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21 juin 2012 4 21 /06 /juin /2012 07:00

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William FAULKNER
Une rose pour Emily
Tiré de
Treize histoires, 1931
Traduction
De Maurice Edgar Coindreau
Gallimard
Folio 2€, 2002


 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Né dans le Mississipi à New Albany en 1897, William Falkner, de son vrai nom, est issu d’une famille aristocratique ruinée par la guerre de Sécession. L’alcoolisme de son père, maladie dont il souffrira lui-même jusqu’à sa mort en 1962, ainsi que la forte personnalité de sa mère figurent avec le racisme américain du Sud de l’époque parmi ses sources d’inspiration.

N’ayant pas fini sa formation de pilote à l’armistice de 1918, il invente à son retour des récits de guerre, mentant à son entourage durant plusieurs années. Ses relations sentimentales sont tumultueuses et il peine à gagner sa vie par ses écrits, exerçant de petits emplois dans un premier temps.

Ayant commencé à écrire des poèmes, c’est par ses nouvelles et ses romans qu’il accède à la consécration. Il publie Le Bruit et la Fureur (1929) et Sanctuaire (1931), qui par le scandale qu’il suscite le fait connaître et lui permet de vivre de sa plume. Il obtient le Prix Nobel en 1949.

Une rose pour Emily est extrait de son premier recueil de nouvelles, Treize histoires, publié en 1931.



Présentation


L’axe principal qui relie les quatre nouvelles présentées dans ce recueil est le point de vue du narrateur, toujours extérieur à celui du personnage principal (habitant, voyageur de commerce, enfant, coiffeur et ses clients). Cette expression particulière illustre de façon frappante l’isolement de ce personnage principal, autour duquel tourne la narration bien qu’il soit mis à l’écart de la société par son sexe, sa race, ou son mode de vie marginal (vieille fille pour Emily Grierson et Minnie Cooper, prostituée pour Nancy ou jeune fille libérée pour Susan Reed, étranger mystérieux pour Hawkshaw, le noir Will Mayes…). D’une façon subtile et sensible, non dénuée d’humour, Faulkner nous conte le Sud de son enfance, les mesquineries et cruautés de ses habitants, petites gens enfermées dans leur ignorance, leur brutalité et leur trivialité. Le narrateur participe à cette réprobation, lorsqu’il n’est pas carrément complice d’un lynchage.

Le procédé employé ici nous implique malgré nous dans les conduites d’exclusion et le silence qui enveloppe les victimes ne nous fournit guère de consolation. Ces dernières sont volontairement mutiques, ce qui se comprend  bien au vu du degré de subtilité de leur entourage, ou ignorées, renvoyées à un statut imposé (folie, négritude, féminité).

D’une manière étonnante, ce silence qui les entoure semble s’étendre dans la ville, comme dans la narration. Le déni prend la place du non-dit, ou des on-dit, pour évacuer l’ambivalence qui ne peut être supportée, entre la haine de celui qui est différent et la reconnaissance du semblable. Des conduites d’abord claires et parfaitement clivées se troublent lorsque l’on commence à en apprendre plus sur le personnage, qu’il est humanisé (« La chevelure »). De la même manière, un point de vue affirmé en vient peu à peu à se diluer, emporté par le feu de l’action et la pression sociale, exacerbée par la chaleur et la vie confinée des petites villes, pour finir par ne plus trouver refuge que dans la fuite (« Septembre ardent »). La défense que constitue l’hypocrisie (Pauvre Emily ! Pauvre Minnie ! ) cède ainsi peu à peu du terrain au profit de réactions plus brutales et régressives de protection des normes et coutumes du quotidien quand ces dernières se révèlent menacées.

La narration extérieure et le déni s’accompagnent également d’une idée de déchéance, de dégradation. Cette déchéance renvoie à celle de l’aristocratie de la fin du XIXe qu’a connue la famille de l’auteur ruinée par la Guerre de Sécession, et que subissent les personnages, dont les tentatives pour incarner la dignité due à un rang qui ne s’exprime plus que par de lointaines ascendances ou des propriétés hypothéquées sont systématiquement ridiculisées et rapportées au pathétique.

Cette idée n’est pas symbolisée par la décomposition, la moisissure, a prolifération de quelque chose de vivant sur quelque chose de mort, mais plutôt présentée du côté de l’immobilisme, de la lourdeur et de la poussière. Elle peut porter sur un décor intérieur (« Une rose pour Emily ») ou sur l’environnement et le climat (« Septembre ardent »). Le seul cas dans lequel cette décomposition apparaît plus « vivante »  est celui où elle porte sur un personnage (Emily Grierson), présenté comme gonflé d’humidité et d’une pâleur morbide à la manière d’un cadavre blafard. Le déni de la mort et la tentative d’arrêter le temps pour retenir la vie se soldent par l’échec de l’apparition de symptômes macabres sur un corps bien vivant. À l’inverse, les efforts pour consolider, réparer et entretenir une propriété sur le long terme se voient récompensés, non pas par la récupération de la propriété, mais par le réconfort consolateur de l’amour, qui vient panser la douleur du deuil (« La chevelure »).

Enfin l’humour tout particulier de Faulkner s’exprime par le cynisme qui sous-tend l’écriture et transpire à chaque page, véritable arme de défense contre la mesquinerie et la cruauté ambiantes, virant parfois au burlesque. Il est difficile d’en rendre compte autrement que par des citations :

« Une rose pour Emily » :

 

Seule et dans la misère, elle s’était humanisée.

Aussi le lendemain tout le monde disait « elle va se tuer », et nous trouvions que c’était ce qu’elle avait de mieux à faire.

Dieu me damne, Monsieur, prétendez-vous aller dire en face à une dame qu’elle sent mauvais ?

 

« La chevelure » :

 

On ne peut pas dire d’une femme qu’elle naît vicieuse car elles le sont toutes de naissance, c’est chez elles quelque chose d’inné.

En vérité pour elles, les brebis galeuses, celles qui ont la malchance d’être femmes trop tôt, il n’y a que les hommes qui sachent se montrer indulgents.

Il avait nettoyé les deux tombes, il n’avait sans doute pas voulu déranger Starnes en nettoyant la sienne.

 

 

« Soleil couchant » :

 

Le geôlier coupa la corde et ranima Nancy, puis il la battit, la fouetta.

 

« Septembre ardent » :

 

Voyons, vous savez aussi bien que moi qu’il n’y a pas de ville où on ait de meilleurs nègres que chez nous.

 

 

En nous excusant par avance pour les insuffisances du style et de l’écriture, nous avons choisi de résumer chacune des nouvelles du point de vue de leur narrateur, ce qui nous semblait à la fois rompre une certaine monotonie fréquente dans ce type de présentation, mais surtout rendre justice à la particularité narrative et humoristique de l’auteur, qui nous a paru difficile à transcrire autrement.


« Une rose pour Emily »

Quand Miss Emily est morte, on est tous allés à son enterrement. Non pas qu’on se souciait particulièrement d’elle, mais surtout qu’on était curieux de voir à quoi ressemblait sa maison depuis le temps que plus personne n’y avait mis les pieds. Les Grierson, ça n’était pas n’importe qui, des gens pas comme nous qui se seraient jamais abaissés à demander la charité mais qui payaient pas d’impôts pour autant, et Dieu seul sait pourquoi.

Un sacré tempérament cette Emily, jamais mariée, on aurait dit qu’elle gardait la maison depuis la mort de son père. Elle n’avait pas voulu qu’on retire le corps, elle disait qu’il n’était pas mort, et il a presque fallu forcer sa porte pour pouvoir le mettre enfin en terre. Quand cet homme s’est présenté, le contremaître Homer Barron, toute la ville a eu pitié d’elle. Les gens disaient qu’elle ne pouvait pas l’épouser, noblesse oblige, sans vraiment savoir ce que ça voulait dire. Alors ils ont fait venir ses cousines, et puis Homer Barron est parti. Quand ses cousines sont parties, Homer Barron est revenu. C’est un voisin qui nos a raconté ça, qui a vu le nègre lui ouvrir la porte de la maison la nuit tombée.

C’est comme pour l’arsenic, l’apothicaire nous l’a dit, pas moyen de lui faire dire, à Miss Emily, quel usage elle pouvait bien vouloir en faire. Il lui a vendu quand même. Fallait pas lui refuser quelque chose, à Miss Emily. Elle ne disait rien, mais elle restait là, droite et digne, à vous regarder avec ses petits yeux noirs comme du charbon, qui portaient tout le mépris et la froideur de sa race.

Non, les Grierson n’étaient pas de gens comme nous, quand bien même leur maison tombait en ruine et la folie gagnait leur famille. Et c’est pour ça que quand le problème de l’odeur est apparu, personne n’a voulu s’en charger. Des hommes ont répandu de la chaux à la nuit tombée autour de la maison, et puis quelques semaines plus tard, Miss Emily a fermé le premier étage et l’odeur est partie. On savait qu’il faudrait forcer la porte de la chambre au premier étage après sa mort, mais dans cette vieille maison sombre, poussiéreuse et craquelée, qui aurait pu dire ce qu’on y a trouvé ?


« La chevelure »

Cette fille, personne ne savait d’où elle venait. On disait qu’elle était orpheline, et  que les Burchett l’avait recueillie, pour l’élever avec leurs propres enfants. Et y’avait ce type, les gosses l’avaient baptisé Hawkshaw — mais il s’appelait Henry Stribling en réalité — qui est arrivé cinq ans après elle. On dit que c’est le seul qui a réussi à la décider à entrer dans le salon de coiffure. Il lui donnait deux ou trois pastilles de menthe à chaque fois, alors qu’aux autres enfants il n’en donnait qu’une. C’est Maxey son patron qui m’a raconté ça, et aussi que Hawkshaw était le meilleur coiffeur pour enfants qu’il ait jamais eu. Pourtant ce dernier avait sillonné tout le pays, en ne restant qu’un an dans chaque salon, alors qu’il était tellement doué qu’il aurait aussi bien pu ouvrir le sien. C’est moi qui me suis renseigné là-dessus, quand on est voyageur de commerce on entend bien des choses. Comme son histoire avec cette fiancée qu’il avait à Division, pendant qu’il faisait ses études de coiffure. On dit que quand le père de la jeune fille est mort –Starnes qu’il s’appelait  — elle a fait appeler Stribling, et c’est lui qui a payé l’enterrement, vu que le vieux Starnes n’avait jamais gagné sa vie qu’en hypothéquant les biens de sa famille, qu’on disait du beau monde.

Et puis la jeune fille, une fille maigriotte et délicate à ce qu’on m’a dit, a attrapé je ne sais quelle fièvre. Il a été appelé à nouveau pour lui couper les cheveux, des cheveux blonds-bruns, et il a payé son enterrement aussi – vous savez comment sont les médecins de la campagne, tout au plus capables de soigner les bêtes. On dit qu’elle délirait à la fin et ne le reconnaissait pas. Elle ne faisait que répéter « l’hypothèque, papa n’aurait pas aimé la voir comme ça, fais venir Henry, il faut prendre soin de maman ». Alors il a commencé à rembourser l’hypothèque, chaque année, lorsqu’il venait voir la mère de la jeune fille pour les deux semaines de Pâques.

Toujours est-il que quand il est arrivé à Jefferson, il a commencé à coiffer cette gamine, Susan, avec ses cheveux ni blonds ni bruns, et il ne laissait personne d’autre le faire à sa place. Et quand la gamine a grandi, et commencé à devenir vicieuse, comme le deviennent toutes les femmes si on ne les marie pas à temps, personne n’osait rien dire sur elle quand il était au salon, on attendait qu’il soit parti, comme il le faisait tous les ans pour ses deux semaines de vacances. Et puis un jour je suis allé à Division et j’ai appris que Hawkshaw avait fini de rembourser l’hypothèque, après la mort de Mrs Starnes. Il avait mis 17 ans. Quand je suis rentré à Jefferson il avait disparu et la gamine aussi.


« Soleil couchant »

Nancy a peur du noir. Nancy c’est la négresse qui fait la lessive pour nous, mais aujourd’hui Dilsey est malade alors Nancy est restée faire la vaisselle. Maintenant elle a fini la vaisselle et elle ne part pas. Dilsey aussi est une négresse, mais Jason, Caddy et moi on n’est pas des nègres. Papa veut raccompagner Nancy, alors Maman n’est pas contente, elle dit qu’il se soucie plus de la sécurité de cette négresse que de celle de sa femme et ses enfants. Nancy a peur de Jésus aussi je crois. Jésus c’est son mari, il était parti mais elle dit qu’il est revenu et qu’il l’attend avec son rasoir dans le fossé. Un soir, Nancy est restée dormir dans la cuisine mais pendant la nuit on a entendu du bruit, et papa est remonté avec son revolver et le matelas de Nancy alors elle a dormi avec nous dans la chambre. Maintenant Dilsey est rétablie et Nancy dit qu’elle jouera avec nous si on demande à Maman de la laisser dormir dans notre chambre. Mais Maman dit qu’elle ne veut pas de nègres dans les chambres. Jason dit qu’il veut du gâteau au chocolat. Papa dit qu’il va raccompagner Nancy. Maman est fâchée. Jason dit qu’il se taira s’il a du gâteau au chocolat. Papa lui dit que pour le gâteau il ne sait pas, mais il sait bien ce que Jason va avoir s’il ne se tait pas.

On est sur le chemin avec Nancy, elle nous a promis de jouer si on la raccompagnait, parce que Papa ne voulait pas le faire. Elle nous a raconté une histoire mais l’histoire n’était pas drôle, il y avait un fossé et une reine qui avait peur de le traverser. Maintenant Nancy ne dit rien, elle ne veut pas qu’on passe la porte et elle a l’air de n’être plus là. La porte est barrée et Jason pleure, il veut rentrer. On entend du bruit dehors et Nancy se met à pleurer. C’est papa qui vient nous chercher, il dit à Nancy d’aller chez la mère Rachel. Nancy dit que quand on sera sortis elle ne sera plus là, qu’elle a vu un présage.

On l’a laissée devant le feu. Elle n’a pas barré sa porte et elle est restée tranquille assise devant le feu, à chantonner. Caddy a demandé ce qui allait arriver et Papa lui a répondu rien. J’ai demandé qui allait s’occuper de notre linge maintenant. Caddy a dit à Jason que c’était un rapporteur et un trouillard, et Jason a dit que c’était pas vrai.


« Septembre ardent »

Moi tout ce que je dis, c’est que je connais Will Mayes, et qu’il n’aurait jamais fait quoi que ce soit  à Miss Cooper. Non pas que je sois négrophile mais après tout, Messieurs, une dame de quarante ans qui n’est pas mariée ne croit-elle pas facilement à des intentions qui… Non je ne suis pas du Nord, je suis né ici aussi mais je dis simplement qu’il faudrait chercher à savoir la vérité… Non je ne lui cherche pas d’excuses mais Messieurs, je vous dis que je le connais et que… Oui en effet ce n’est pas la première fois que ça lui arrive, rappelez-vous cette histoire d’homme monté sur le toit pour la regarder se déshabiller… Non, personne ne s’attaque à vos mères, vos femmes ou vos sœurs, voyons calmez-vous, informez-vous d’abord et… Ne partez pas, où allez-vous ?

Non je ne veux pas venir avec vous, mais vous savez aussi bien que moi qu’il n’y pas de ville où on ait de meilleurs nègres que chez nous. Ce que la ville va penser de moi ? Juste lui dire un mot ?

Mes amis voyons, vous voyez bien que s’il est ici à son travail il n’a rien à se reprocher. Pourquoi le mettre dans l’auto ? Je l’ai frappé oui, mais il m’a atteint à la lèvre en se débattant. Laissez-moi sortir de cette voiture, John ! Non Will, je n’entends pas ce que vous dites, je vais sauter de cette voiture vous m’entendez ?

La nouvelle conclut ainsi le recueil :

On eût dit que le monde gisait dans l’obscurité, abattu, sous la froideur de la lune et l’insomnie des étoiles.


Gaëlle Pontreau, AS édition-librairie.

 

 

William FAULKNER sur LITTEXPRESS

 

William Faulkner Treize Histoires

 

 

 

 Article de Romain sur Treize histoires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  William Faulkner Sanctuaire

 

 

 

 

 

Article de Benjamin sur Sanctuaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

William Faulkner Lumiere d aout

 

 

 

 

 

 

 

Article de Florent sur Lumière d'août 


 

 

 

 

 

 

Faulkner le caid 

 

 

 

 

 

 

Fiche d'Angélique sur Le Caïd et autres nouvelles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

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Published by Gaëlle - dans Nouvelle
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