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27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 07:00

Wajdi-Mouawad--Littoral.gif


 

 

 

 

 

 

 

 

Wajdi MOUAWAD
Littoral
(Théâtre)
Actes Sud papiers, 1997
Actes Sud Babel, 1999




 

 

 

 

 

 

 

 

 

Wajdi MouawadBiographie

Wajdi Mouawad est né au Liban le 16 octobre 1968. La guerre civile faisant rage dans ce pays, sa famille décide de partir en France. En 1975, l’Etat lui refusant les papiers nécessaires pour continuer à y séjourner, ils continuent leur exil outre-Atlantique, au Québec. Wajdi Mouwad y étudiera et obtiendra le diplôme d’interprétation de l’école nationale de théâtre du Canada à Montréal en 1991. C’est alors une grande carrière qui s’annonce.

Elle débutera avec la rencontre d’Isabelle Leblanc et leur co-création de la compagnie Théâtre Ô Parleur. Il dirigera ensuite le théâtre de Quat’sous à Montréal pendant quatre ans. Depuis 2007 il est directeur artistique du Théâtre français du Centre national des Arts d’Ottawa et parallèlement s’associe avec sa compagnie française en janvier 2008 à l'Espace Malraux, scène nationale de Chambéry et de la Savoie. En 2009, il est l’artiste associé du Festival d’Avignon où il avait présenté la pièce Littoral dix ans auparavant. Comédien de formation, il ne cessera d’être sur scène durant sa carrière, sous la direction de plusieurs metteurs en scène ainsi que dans ses propres pièces.

C’est avec la création de sa première compagnie que débutera en parallèle sa carrière de metteur en scène. Il s’attaquera aux classiques, puis à des pièces contemporaines pour ensuite diriger les siennes. Wajdi Mouawad est aujourd’hui un homme de théâtre complet, connu et reconnu par la critique. Il a aussi participé à plusieurs publications autour du Liban et on peut trouver un bon nombre de ses entretiens aux éditions Leméac.

Littoral est monté en 1997 au théâtre d’Aujourd’hui (Montréal), une seconde version sera créée en 2009. Cette œuvre est la première d’un quatuor intitulé Le sang des promesses, qui contient Incendies, Forêts et Ciels. Wajdi Mouawad portera Littoral à l’écran en 2004.

Mouawad--Littoral.jpg

Résumé

Wilfrid est un jeune Québécois d’origine libanaise. En plein acte sexuel, il entend son téléphone sonner ; il répond : son père est mort. Bien qu’ayant très peu connu ce père froid et distant, il décide d’aller l’enterrer où il se doit, sur sa terre natale. Après une entrevue avec un juge qui lui accorde le droit de faire sortir le corps du pays et une longue dispute avec ses oncles et tantes qui veulent lui faire comprendre quel mauvais homme était son géniteur, Wilfrid part. À son arrivée en terre libanaise, une quête initiatique se met en place. De rencontre en rencontre, notre personnage se retrouve, se redécouvre et trouve un nouveau sens à sa vie. Chaque personne qu’il rencontrera détient sa propre histoire, la conte et en nourrit les autres. Aucun lieu n’est décent et sensé pour enterrer son père…D’un commun accord, le cortège que forment toutes ces âmes rencontrées par hasard décide de laisser voguer le corps dans la mer, près du littoral…

« Mon père est mort il y a trois jours. Je suis venu l’enterrer dans son village natal et le réconcilier avec la vie », p. 69.



Thèmes et spécificités

La mémoire et le conte sont au centre de l’œuvre. Lorsque Wilfrid arrive en terre orientale, il rencontre le sage aveugle Wazâân qui lui dit d’aller trouver Simone, une jeune femme qui hurle depuis la mort de son mari. Wazâân est le personnage type du sage conteur, qui énonce les histoires du pays et qui détient la mémoire du village. Il va orienter la quête de Wilfrid vers la vallée où Simone et lui rencontreront Amé, Sabbé, Massi et Joséphine. Chacun d’eux détient une histoire, un passé. Chacun est en marge de la société, en exclusion sociale suite à un événement marquant et cherche (consciemment ou non) un nouveau sens à donner à sa vie. C’est le personnage de Joséphine qui représente la mémoire : après avoir perdu sa famille durant la guerre, elle décida de récolter tous les annuaires et d’y inscrire le nom des personnes décédées. Comme si les noms étaient la seule chose qui pouvait maintenir leurs souvenirs.
 
« MASSI. – Joséphine, calme-nous, avec tous ces noms, apaise nos esprits, je t’en prie. Ta présence ici donne un sens à notre rencontre. Tu nous révèles puisque tu nous redonnes des noms ».



Le père, la mort

Pour écrire cette pièce, Mouawad s’est inspiré de trois personnages qui font référence dans l’histoire de la littérature : Hamlet de Shakespeare, L’Idiot de Dostoïevski et Oedipe. Chacun d’eux entretient une relation au père différente, comme l’explique l’auteur dans une interview :

« l’un a tué le sien, l’autre doit venger l’assassinat du sien et le troisième n’a jamais connu le sien […] lors de sa quête, il [Wilfrid] ferait la rencontre de trois garçons qui étaient pour moi chacun un reflet de ces trois géants ».

Ces trois figures sont donc ici représentées par Amé, Massi et Sabbé. Elles permettent à Wilfrid de comprendre l’importante du lien père-fils mais aussi la considération qu’il faut porter à la mort. S’ouvre une réflexion sur la mort, au centre des conversations, des interrogations : faut-il en avoir peur ? faut-il la respecter ? est-ce la fin de quelque chose ?

La figure du père est personnifiée par le père de Wilfrid lui-même, qui apparaît comme un véritable personnage alors qu’il vient de mourir. Ce fantôme n’apparaît dans un premier temps qu’aux yeux de son fils. Puis il se découvrira aux autres et deviendra le Père de tous. Sa présence rend la réflexion sur la mort et la paternité à la fois concrète et mystérieuse car il n’est plus censé être là… Serait-ce une création de l’esprit de Wilfrid ? La seconde présence énigmatique est celle du Chevalier. Ce second fantôme représente une partie de l’esprit de Wilfrid : c’est la moitié de son cerveau qui lui dit de ne jamais abandonner et de finir sa quête afin de retrouver une identité et un amour de soi. Le chevalier se considère comme « le meilleur ami » de notre héros.

« LE CHEVALIER. –- Je resterai ta force […] Wilfrid rien n’est plus fort que le rêve qui nous lie à jamais ».



Mise en abyme

Une des originalités de Littoral est la mise en abyme créée par l’auteur. En effet, dès la seconde scène, une équipe de tournage apparaît en chair et en os sur scène, et réapparaîtra trois fois dans la pièce. Ils filment l’action principale de l’histoire, c'est-à-dire l’histoire de Wilfrid que nous sommes en train de lire. C’est un second niveau de lecture qui accentue l’idée que la vie n’est que fiction : l’histoire de Wilfrid est fictive nous le savons, mais ce que nous avons sous les yeux (dans le livre ou sur le plateau) n’est-ce pas l’histoire d’un réalisateur qui tourne un film sur l’histoire de Wilfrid ? Alors, le comédien que nous avons sous les yeux ne jouerait pas le rôle de Wilfrid, mais plutôt le rôle d’un acteur qui joue lui-même le rôle de Wilfrid…On peut faire une seconde supposition : Wilfrid n’est qu’un personnage qui, pour soulager sa peine, préfère croire que sa vie est une fiction et crée donc le personnage du réalisateur. L’auteur nous laisse choisir et ainsi introduit la notion baroque de « theatrum mundi » qui a été utilisée, par exemple, par Corneille dans L’Illusion comique. L’auteur fait plusieurs fois référence à La vie est un songe de Calderón de la Barca, pièce qui utilise aussi la mise en abyme et l’idée que la vie ne serait qu’un rêve. Une ambiguïté propice à l’imagination plane donc sur la pièce…

« WILFRID. – Je ne sais pas d’où me vient cette manie d’avoir l’impression que je suis en train de jouer dans un film.
LE REALISATEUR. – Je n’existe pas, mais est-ce que tu sais de façon certaine si tu existes toi-même ? »
« WILFRID. – Moi je ne suis qu’un personnage. Quelqu’un qui vit dans le monde du rêve. Mais dernièrement il y a eu un étrange accident qui m’a précipité ici, dans la réalité. »



La structure et le style

Cette pièce n’a pas une forme classique : pas d’actes ou de scènes à proprement parler mais seulement un découpage numéroté. La première partie est nommée « ici », la seconde « hier », la troisième « là-bas », la quatrième « l’autre », la cinquième « chemin » et la dernière « littoral ».Seulement dans ces titres on peut ressentir le double sens de la quête : celui de la recherche d’un lieu et celui d’une quête identitaire. La pièce fait environ 150 pages ce qui préfigure une longue représentation, d’où l’importance pour l’auteur d’avoir redécoupé ces parties en petites scènes afin de rendre le spectacle aéré et énergique.

La langue à proprement parler est maniée à merveille. En effet, malgré la présence de thèmes mythiques, de fantômes et de terres lointaines, l’écriture de Mouawad ne met pas de distance entre nous et les personnages. Pas d’intellectualisation, pas de long monologue, pas de vers. Autrement dit, le style percutant de l’auteur dû à la grande utilisation de la stichomythie (succession de répliques brèves) et à l’absence de didascalies permet au lecteur de se sentir proche des personnages. On ne peut pas parler de texte cathartique mais cela peut s’en approcher : Mouawad nous conte l’histoire de Wilfrid afin que nous comprenions l’importance des origines, de la mémoire et que nous n’oublions jamais grâce à qui nous sommes devenus ce que nous sommes.



Mon avis

En s’emparant des thèmes de la mort, de la mémoire et du père à travers de grandes références culturelles, Mouawad crée ici une œuvre universelle. J’ai adoré cette œuvre pour son aspect très abordable au niveau de la langue qui peut être brutale pour décrire un événement des plus poétiques, ou très douce pour décrire un horrible souvenir. De plus, c’est l’humanité qui ressort de cette pièce qui m’a fait une très forte impression : l’histoire d’un fils, qui pourrait être n’importe lequel d’entre nous. Mais aussi d’un combat entre le monde et lui-même, qu’il mène jusqu’au bout sans que l’on puisse parler d’un happy end.

L’important, lorsque je lis du théâtre est qu’il puisse se lire comme se jouer. Littoral en est un magnifique exemple, car sa lecture est un réel plaisir, où tout (les mouvements, les intonations) se saisit du premier coup avec un peu d’imagination ; on peut imaginer Wilfrid et ses compagnons sur scène sans aucune difficulté et, le plus important, dans de nombreux univers différents. Le fait d’écrire une pièce laissant une liberté totale pour le metteur en scène et son esprit créatif est pour moi une qualité essentielle.


Laura, 2e année édition-librairie

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Published by littexpress - dans théâtre
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