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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 07:00
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Werner HERZOG
Sur le chemin des glaces,
Munich-Paris du 23-11 au 14-12-1974
traduit de l’allemand
par Anne Dutter
éditions Payot et Rivages
Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, 1996
réédition septembre 2009







werner-herzog.jpg

Werner Herzog est une figure incontournable du cinéma allemand. Né le 5 septembre 1942 à Munich, il fait des études d’histoire et de lettres. Autodidacte, il réalise son premier court métrage à 19 ans, après avoir économisé pendant deux ans. Son caractère indépendant, volontaire et déterminé transparaît dans Sur le chemin des glaces. Sa filmographie impressionnante est marquée par une forte influence romantique. L’attrait pour l’absurde et la folie va de pair avec une esthétique des grands espaces et des paysages saisissants. Ce récit de voyage est remarquable par la fidélité du texte à son auteur ; l’approche de ce périple ressemble à Herzog, permet de mieux le cerner et le connaître.



« La Eisnerin ne doit pas mourir, elle ne mourra pas, je ne le permettrai pas. Elle ne mourra pas, ne mourra pas. Pas maintenant, elle n’en a pas le droit. Non, elle ne mourra pas maintenant, parce qu’elle ne mourra pas. […] Quand j’arriverai à Paris, elle sera en vie. »

Munich. Nous sommes le samedi 23 novembre 1974, Werner Herzog vient d’apprendre par un correspondant parisien que son amie Lotte Eisner est gravement malade. L’annonce de cette nouvelle l’a bouleversé. Il prend alors la décision de la rejoindre immédiatement à Paris. Près de neuf cents kilomètres les séparent. Il n’ira pas en avion, ni en train, ni en voiture, ni à vélo, ni à cheval, mais à pied. Jour après jour, il va consigner dans un carnet son état d’esprit, véritable état des lieux physique et psychologique.

Herzog écrit attablé dans une auberge. L’environnement direct interfère avec son récit. La nuit tombe. Il reprend la route, le cerveau en ébullition. La marche va lui permettre de bousculer ses idées. Ses pieds le font déjà souffrir.
« Toujours le même problème de bottes ». Des pieds neufs dans des chaussures neuves… L’Allemagne fin novembre impose des nuits froides. Faut-il encore trouver un abri pour la nuit, un moment de répit. Maisons abandonnées, habitations inoccupées, granges, roulottes, abris-bus… D’emblée, nous sommes frappés par la prépondérance de la douleur et du stress qu’engendre un itinéraire aléatoire, non préparé. Un homme seul, surtout à pied, est vulnérable, subit les intempéries.

Les jours passent, son inquiétude est très présente. « Comment va Lotte Eisner ? Vit-elle ? Vais-je assez vite ? Je ne le crois pas non. Le pays est un tel désert ! J’y vois le même abandon qu’autrefois en Egypte. Si jamais j’arrive un jour, je veux que personne ne sache ce qu’aura été ma marche. » Ce carnet de voyage est initialement un confident, un ami.

Schwüpflingen, Bihalfingen, Untersulmetingen, Genkingen… Herzog persévère, continue la route. La douleur et le froid sont devenus ses compagnons de route. Pas d’exotisme, de saisissement ou d’admiration.  Les paysages défilent et se ressemblent. Huit patelins plus loin, dixième jour, Herzog est toujours sous la neige, dans le froid, sur des pistes ardues. Doit-il faire demi-tour ? Cette pensée néfaste ne va pas le hanter bien longtemps, terrassée par une volonté de fer. Herzog traverse les campagnes, rencontre des hommes mais surtout des panoramas sans prétention qui aident notre homme à se retrouver. Cette expédition prend des allures de cheminement intérieur : à l’image de ses tourments, le temps se déchaine, son corps joue contre lui.

Les Vosges ne sont plus très loin. Il attaque l’ascension de la montagne. Au détour d’un chemin, il croise Bruno, « un des personnages principaux de son film La ballade de Bruno ». Quelques moments d’euphorie vont ponctuer sa marche en solitaire. Ivresse de l’altitude ou overdose de solitude ? Quoi ? « Le soleil perd-il donc toutes les batailles, les unes après les autres ? Ce n’est que vers huit heures du matin que j’ai finalement pris la route, d’ores et déjà complètement démoralisé.» L’expédition est teintée de grisaille ; quoi qu’il en soit, ces obstacles pernicieux ne l’arrêtent pas. Il dépasse la Marne, assiste à un défilé de villages déserts. Au cœur de ces régions profondément rurales, Herzog passe pour un extra-terrestre. L’étranger inquiète, la méfiance de l’autochtone glisse sur lui comme la pluie. C’est lui l’observateur après tout, c’est son voyage, c’est son défi. Il va se reconnaître dans les yeux d’une personne : « un jeune garçon sur des béquilles était adossé au mur d’une maison, et mes pieds refusaient d’avancer. D’un seul et bref regard, nous avons pris la mesure de notre parenté. » On imagine sans peine la condition physique d’un homme ayant parcouru neuf cents kilomètres, sans aucune préparation.

Vingt-deux jours ont été nécessaires à Herzog pour regagner Paris, ville où sa chère amie Eisnerin est alitée. Vingt-deux jours où notre homme a repoussé ses limites, a devancé sa douleur, a consolidé son mental.

Arrivé à bon port, Herzog est embarrassé. Ses jambes sont meurtries mais il aura appris à voler. Le récit se termine sur l’analogie entre l’image du marcheur et celle d’un oiseau. A défaut de ne plus sentir ses guiboles, ce sont sa détermination et sa volonté qui l’ont porté dans ce projet, disons-le, plutôt farfelu.

A la lecture de ce court récit, on garde très présente à l’esprit l’image d’un homme minuscule au milieu de grands espaces vierges et déchaînés. Cette expédition n’a pas de caractère didactique ou anthropologique. La simplicité de l’approche du quotidien renoue avec les premières nécessités de l’humain. Boire, manger, dormir. L’écriture est concise, brute de décoffrage. Si aujourd’hui, nous avons la chance de pouvoir suivre ce périple jour après jour, c’est par une volonté postérieure d’Herzog.


Découvrant la littérature de voyage, je conseille cet ouvrage qui abolit l’idée d’une approche observatrice et descriptive d’un lieu idyllique et exceptionnel. Ici, nous explorons les bas-fonds de l’âme humaine… La banalité devient inédite par les yeux d’un homme hors du commun.

Pauline, Licence Pro. édition



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