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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 07:00

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Wilfried N’SONDÉ
Le cœur des enfants léopards
Actes Sud,
Babel, 2010

 

 

 

 

 

 

 

« Le malheur est une maladie contagieuse, son odeur est tenace ; il pourrait s’incruster dans son âme. »

 

 

 

 

 

 

Après Le cœur des enfants léopards, Wilfried N’Sondé a publié Le Silence des Esprits en 2010, roman qui relate la rencontre d’un clandestin africain avec une femme seule – on voit là des instants de bonheur dans un pays où il devient de plus en plus difficile d’échapper à la police – et Fleur de béton en avril 2012.  Wilfried N’Sondé dédie Le cœur des enfants léopards à ses parents. Il remporte grâce à ce roman le prix des cinq continents de la francophonie 2007 et le prix Senghor de la création littéraire dans la même année.

Originaire du Congo Brazzaville, il est compositeur et chanteur de la scène berlinoise. C’est un nouvel arrivant dans la littérature urbaine et, plus généralement, francophone. Il a grandi dans un quartier populaire de la banlieue parisienne mais est installé en Allemagne depuis une quinzaine d’années environ. Il jette un regard sombre sur les quartiers de banlieue en difficulté, avec des populations pauvres, immigrée, où le destin des jeunes est voué à l’échec. Le cœur des enfants léopards est son premier roman et c’est un coup de génie ! La plus grande qualité du roman est le monologue intérieur qui coule avec une véritable violence. Le rythme est implacable, travaillé avec un mélange constant de voix narratives, de discours et de dialogues.

Ce roman a un titre poétique et énigmatique. Le jeune narrateur, habitant de la banlieue parisienne, vient de se séparer de sa petite amie, Mireille, qui estime que, vu l’écart entre leurs ambitions respectives et leurs différences, leur relation n’a plus d’avenir ni de sens. Mais il noie son chagrin dans l’alcool et c’est le drame. Lors d’une altercation avec deux policiers, il s’en prend violemment à l’un d’eux qui décède suite aux coups reçus. Il commet donc un acte tristement irréversible… Il est jeté en prison. Le récit est constitué, pour l’essentiel, de l’interminable monologue qui meuble son esprit pendant sa captivité. C’est imparable même si, parfois, les joies de l’enfance remontent à la surface mais sans vraie perspective de rémission. Sa mémoire s’enroule, se déroule comme un chant intérieur. Parfois, la voix des ancêtres résonne, dit l’héritage, le partage et l’honneur. Elle réinvente l’Afrique, celle qui croit encore. Il doit répondre aux questions du capitaine, qui attend des aveux, quitte à user de violence envers lui. On ne comprend pas au début qui est cet homme ni ce qu’il a fait. « Des questions, toujours des questions. Il ne s’arrêtera donc jamais ! J’ai énormément du mal à comprendre où je suis ». Ce sont les premières lignes du roman.

Ce récit de 132 pages déroule surtout une histoire d’amour, sujet assez banal : un jeune couple dans une banlieue parisienne avec les problèmes de délinquance, l’excès et la violence. Lui (son nom n’est pas mentionné) est d’origine congolaise ; il est né à Brazzaville mais son père a décidé de lui offrir d’autres perspectives d’avenir, loin de cette Afrique misérable et violente. Mireille est d’origine juive, avec un père qui passe la majeure partie de son temps sur les routes au volant de son poids lourd et une mère seule, nymphomane, qui fait l’objet de moqueries.
 
Les deux enfants ont sympathisé à la maternelle. Au fil des années, on voit leur amitié se transformer en amour. Mais après le bac, des barrières sociales apparaissent. La fille se passionne pour Israël, son pays d’origine en danger. Elle trouve le jeune homme trop borné et attaché au système de valeurs de cette banlieue qu’elle ne supporte plus. Elle a besoin d’air et finit par l’avouer à son compagnon lors d’un dernier rendez-vous au métro Châtelet : elle préfère ne plus le voir car leur relation est pour elle sans avenir. Elle a d’autres projets.

Cette rupture provoque une explosion dans la tête de l’homme. Il passe donc sa soirée à se saouler et tenter d’oublier par la violence. Le récit commence dans la cellule de dégrisement d’un commissariat parisien. Pendant sa détention, il s’interroge sur son histoire, ses souvenirs, ses origines congolaises.

Entre deux séances d’interrogatoire, l’accusé évoque son passé, son ami d’enfance Drissa et Mireille. On apprend à les connaître. Il évoque son enfance au Congo, il écoute la voix des ancêtres qui croient encore à la conscience de l’Afrique mais cette culture n’existe pas vraiment pour lui qui a toujours vécu à Paris. Il ne se sent pas différent des Blancs, il ne pense pas être un étranger. Il est en fait entre deux cultures qui s’ignorent. Dans son pays d’origine, il est exclu parce qu’il vit en France et qu’il a acquis sa culture et en France, à cause de ses origines.

Je trouve que c’est un roman de réflexion sur les origines et l’identité, plein d’interrogations. L’auteur montre sa méfiance face à cette double culture à travers la conduite des policiers. La France a encore du mal à accepter les étrangers et du coup, ils sont souvent regroupés dans les cités. Le personnage ne sait donc pas vraiment quelle est son identité. L’auteur montre une génération perdue, sans repères et le désespoir que peut causer ce rejet qui conduit le jeune homme au meurtre.

On ne sait pas pourquoi il est dans cette situation, on ne le saura qu’à la fin. L’histoire entière est un retour en arrière. Le récit débute là où il est censé se terminer. À travers les lambeaux du discours, il faut qu’on devine l’intrigue. On apprend à connaître le personnage au gré de sa mémoire qui restitue des bouts de sa vie. Né en Afrique, il n’y est resté que quelques années. Sa scolarité, sa vie s’est construite en France, dans une cité. Mais comment vit-on là-bas ? Les jeunes de cité se rendent vite compte qu’ils sont perçus comme une menace.

Pourtant, malgré leur différence de couleur de peau, en eux, ils ne se sentent pas différents de leurs camarades blancs. Ils ne pensent pas être des étrangers loin de chez eux puisque c’est la cité, le RER, leur « chez eux ». Mais pour les autres, ils ne sont pas les bienvenus. « T’es quoi en fait, français ou africain ? ». Les uns disent qu’il se prend pour un Blanc et les autres pensent qu’il devrait retourner en Afrique. Le jeune de banlieue se cherche, cherche son identité qui peut aller jusqu’à la crise comme pour son ami Drissa, noir comme lui.

En fait, j’ai trouvé que la prison où il se trouve symbolise l’enfermement des Noirs et des autres immigrés, réduits à ceci : « problèmes à l’éducation nationale, violence et échec scolaire ».
 
De même, on peut considérer toutes les questions posées dans le roman comme un virus qui menace l’équilibre mental des jeunes de cité. Il faut obligatoirement mettre une distance entre elles et eux sinon elles anéantissent leur bonheur. Mais comment pourraient-ils leur échapper ?

Le héros avait jusqu’à maintenant l’amour de Mireille. Il a aussi les ancêtres en lui dont le totem est le léopard (c’est pour ça que l’auteur donne ce nom au titre). Communiquer avec eux est une sorte d’échappatoire car le peuple français le rejette complètement.

Mireille, qui se sent à l’étroit dans cette cité, parle des livres :

« Elle me parle rarement d’elle et de sa famille, seulement de cette cascade de vers, de strophes, des kilos de prose qu’elle veut absolument partager avec moi, assis sur un banc ou parfois à même le sol, main dans la main. Quand les mots étaient trop beaux, le sens infiniment profond, nous nous embrassions, du magma dans la bouche. »

L’énigme du début de l’histoire est peu à peu dévoilée : le héros a commis un meurtre. Il y a même un narrateur extérieur pour nous éclairer. Autrement, c’est toujours avec la voix intérieure du personnage qu’on découvre tout, ses actes, ses pensées et paroles. La voix du narrateur rend hommage à la femme, à l’amour qui épanouit mais qui fait aussi très mal.

Ce roman se lit d’une traite, on dirait même qu’il a été écrit d’un trait. L’auteur libère une succession de paroles puissantes où se mêlent réalité, souvenirs et rêves. L’Afrique est un fantasme auquel le personnage se rattache pour ne pas admettre qu’il est seul. La douce enfance a laissé place à une véritable brutalité, les espoirs ont été remplacés par de la peur. L’écriture apparaît, à l’image de ce récit, incontrôlable. Les dialogues se glissent dans le récit sans véritable mise en forme, le texte suit la construction hésitante de l’esprit du narrateur, les phrases s’accélèrent et ralentissent au fil de ses souvenirs. L’auteur donne donc naissance à une langue pleine de vie mais elle n’enlève quand même pas le côté tragique du roman. Ce livre est novateur, par le style et l’histoire. Le thème est original mais réaliste, donnant un sentiment de mal-être. Le chapitrage est inexistant et c’est à nous de tout deviner. Il n’y a pas non plus d’indicateurs de parole, ce qui nous fait un peu entrer dans les pensées de ce héros malheureux.

C’est dans le tournis de ces paroles qu’il faut tout deviner ainsi que le drame qui s’est passé. Ce retour sur le drame est d’ailleurs pour le narrateur un travail pénible sur sa mémoire, rendue fragile à cause de l’alcool et de la souffrance. Il évoque quand même avec humour les problèmes des banlieues parisiennes, avec leur argot, la violence que montre le récit de véritables petites guerres urbaines. Mais le texte reste attachant par la langue, la sincérité du ton et le mélange des thèmes.

Le récit est donc constitué du monologue intérieur pendant sa captivité, il est à peu près chronologique même si parfois on est perdu, comme dans le cerveau du narrateur encore alcoolisé. L’écriture m’est apparue comme incontrôlable, la description du narrateur n’est pas continue vu qu’il y a des dialogues. Le texte suit la construction hésitante de l’esprit du narrateur, les phrases s’accélèrent et ralentissent au fil de ses souvenirs. Le rythme du texte me fait penser à du slam, il est dur, violent mais poétique et lyrique en même temps ; l’auteur montre qu’il a toujours écrit comme ça, que c’est naturel. Cela donne un style assez urbain au roman.

J’ai lu ce livre très rapidement, j’ai beaucoup aimé. Je pense qu’il faut retenir les interrogations du narrateur partagé entre deux cultures. Mais ce n’est pas un livre africain, c’est un livre francophone, écrit en français et qui parle de la France. Il parle de l’actualité sociale en France. J’ai vraiment vu le rapport aux origines et à quel point le narrateur y est attaché.

Voici un extrait qui montre le style d’écriture de l’auteur :

« Tu viens d’Afrique ? Tu as pensé à ton avenir ? Tu n’as plus aucune raison d’avoir peur, je suis maintenant menotté entre quatre uniformes, à me battre tout seul avec ma défonce, j’avance tel un zombie, rancard chez la charogne à toute heure du jour ou de la nuit. La police, pourquoi je te dérange autant que ça ? »

Dans une interview, l’auteur nous donne quelques indices sur son roman. D’abord, il explique pourquoi il a écrit ce livre :

« C’est comme un slogan : un cri de rage et d’amour. J’ai essayé au travers d’une fiction de mettre un peu d’humanité sur l’actualité, de donner un visage, un cœur, des sentiments à une population, à savoir la population immigrée pauvre. J’ai donc essayé de parler des sentiments de ces gens à travers ce personnage qui est né au Congo et a grandi en banlieue parisienne et qui étudie à Paris, avec pour objectif de sortir de tout ce qui s’entend, ce qui se dit : « immigration », « intégration », des choses dont on ne sait plus ce que cela veut dire. […] C’est le propre même de la jeunesse d’être en errance, de se chercher, savoir qui on est, d’où l’on vient, etc. Finalement, le narrateur, tout ce qui lui arrive, le chagrin causé par la fin de son premier grand amour et la catastrophe de la fin, tout cela fait qu’au final, il sent qu’il peut enfin vivre, il se débarrasse des questions qui le torturaient car il a compris beaucoup de choses. Il retrouve la parole des Ancêtres et la sagesse des défunts, il arrive enfin à surmonter le départ de ce premier amour. Avec toutes ces armes, il part enfin libre dans la vie. Ce livre peut être ainsi vu comme un parcours initiatique. Il n’y a pas de jeunesse perdue, elle se cherche, va de gauche à droite, doute, s’enthousiasme. Et cela concerne la jeunesse du monde entier, pas que celle des « banlieues […] C’est aussi pour cette raison que j’ai voulu écrire ce roman pour montrer que certes il y a de la violence et de la peur, mais au quotidien, il y a aussi de l’amour, des rêves, des gens qui vivent. »

Ce roman est donc très novateur. Mais l’auteur montre que derrière les difficultés, derrière un drame, il faut toujours se relever et cela a un effet positif dans l’ensemble. Il faut seulement avoir le courage de se battre.


Émilie, 1ère année Bib.-Méd.

 

 

 

Wilfried N'SONDE sur LITTEXPRESS

 

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Articles d'Elise et de Marine sur Le Cœur des enfants léopards.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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