les expéditions scientifiques comme celles auxquelles a participé Segalen. Dans le livre, les élements ethnographiques et archéologiques ne sont pas absents mais ils sont contestés et dépassés. Durant son expédition en Chine, Segalen fut chargé de mesurer le levé hydrographique d’un fleuve . Pour cela, il était muni d’un matériel scientifique et d’instruments de mesures précis dont les noms sont présents dans Équipée : « télémètre », p.94, « boussole éclimétrique », p.94, « l’hypsomètre », p.94, « curvimètre », p.20. Mais ici ces objets sont tournés en dérision et leur fonction initiale de mesurer le réel selon le principe qu’il existe une réalité objective, observable, qui est partout la même est dévalorisée. Si en Segalen l’archéologue ne conteste pas ce principe, le poète voyageur le critique, car comme le montre le chapitre 4, la réalité du terrain qu’il arpente sur place est complètement différente de celle annoncée par les mesures scientifiques occidentales qui ne prennent pas en compte l’effort humain.

De même, Segalen met en cause les cartes géographiques qui sont arbitraires en décidant de fixer sur la carte tel nom et pas un autre. Le chapitre « L’avant et l’arrière monde » où le village encore habité par le peuple Ming ne figure nulle part sur la carte l’illustre.

Au contraire de ces instruments, le narrateur fait l’éloge de la Sandale et du Bâton dans un chapitre éponyme où la poésie sénégalienne va transfigurer ces objets simples et quotidiens du marcheur.


Ainsi,  l’œuvre de Segalen est ironique à bien des égards, notamment vis-à-vis des religions, quelles qu’elles soient ( bouddhisme, taoîsme, christiannisme), aux chapitres 6, 16 et 22.

Ainsi, Équipée se distingue totalement des autres pratiques d’écriture générées par le voyage, comme le récit de voyage ou bien les rapports archéologiques ou ethnologiques.

De plus, si Équipée présente certaines aventures et anecdotes réelles vécues par Segalen lors de son expédition en Chine en 1914, ce livre ne présente pas du tout la structure d’un récit de voyage. Il s’agit avant tout d’une œuvre poétique et imaginaire, conçue par un écrivain.

En ce début de XXe siècle, Segalen se situe en plein dans la modernité littéraire et artistique où se multiplient des mouvements novateurs et transgressifs par rapport aux conventions héritées du passé. Les artistes, tel Picasso par exemple pour la peinture, veullent aller vers du neuf. A l’instar d’Arthur Rimbaud, dont le nom est cité dans Équipée à la page 38 et qui quelques années auparavant souhaitait « Trouver une langue », Segalen cherche à se libérer des conventions usées du récit de voyage pour tenter d'explorer d’autres moyens d’expression qui puissent rendre compte du Divers. Sa vision poétique, comme celle de Rimbaud, garantit le dépaysement. Elle nous apprend à réappréhender ce qui nous entoure et nous invite à une nouvelle lecture et perception du monde.

Ainsi, l’exotisme chinois n’est qu’un moyen, pas une fin. Il va permettre à l’auteur d’exprimer son monde intérieur, car ce voyage au loin est aussi un voyage au fond de soi.



3. Quête identitaire


Ce voyage est à la fois géographique et existentiel. Le sujet-écrivain ici se cherche et s’interroge sur sa vie. La relation problématique du réel et de l’imaginaire corespond à un questionnement identitaire du narrateur.

Ainsi, transparaissent dans Équipée certains questionnements et angoisses de Segalen. Par exemple, Équipée

Alors, devant ce paysage triste des statues émoussées et écornées, l’archéologue désappointé laisse place à l’artiste qui va tenter de les reformer, de les ressusciter et de les pérenniser en les dessinant. Segalen essaie d’aller au-delà du délitement par l’écriture. Pour lui, les mots garantissent l’existence des choses. Ainsi, si la pierre des statues chinoises se dégrade, quelque chose pourtant reste, incarné par l’écriture.

Dans cette Équipée qui est à la fois voyage dans l’espace, le temps et à l’intérieur du moi, le voyageur va prendre d’abord conscience de lui-même par l’exaltation de ses sens et les sensations corporelles qui sont suscitées par le contact tangible avec la nature. Les élements naturels rencontrés, tels la montagne ou le fleuve ou bien encore le toucher, la vue, la marche permettent la galvanisation et la prise de conscience de soi. Cette expérience sensible et sensorielle, où le corps du poète est au contact de la nature est la découverte par le narrateur de la coalescence du moi et du monde. Et c’est l’instinct qui fait le lien entre le corps et le monde environnant (chapitre 9).
n’est pas seulement une exploration dans l’espace mais aussi dans le temps. On y trouve en effet une interrogation sur le passage, sur la fuite du temps. Le chapitre 23, dans lequel le voyageur découvre avec regret et désolation les vestiges et les statuaires anciennes de la dynastie Han  qui se délitent et se corrodent est significatif. La sensation amère des effets destructeurs du temps, qui use, dégrade et fait disparaître les réalisations des hommes et la conscience de la précarité des œuvres sont ici poignantes.

Le narrateur prend
aussi conscience de lui-même au contact des autres. Les êtres humains rencontrés au cours du voyage sont souvent perçus par le sujet comme des miroirs renvoyant une image de lui-même. Le plus souvent, on constate que le narrateur nourrit des sentiments plutôt négatifs à l’égard des hommes comme le démontrent sa répulsion pour le cadavre du missionnaire au chapitre 16, som mépris et son indifférence pour la condition de l’homme de bât au chapitre 17 ou bien sa déception face à l’attitude de son « ami trop fidèle » à son retour (chapitre 27) qui n’aperçoit pas les traces déposées par l’aventure sur le visage de l’explorateur qui revient pourtant changé du voyage. Cela montre l’incompréhension et l’incommunicabilité qui existent parfois entre les hommes, et qui furent vivement ressenties par Segalen.


C’est au travers du regard féminin (la Neissou, la Tibétaine au chapitre 18) que le poète va se découvrir comme en un miroir. L’apparition féminine est toujours évanescente et fugitive, et comme pour les hommes, il y a toujours une distance entre les femmes et le narrateur. Au cours du voyage, jamais aucun échange ne s’instaure entre lui et l’étranger. Au contraire, le voyageur recherche toujours la distance, au sein de laquelle peut se ressentir et s’éprouver l’altérité. Dans le chapitre 21, le narrateur croise au hasard de sa route une jeune fille aborigène, désirable mais insaisissable.  Celle-ci l’observe et leurs regards se croisent. Ainsi, le narrateur perçoit l’image qu’elle se fait de lui. Il se voit tel qu’il est vu par l’autre qui
« regardait passer l’animal étrange qu’il était ». Cette réciprocité du regard où chacun se sent étranger à l’univers culturel de l’autre, le poète l’expérimente également au contact imaginaire des vieux Ming, dont le regard sur lui le trouble profondément en lui faisant sentir le décalage temporel et culturel qui les sépare.


Au chapitre 25, le voyageur rencontre dans sa mémoire et son imaginaire l’Autre, qui est lui-même quand il était jeune. C’est la vue de cet autre qui détermine le moment du retour. Cet épisode peut donc être lu comme l’aboutissement d’un processus de connaissance de soi. Après s’être confronté aux éléments naturels et à d’autres visages humains, le sujet se découvre ici comme à la fin d’un parcours initiatique, en ressentant l’écart temporel entre ce qu’il est maintenant et ce moi qu’il n’est plus. Perçu par d’autres tel qu’il ne se perçoit pas lui-même, et se voyant ici différent dans le temps aussi, le narrateur découvre la diversité et la complexité de son moi. Ainsi, si la notion du Divers concerne la disparité du monde, elle est également présente en l’homme.


A la fin du livre, il est dit qu’entre le réel et l’imaginaire il existe une chose
«indicible, échappant à toute emprise, et unissant ces contradictoires dont tout ceci n’est qu’épisodes de combats. […] Je ne puis songer à le définir. […] Ceci […] n’est pas dicible par des mots, mais sous un symbole. », p.132.

Ce symbole mystérieux, emprunté à la Chine antique et qui clôt le livre est celui d’un objet, un cercle qu’encastre un carré, que deux bêtes – un dragon représentant l’Imaginaire et un tigre figurant le Réel – se disputent :
« L’objet que ces deux bêtes se disputent – l’être en un mot – reste fièrement inconnu ». Ce symbole final métaphorise l’être échappant à toute emprise. En effet, pour Segalen l’homme est complexe, divers et contradictoire. Il y a toujours un fond de l’être inconnaissable et toute tentative de le saisir est impossible. Pour échapper à l’angoisse, il convient alors de s’accepter tel, divers. Ainsi, à la fin, le voyageur-poète choisit la vie, qui est synonyme de diversité, plutôt que la connaissance. Le narrateur d’Équipée, changé et transformé, reconnaît le mystère profond et insondable qui gît au cœur de l’être.


Ainsi, le récit de voyage à proprement parler, avec sa temporalité et ses références géographiques est second ici par rapport à l’enjeu d’une équipée intérieure qui a tenaillé l’écrivain bien au-delà du temps du voyage. C’est avec une grande inventivité poétique que Segalen restitue le monde dans toute sa diversité tout en suggérant en même temps le mystère qui l’habite. Ne souhaitant point séparer l’action du rêve et la vie de la littérature, il dépasse la dichotomie classique entre l’imaginaire et le réel, l’homme et le monde, et révèle au contraire leur coexistence et leur consubstantialité.



 Émeline GARIN, AS Bib



Victor SEGALEN sur LITTEXPRESS

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« Segalen, le lieu et la formule », article de Sébastien sur René Leys.

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