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19 février 2010 5 19 /02 /février /2010 19:00
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Vladan MATIJEVIĆ
Les aventure illustrées de Minette Accentievitch
illustrations par Gérard Dubois,
éditions Les Allusifs, 2009.










Des aventures de Minette,
ou quelques précisions sur ses auteurs



Cet ouvrage est la version en tirage limité d'une édition parue en 2007, chez le même éditeur. Le livre est traduit du serbe et fut originellement écrit en 2000.

Vladan Matijévić est un auteur reconnu en Serbie, mais sa notoriété s'arrête aux frontières de son pays. Né en 1962 à Cacak, en Serbie donc, il se définit comme « taciturne, timide, asocial ». Outre Minette, il a publié trois romans, deux recueils de poésies et un recueil de nouvelles. Quant à Gérard Dubois, l'illustrateur, il vit au Québec depuis 1989 et collabore à de nombreux journaux et magazines tels The New York Times, The Wall Street Journal, The Washington Post, Le Monde, ou encore Playboy.



De ce qu'était
au physique,
 Minette Accentiévitch


« Elle était la fille la plus séduisante du monde, l'être le plus désirable de l'humanité. » Voilà ce qu'écrit le poète cependant qu'il s'émerveille de Minette lors de l'une de ses étreintes. Minette a une tête – et donc évidemment une bouche, des yeux, mais nous n'en saurons pas davantage –, elle a un corps élancé, des jambes longues et fines, des fesses superbes et de beaux seins fermes qu'elle aimerait plus gros. Plus précisément, elle possède des parties génitales, un estomac, un foie, de sorte que l'on pourrait penser que Minette Accentiévitch a un corps. Mais davantage elle est un corps, un corps avec « un vide dans la cage thoracique, lequel bat comme une horloge, comme un cœur ». Minette a 27 ans, Minette fume comme un pompier, boit comme un trou et baise comme une chienne.


De ce qu'était,
au moral,
Minette Accentiévitch


Minette-fume.jpg
Si elle est un corps, c'est que Minette Accentiévitch pense peu. Tout au plus use-t-elle de quelque réflexion lorsqu'elle achète ses cigarettes, car il lui faut en choisir la marque, mais cela cesse dès sa sortie du bureau de tabac. C'est que Minette attribuait le mérite de chaque instant à ses seules hormones, « même si elle savait que le bonheur dépendait aussi d'une heureuse configuration d'étoiles ». Peut-être Minette aurait-elle cru en la prose du monde si jamais l'idée lui en caressa l'esprit ; mais, nous le savons désormais, Minette ne pense pas. Elle croit juste en un bon agencement de ses hormones, et lorsque celles-ci lui demandent pourquoi ce n'est jamais son cerveau qu'elle accuse, il ne lui vient à l'esprit qu'un naïf « quel cerveau ? ». Ainsi la vie de Minette n'est qu'aventures, frasques et étourderies.
   
Minette a plusieurs amants. C'est peut-être aussi pour cela qu'elle ne sait être qu'un corps. Pour se venger de l'un d'eux, se venger d'en être tombée amoureuse, Minette déversa un jour la javel de l'usine de traitement dans les eaux de la ville – nous ignorons laquelle – ce qui provoqua un empoisonnement général. L'amant n'en fut pas particulièrement touché, au contraire de Minette, laquelle, n'y voyant aucun mal, offrit volontiers sa croupe au commissaire Ietchménitza, puis l'affaire mourut après quelques gémissements de la belle. Nous apprîmes alors que Minette pouvait aimer, et ce malgré le vide en sa cage thoracique.


De ce que l'on pourrait penser
de Minette Accentiévitch

Qui ne connait pas Minette s'adonnerait à penser qu'elle était une traînée. Minette avait de nombreux amants, dont deux ayant un prénom qui lui échappe – un chauffeur de camion et le conservateur d'un musée. Or, les habitants de sa ville ne pouvaient plus dire grand-chose sur le comportement de Minette : à peine pensaient-ils pouvoir disperser quelque rumeur à son compte que la « petite pute » – ainsi que la nomme le docteur Kostitch – avait fait bien pire. À vrai dire, Minette ne surprenait plus personne depuis ses dix-huit ans, âge auquel elle s'était taillé la réputation de la plus grande débauchée de la ville. Qui ne la connaît pas s'adonnerait à penser tout cela, certes.

S'il fut néanmoins une femme, une seule, qui n'eut pas de mauvaises intentions, elle eût été certainement Minette Accentiévitch. Elle est un corps dévoyé mais demeure le dernier esprit pur de son temps. Minette maltraite ses amants tout en ignorant que ceux-ci puissent tomber amoureux d'elle. Ainsi de Vesco Manoïlovitch, par exemple : lorsqu'elle annonce à sa femme que celui-ci aime à la forcer de « pisser, jambes bien écartées, dans une bassine en tôle », c'est juste pour lui demander de jouer de son influence auprès du mari pour qu'il cesse de lui imposer cela. Minette est naturelle, Minette n'est jamais qu'à l'écoute de ses hormones.
   
Est-il aussi possible qu'elle fût la dernière poétesse ? Lorsqu'elle fait l'amour à Radé Proust, elle s'émerveille devant le spectacle de la nature et son amant d'alors lui suggère que tel paysage n'est qu'un rêve, puisque la réalité, elle, est bien plus laide. Minette ne peut se résoudre à telle conception et interrompt son amant en reprenant leur étreinte. Il y a aussi cette autre « baise » avec le docteur Kostitch durant laquelle elle se laisse surprendre par un morceau de musique classique. « Il lui semblait entendre les pleurs silencieux des anges. » Minette fait alors l'amour les yeux vers le vide, demandant seulement à son amant de cesser toute parole.


Des amants
de Minette Accentiévitch

Minette est une œuvre de la nature, elle est un poème dévoyé dont nul ne sut se faire l'exégète. Si son âme est resté insondable, nombreux furent pourtant ceux qui explorèrent son corps. L'on pourrait même dire que chacun à sa façon est une figure de l'amant. Il y a le docteur Kostitch, amant séducteur, don juan, amant aimant qui la couvre de cadeaux et la comble sexuellement. Celui-là, Minette ne sait que jouir de lui, et certainement pas s'y attacher. Popaul Tchoukavatz est amant de Minette mais aussi de la lâcheté. Il est mû par la peur, et même par celle de s'attacher à la dévergondée. Avec celui-ci, Minette baise peu. Elle préfère se jouer de lui, provoquer son excitation  et jouir de sa frustration. Popaul est un trouillard, Popaul pisse au lit car son amante le tourmente ; bref, Popaul est le seul homme que Minette sut aimer. C'est lui qu'elle a tenté d'empoisonner à l'eau de javel. C'est aussi pour lui qu'elle se résigna à la fidélité, ne voyant cependant aucun mal à quelque dérapage.
   
Afin d'éviter un trop long inventaire, nous ne ferons qu'évoquer le professeur Milovan Vidak, en quelque sorte la figure de l'amant interdit, celle de la liaison d'une Héloïse et d'un Abélard modernes, une Héloïse dans sa version la plus débauchée. Toujours dans la prose de l'interdit, Minette s'est aussi adonnée à dévoyer le jeune diacre Némania. L'abstinence étant un mystère pour elle, il lui fallait tester les limites de ce genre de vœux. Cependant, Minette Accentiévitch s'est refusé $ avoir quelque amante. Elle aurait pu, mais cela ne l'attirait pas. Minette est réellement à l'écoute de ses hormones.
   
Minette s'est mariée à l'un de ses amants, et c'était plutôt inattendu. Il s'agissait de Mirco Djordjévitch. Mais elle s'est rapidement tapé son frère lors de la cérémonie de mariage, et cela n'a en fait surpris personne. Peut-être voulait-elle montrer l'inanité du mariage. Avant cela, un autre homme s'était proposé de l'épouser : le poète Radé Proust. Intellectuellement, il lui semblait être l'homme parfait. Ses poèmes la faisaient pleurer. Elle se refusait donc à coucher avec lui. Or, un jour lui aussi se dévergonda, et elle décida de ne plus l'aimer. C'est alors qu'ils devinrent amants. Lorsqu'il la demanda en mariage, elle savait que ce n'était que lyrisme et le lui refusa, proposant en échange une fellation. Enfin, il y a cet homme qui n'a pas de nom. Plusieurs chapitres lui sont consacrés, il est l'amant idéal, le donneur d'orgasmes de Minette, son étreinte passionnelle, la beauté incarnée, et peut-être aussi l'amour et le romantisme. Il est le seul à réunir toutes ces qualités, tant recherchées par Minette Accentiévitch, mais il est aussi le seul dont on ignore tout de la vie. À l'image de la petite débauchée, lui aussi n'est qu'un corps. En cela, plus qu'une âme-sœur il est un alter ego, il est cet insaisissable autre dont on ne sait si Minette rêve ou s'il est juste un corps qui lui échappe.



D'une fin des plus surprenantes
aux aventures de Minette
Mnette-loup.jpg
Et ce n'est à vrai dire pas une fin, mais la démonstration que certaines choses sont en fait perpétuelles, et qu'il en est ainsi de la vie qui fonctionne par boucles et schémas répétitifs. Les aventures illustrées de Minette Accentiévitch sont en fait un poème, un poème relaté en soixante-quinze chapitres. C'est un poème à la forme libre, et l'on salue ici l'effort de la traduction tant le texte, d'origine serbe, est retranscrit dans ses moindres finesses et sensibilités. Si nous n'avons pas lu le récit en sa langue originelle, cela n'empêche pas de constater que la prose est tout simplement belle, poétique, et qu'elle est servie par une mise en page audacieuse. Imprimés sur un papier coloré de rose fin, certains éléments du texte sont en rouge, comme pour révéler leur intensité, pour conférer un rythme à la lecture. De même, certaines hypotyposes du récit sont mises en corps gras et majuscules, ce qui accentue, du point de vue du lecteur, la sensation d'être pour un bref instant une Minette Accentiévitch, d'être empreint de ses désirs, de ses ressentis.

À cela, il faut ajouter l'importance des illustrations. Elles participent d'une intertextualité forte avec le récit. Ces encres et peintures ont quelque chose de surréaliste et donnent l'impression de voir l'homme tel que le perçoit Minette, le sexe comme elle le ressent, et son propre corps comme elle le vit. Ces illustrations sont au sens figuré, de sombres analogies aux teintes froides et couleurs sépia, ocrées ou marron effacé. Chaque personnage y semble isolé et dépassé par l'aspect cru des relations dépeintes dans le poème.

Minette-Quatuor.jpg
Au fil de ces images, le lecteur semble de plus en plus déambuler dans un rêve, ce qui est d'autant plus surprenant que la narration est quant à elle poétique mais aussi descriptive, les situations y sont aisément représentables. Tout comme la vie de Minette, le récit forme une boucle. Le dernier chapitre est le vécu du narrateur, et c'est alors la première fois qu'il s'y implique explicitement. Au début du poème, nous avons connaissance d'une étreinte de Minette dans une maison abandonnée ayant une pancarte faite de lettres blanches. Lors de l'avant-dernier chapitre, nous apprenons que cet amant était le poète Radé Proust. Le narrateur en parle à la troisième personne. Lors du dernier chapitre, intitulé « L'histoire d'un rêve », la première personne fait son apparition dans le récit, ainsi que d'autres indices, comme la dénomination de « petite pute » qui était alors le seul fait du docteur Kostitch, ou le récit d'un rapport dans une voiture, précédemment raconté mais avec un autre amant, et la présence d'un quatuor à cordes jouant du Brahms.


De l'histoire d'un rêve

...Ou « rêvons jusqu'à la tombe ! » Ce sont ces derniers mots qui concluent le poème, comme un toast porté en l'honneur des lèvres de Minette Accentiévitch. Ce rêve peut alors avoir deux interprétations. Chacun des amants de la « petite pute » étant en quelque sorte ce qu'elle a pu rechercher chez un homme, nous pourrions penser que le poète a rêvé de la sexualité de sa maîtresse, qu'il lui a reconstruit un monde, romancé un monde, afin de la satisfaire par les lettres mais aussi de montrer qu'il faut parfois se contenter d'être le narrateur de ses propres désirs. Néanmoins, il est une autre interprétation voulant que chacun de ces hommes ait un peu de ce que le poète lui-même fantasme d'être. Minette ne serait donc qu'un pantin entre les mains du poète, comme si la femme libérée et chienne que l'on perçoit dans le récit n'était qu'une hallucination du narrateur.
   
Le poème fait référence à Lolita de Nabokov. Lorsque Minette est forcée d'aller au cinéma en voir une interprétation avec l'un de ses amants, elle ne parvient qu'à une seule conclusion : « Ce film est une preuve que le cinéma n'a aucun rapport avec la vie. » À la fin du poème, il y a une petite note ajoutée, une « note trouvée parmi les papiers de l'auteur et qui concerne peut-être ce livre ». L'auteur y écrit que tous ses collègues des lettres ont une minette. Il parle bien sûr de leurs compagnes. Or, lui n'en a pas – dans sa biographie, Vladan Mtijévić semble être écrivain des plus taciturnes et misanthropes. « Et c'est pourquoi j'ai dû la concevoir à la mesure de mon désir, la créer, la trouver, la séduire, la prendre, la posséder corps et âme », précise-t-il. Ce poème est donc le récit d'un rêve, d'une quête, de la recherche d'une femme. Minette se souvient avoir dit au poète qu'en même temps qu'il la baisait il inventait un poème. Peut-être au final ces Aventures illustrées de Minette Accentiévitch ne sont-elles que l'ode d'un poète à la vie fantasmée de sa muse.


Tony Voinchet, A.S. Ed-Lib.

Lira aussi l'article de Julie.

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