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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 07:00

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William GIBSON
Johnny Mnemonic
In Gravé sur Chrome,
Titre original
Burning Chrome
Traduction de
Jean Bonnefoy
éditions J'ai lu, 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Johnny Mnemonic, écrit en 1981 par William Gibson et publié la même année dans le magazine Omni, n'est pas n'importe quel texte de science-fiction dans la mesure où il marque une rupture franche avec un certain genre de SF à la fois par la fraîcheur de son style, de ses idées et de ses thèmes. En ce sens, il va très rapidement accéder au rang de texte fondateur du mouvement cyberpunk, genre qui saura inspirer un souffle d'électronique et de crasse en phase avec les années 80 à l'inverse d'une certaine SF des années 70 parfois considérée par certain critiques comme trop nombriliste.


Johnny-Mnemonic.jpg

Résumé de l'histoire (ce qui suit dévoile l'intégralité de l'intrigue)


Le récit commence par l'arrivée de Johnny Mnemonic au Drôme, un bar crasseux et dangereux, fréquenté par les clients les plus dangereux et louches de toute la ville. Sous couvert d'une nouvelle identité obtenue grâce à quelques coups de bistouri, Johnny parvient à s'asseoir à la table de Ralfi Face, son dernier commanditaire qui cherche depuis leur dernière transaction à éliminer Johnny. S'ensuit un intense duel verbal, plein de tension à la manière des duels de western, durant lequel Johnny apprend pourquoi Ralfi Face tente de l'éliminer : les données que Ralfi a implantées dans le crâne de Johnny sont des informations dérobées au Yakusa, la plus grande multinationale du crime au monde. Car Johnny, comme il se définit, est un « joli tas de barbaque bourré d'implants où fourrer le linge sale », un disque dur vivant qui sert de transporteur d'informations codées de valeur destinées à être revendues illégalement. Comme il le dit lui même,  

 

« les données à stocker sont introduites par l'intermédiaire d'une série modifiée de prothèses antiautismes microchirurgicales . Le code du client est mis en mémoire sur une puce spéciale. En dehors des squids, il n'existe aucun moyen de récupérer la phrase clé. Ni par la drogue, ni par le bistouri, ni par la torture. Moi même,je ne le sais pas, je ne l'ai jamais su. »

 

Johnny Mnemonic exerce donc la fonctin de mule de l'information et porte en lui des données implantées par Ralfi Face et qui appartiennent au Yakusa.

Lors de leur entretien haletant, fusil à double canon sur la table, il tombe sous l'emprise d'un disrupteur neural qui le paralyse entièrement et le met à la merci de Ralfi Face. Au moment où Lewis, l'acolyte de Ralfi s'apprête à mettre fin aux jours de Johnny en espérant ainsi calmer les velléités du Yakusa, une jeune femme inconnue arrive et s'installe à leur table en leur proposant de la free base à huit mille le gramme. Après une sanglante démonstration de sa part qui effraie Ralfi Face, l'inconnue annonce qu'elle cherche du travail en tant que mercenaire. Une enchère s'engage alors entre Ralfi et Johnny (libéré du disrupteur). Molly sympathise avec Johnny et décide de travailler pour lui en commençant par sortir du Drôme avec Ralfi qu'ils forcent à venir sous la menace du fusil de Johnny. Au moment où ils sortent du sordide établissement, ils tombent nez à nez avec un curieux personnage :

 

«  il attendait dehors. L'allure du touriste techno classique : sandalettes en plastique et chemise hawaïenne ringarde avec, en guise de motif imprimé, un agrandissement du microprocesseur le plus vendu de sa boîte ».

 

L'homme, modifié génétiquement, fait jaillir de son pouce un filament monomoléculaire qui dépèce en une fraction de seconde le malheureux Ralfi Face : Molly et Johnny parviennent à s'échapper et comprennent qu'ils ont affaire à la crème des tueurs asiatiques dépêché par le Yakusa afin d'effacer toute trace des informations stockées dans la mémoire de Johnny. Deux choses se profilent alors : la soif de combat de Molly Millions qui souhaite affronter à nouveau le tueur du Yakusa («  Ce mec, je vais me le faire. Cette nuit. C'est le meilleur, le numéro un, le grand prix, la classe. ») et le désir de Johnny d'extraire les données de sa mémoire pour pouvoir faire à son tour chanter le Yakusa et mettre fin à la menace qui pèse sur lui.

Molly connaît un ancien militaire junkie capable d'accéder aux données de Molly, un certain Jones qui vit dans une fête foraine à laquelle se rendent les deux partenaires.

 

« C'était plus qu'un dauphin, même si du point de vue de ses congénères il l'aurait été plutôt moins. Je le regardai s'ébattre dans la cuve galvanisée. L'eau qui en débordait me mouillait les chaussures. C'était un surplus de la dernière guerre. Un cyborg. Il jaillit de l'eau, nous révélant les plaques incrustées le long de ses flancs : comme un calembour visuel, sa grâce annihilée sous cette armure articulée, balourde et préhistorique. De part et d'autre du crâne, deux excroissances avaient été aménagées artificiellement pour abriter des capteurs ».


Moyennant une injection d'héroïne, le dauphin parvient à décrypter le code des données stockées en Johnny qui se rend alors avec Molly chez un hacker de la Cité de la Nuit pour extraire le programme. Johnny espère alors dissuader le Yakusa de le tuer en lui envoyant la moitié du programme comme preuve qu'il possède les fameuses informations et qu'il s'engage à ne pas les divulguer si le Yakusa accepter d'arrêter d'essayer de le tuer. Mais les informations mettent du temps à parvenir jusqu'à la multinationale du crime et Johnny et Molly se voient contraints de se réfugier dans le mail, une cité d'échafaudages qui surplombe la plus crasseuse partie de la ville où vivent les LowTechs, des minimalistes de la technologie amis de Molly.

« Éclairé par le fin pinceau de la torche de la fille, il nous considéra de son oeil unique, puis sortant une impressionnante longueur d'épaisse langue grisâtre, pourlécha ses canines démesurées. Je m'étonnai que la transplantation de crocs de doberman soit considérée chez eux comme de la technologie minimaliste. L'accroissement du volume dentaire entravait son élocution. Un filet de salive coulait de sa lèvre inférieure déformée. »

Poursuivis par le tueur techno, Molly réclame aux LowTechs de pouvoir utiliser le Plancher qui Tue pour affronter cet adversaire, une piste de danse perchée à plusieurs kilomètres au-dessus de la ville et pourvue de capteurs qui déclenchent de la musique assourdissante au gré des pas de danse effectués. Le tueur arrive et le combat d’anthologie s'engage :

« Alors ce fut comme si Molly laissait quelque chose se libérer en elle et c'est à ce moment-là que sa danse de chien enragé commença pour de bon. Elle sautait, se tordait, se cabrait, se cambrait et finit par atterrir à pieds joints sur un bloc moteur en alu […] mais les suspentes tinrent bon et le Plancher ondulait comme une mer de métal et de folie. Et sur cette mer, Molly dansait. » 

Vaincu par la danse de mort de la splendide Molly, le techno préfère se suicider. Johnny ne mourra pas ce soir, il reste vivant à la fin de la nouvelle où il explique son choix de vivre en compagnie des Lowtech où il se sent en sécurité tout en s'associant avec Molly et Jones le dauphin pour extraire et monnayer à son tour toutes les données qu'il a encore stockées dans le crâne jusqu'au jour où il aura assez d'argent pour enlever toutes ses puces mémorielles. Johnny Mnemonic a pris son destin et sa mémoire en main : il en est devenu le maître.
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Un texte novateur et fondateur du cyberpunk

La nouvelle Johnny Mnemonic, par la forme et les thèmes qu'elle embrasse, doit être considérée à juste titre comme un texte fondateur du mouvement cyberpunk dont la paternité revendiquée échoit à William Gibson.

Ce mouvement littéraire, avant qu'il ne revête une ampleur artistique bien plus large (à la fois musicale, cinématographique et surtout graphique) rassemble une palette de thématiques nouvelles qui émergent avec le développement des nouvelles technologies de communication et d'information dans les sociétés occidentales modernes de la fin des années 70. Ainsi, les notions neuves de réseau, de dématérialisation, d'informatique et de société d'information qui caractérisent l'accélération technologique et numérique du dernier quart du XXe siècle vont être assimilées par de nouveaux jeunes auteurs de science-fiction intéressés par ces mutations sociétales majeures. Sur ces problématiques nouvelles et fécondes pour la création de textes d'anticipation se greffe une esthétique particulière forgée autour des codes visuels et sociaux de la contre-culture punk et rock de cette époque. Le cyberpunk, terme popularisé en 1984 dans un article du Washington Post par Dozai (alors éditeur de la fameuse revue Asimov's Science-Fiction Magazine) se révèle alors au milieu des années 80 au grand public comme la conjugaison de cette esthétique sombre et pessimiste de la contre-culture punk et de l'extrapolation futuriste des sociétés d'information et de communication modernes. Comme le dit alors Bruce Sterling, père de la revue Cheap Truth qui verra publier tous les auteurs majeurs du mouvement, « le courant cyberpunk provient d'un univers où le dingue d'informatique et le fou de rock and roll se rejoignent dans un bouillon de culture où les tortillements des chaînes génétiques s'imbriquent ».

Johnny Mnemonic constitue les prémices concluantes de ce qu'allait devenir le mouvement cyberpunk. D'un point de vue formel, la prose de Gibson, très inspirée de ses lectures personnelles, des romans noirs et des oeuvres de la contre-culture beat américaine (Burroughs, Kerouac, Bukowski, etc.) se détache de celle traditionnellement employée par les auteurs de science-fiction de l'époque. L'utilisation de phrases incisives, d'images originales à la fois sombres et cyniques, relevées par la dichotomie d'un vocabulaire à la fois argotique et technique confère au texte une ambiance ténébreuse et réaliste typique des récits de cyberpunk. L'unité temporelle courte – Gibson fait courir son récit riche en action sur une seule nuit en seulement trente pages — inspire à Johnny Mnemonic une intensité haletante et un rythme soutenu, autre trait typique de ce que donneront les textes cyberpunk à venir. La narration est brève, fugace, rapide comme le sont les nouvelles technologies de communication dont Gibson s'inspire pour nous livrer son récit. Le choix d'une narration interne et de nombreux dialogues écrits dans un registre familier voire vulgaire soulignent davantage la volonté de Gibson de faire pénétrer le lecteur, pris entre le feu des réflexions de Johnny et les répliques cinglantes de Molly, dans son monde futuriste dur mais probable, violent mais envisageable. Le lecteur retrouve, par le style teinté de pessimisme et de cynisme de l'auteur, un univers presque familier, une impression de quotidien futuriste différent mais connu qui confine par ses repères de langage familier au vraisemblable et permet alors de le toucher plus aisément.

William-Gibson-Neuromancien.gifOutre le style et la forme du récit, Johnny Mnemonic aborde de nombreuses thématiques nouvelles qui deviendront des classiques du cyberpunk. Néanmoins, et il est nécessaire de le préciser, cette nouvelle n'aborde que très peu la notion fondamentale de cyberespace créée par Gibson, néologisme pour lequel l'université de Coastal Carolina lui décernera le titre de docteur honoris causa en sciences humaines. D'autres nouvelles, plus tardives comme l'excellente « Gravé sur Chrome » ou le « Marché d'hiver » – publiées d'ailleurs dans le même recueil que Johnny Mnemonic – approfondiront cette notion effleurée par Johnny Mnemonic (sans compter le célèbre Neuromancien, seul roman de SF triplement récompensé par les prestigieux prix Hugo, Nebula et Philip K. Dick en 1983). Pourtant, Gibson nous livre dans cette nouvelle un monde dystopique propre à ceux du cyberpunk. Il extrapole un monde urbanisé dominé par de grandes multinationales connues ou non du lecteur (Adidas, Ono-Sendaï) qui écrasent les hommes et réduisent leurs existences à une violence quotidienne amplifiée par un communautarisme marqué. La reprise d'entités économiques ou de marques existantes comme Adidas permet à Gibson, et aux futurs auteurs de cyberpunk qui reprendront le même procédé, de justifier son univers fictif par des repères connus qui contribuent à l'impression de plausibilité de l'œuvre. De la même manière que le communautarisme mis en scène (Low Tech, Techno, etc.), Gibson ne reflète que celui qui se profile et que ressent l'auteur dans la société américaine au début des années 80 avec les phénomènes de constitution de bandes et de gangs urbains marqués par des codes esthétiques et des goûts artistiques tranchés et exclusifs. En ce sens, la réclusion des minimalistes LowTech, et leur relative autarcie (n'oublions pas que Johnny comprend que les cigarettes chinoises qu'il trouve chez eux proviennent d'un commerce avec l'extérieur) peut être perçue comme une critique ou une transposition futuro-hyperbolique de la mosaïque des groupes communautaristes qui éclatent la culture et les valeurs tout azimuts de nos sociétés contemporaines.

L'aspect hypertechnique que présentent certains passages de Johnny Mnemonic préfigure également l'avenir du cyberpunk, dont l'assise technologique, comme base d'extrapolation littéraire, apparaît comme plus importante que dans la science-fiction des auteurs futuriens ou celle de Dick ou de Clarke par exemple. Comme l'utilisation Kim-Stabley-Robinson-Mars-la-rouge.gifde noms d'entreprises déjà connues du lecteur, le recours aux justifications techniques et scientifiques pointues confère un caractère tangible et possible au propos de Gibson. L'exemple de l'utilisation des squids par Jones est probant : l'auteur utilise une technologie existante (un sytème de radar complexe développé lors de la Seconde Guerre mondiale) pour lui attribuer une application futuriste logique et donc envisageable. Ce procédé, même s'il n'est pas neuf dans l'écriture de science-fiction, deviendra une composante essentielle du cyberpunk qui le poussera parfois à l'extrême, les auteurs du mouvement se targuant de rester très proches et très au courant des dernières avancées technologiques. Ce procédé de recours à l'intervention d'explications et de justifications scientiques de haut vol inspirera par la suite les écrivains de la Hard Science qui baseront l'intégralité de leurs productions sur des hypothèses mathématiques, physiques ou chimiques très en pointe (Mars la Rouge de Kim Stanley Robinson par exemple). Le contrecoup indirect de ce procédé réside dans la lecture contemporaine que nous pouvons faire aujourd'hui d'un certain nombre de ces textes complètement obsolètes d'un point de vue scientifique et qui leur confère alors involontairement une saveur poétique surannée, un goût de futur périmé (les cyberpunks produiront de nombreux récits autour des disquettes complètement disparues aujourd'hui par exemple).

L'absence de morale qui sied aux personnages de Johnny Mnemonic, leur manque de valeurs supérieures véritables marque également le texte du sceau du cyberpunk. Que l'on considère l'extravagante Molly Millions qui ne cherche qu'argent et combat digne de sa qualité ou encore Jones, le dauphin cyborg héroïnomane, aucun personnage n'incarne de vertu ou de valeur morale universelle. Aucun personnage ici n'est vertueux, aucun non plus n'est maléfique ou vicieux, tous cherchent à survivre dans un monde brutal et sans espoir. L'on peut ressentir ici le désarroi de l'écrivain oppressé par une société des années 80 en proie à des mutations soutenues par les avancées technologique qui tendent à un monde sans cesse plus rapide et violent mu par les nécessités de performances et de résultats. L'usage banalisé de la drogue comme échappatoire pour Jones qui fuit la sordide réalité de sa cuve et de ses souvenirs, deviendra également une thématique fétiche du cyberpunk qui saura élégamment s'inspirer des thèmes dickiens (Substance Mort, Ubik) ou même d'autres auteurs (Les Portes de la Perception de Huxley). L'exploration amorale des substances psychotropes trouve un écho similaire dans la violence et la brutalité normales, admises par tous et célébrées comme art de vivre par le personnage de Molly Millions. Personne ne s'offusque de son agressivité démesurée quand elle tranche négligemment le poignet de Lewis en voulant s'asseoir à la table de Ralfi Face. Gibson nous livre la vision d'un monde dédouané de la morale et consumé par l'argent et l'égoïsme, comme un pythique miroir de la société des années 80 à laquelle il appartient.

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Une critique de nos sociétés d'information

Mais le coeur du propos de Johnny Mnemonic concerne la thématique de l'information, qui constitue l'essence même du texte. Toute l'histoire de la nouvelle tourne autour de la notion d'information qui s'érige au rang de valeur suprême, de monnaie ultime. Le Yakusa, tout comme Ralfi Face et même Johnny, tous vivent grâce au trafic de l'information dans le monde créé par Gibson. Les valeurs comme la force, le sexe ou encore l'argent, pourtant présentes dans le récit, restent en arrière-fond comme un fade succédané de pouvoir comparé à la détention du savoir. L'essence de l'action, les péripéties nombreuses qui arrivent à Johnny, réceptacle humain de l'information, résident dans la possession de celle-ci comme valeur absolue et qui justifie les plus âpres déchaînements de violence (telle la mort sanglante de Ralfi Face). Gibson a déjà compris, dès le début des années 80, que plus que jamais, le savoir est le pouvoir et que la détention d'une information unique constitue une valeur réelle et tangible dont il fait endosser l'incarnation à son héros Johnny Mnemonic. Vecteur de l'information enfin matérialisé sous forme d'un homme, mule d'un trafic planétaire qui le dépasse, le héros se voit entièrement dominé par son gagne-pain, par cette information qu'il ne comprend pas et sur laquelle il ne possède aucune emprise (il ne peut que la transporter et réciter bêtement sans comprendre). Gibson adresse ainsi en filigrane d'une nouvelle de science-fiction pleine d'action une mise en garde, sinon une critique, contre la société d'information moderne et les risques qu'elle laisse se profiler. Très clairement, quand il écrit

 

«  Nous sommes dans une économie de l'information. C'est ce qu'on vous apprend à l'école. Ce qu'il oublie de vous dire, c'est qu'il est impossible de se déplacer, de vivre, d'agir à quelque niveau que ce soit sans laisser de trace, des indices, des éléments, des fragments d'informations personnelles anodins en apparence. Fragments qu'il est toujours possible de récupérer, d'amplifier... »,

 

l'auteur a déjà conscience des risques liés au développement des réseaux et canaux de communication et énonce, en prophète de la paralittérature, de la contre-culture aux balbutiements de l'ère internet, les dangers pour l'intime et le secret, pour la vie privée et le respect des individus que représentent les nouvelles technologies de la télématique.

Mais peut-être plus qu'une critique ou une mise en garde formulé à l'encontre des sociétés de communication qui se déploient sous ses yeux, Gibson nous livre par le biais de Johnny Mnemonic une critique plus profonde de l'homme moderne transformé par l'émergence de ces mutations technologiques. À travers un certain nombre de thèmes, de personnages et de réflexions, la nouvelle recèle une véritable dénonciation de l'homme dépossédé de son identité par une société d'information et de consommation effrénée, par une société réticulaire rampante et annihilant la personnalité humaine. Dans cette optique, la présence très marquée de la chirurgie esthétique dans l'histoire appuie cette idée. Tous les personnages recourent aux vertus des opérations de chirurgie esthétique (les LowTech ou Ralfi Face pour se conformer à un idéal physique) ou nécessaire (Johnny pour approcher Ralfi Face) au point de ne plus pouvoir s'identifier à leur nature originelle. Quand Johnny dit « je me mirai dans la paroi latérale d'une machine à café  : visage classique de blanc », ou quand il décrit les Sœurs Chiennes magnétiques — les gardiennes du Drôme — en disant que « l'une était noire, l'autre blanche. Mais à part ça, elles étaient aussi semblables que peut le permettre la chirurgie esthétique », le lecteur ressent une impression de lissage des êtres humains du monde créé par Gibson, une uniformisation physique qui fait perdre dans un sens la notion même d'identité physique. L'homme devient inconstant, insaisissable en tant qu'être matériel dont il peut altérer l'enveloppe charnelle au gré de ses envies ou besoins. Plus encore, quand Johnny décrit certains badauds du Drôme, «  certains étaient noyés sous une telle masse de muscle greffés qu'ils n'avaient presque plus de figure humaine », le lecteur sent les interrogations que soulève William Gibson quant à la définition même de la nature humaine. L'homme peut-il se définir comme tel sans l'apparence ? Le corps reste-il un fardeau, une simple coquille superflue et « customisable » de la condition humaine ? De même, les LowTechs, minimalistes de la technologie qui adoptent un mode de vie tribal et se font greffer des canines de doberman pour correspondre davantage à leur idéal, restent-ils des hommes ? Sont-ils toujours humains malgré leurs choix de vie éminemment décadents et à rebours de l'évolution logique d'une espèce désormais portée par l'élan de la technologie et de la science qui va jusqu'à modifier les individus au niveau génétique (comme Molly et le tueur techno dépêché par le Yakusa) ? La question de l'humanité se pose également pour le séduisant personnage de Molly Millions, cette tueuse implacable modifiée génétiquement, assoiffée de combat et mue par l'unique idée de prouver sa supériorité sur des adversaires de sa trempe. Cette femme amorale, qui subit le joug du désir de performance et de résultats, qui ne parvient pas à dominer la violence de sa condition de mercenaire sanguinaire reste-elle humaine ? Le lecteur apprendra, à la lecture de l'excellent Neuromancien, que Molly, autrefois, fut une prostituée plongée en léthargie neurale pour se livrer inconsciente aux pires fantasmes de ses clients et pouvoir ensuite s'offrir les modifications génétiques qui font d'elle une femme redoutable... Gibson ici, ne porte pas de jugement et se contente encore une fois de suggérer les questions. Mais surtout, le personnage de Johnny Mnemonic, ce réceptacle, ce vecteur, cette mule, cette prostituée de l'information apparaît comme totalement déshumanisé par sa fonction d'homme-objet incapable d'accéder aux données qu'il contient. Quand il réfléchit sur lui même — « et la pensée me vint soudain que je n'avais pas la moindre idée de ce qui était en train de se passer... À vrai dire, c'était précisément mon lot puisque j'avais consacré l'essentiel de mon existence à jouer les réceptacles aveugles destinés à recueillir le savoir d'autrui pour être ensuite vidangé, crachant un flot de langage synthétique à jamais incompréhensibles pour moi... » ou plus loin « c'est alors que je compris à quel point j'étais vide et creux, que j'en avais assez d'être un vulgaire récipient » — Johnny prend conscience de sa condition d'humain en quelque sorte incomplet, dépossédé de sa mémoire qu'il prostitue au service d'autrui sans pouvoir accéder aux richesses qu'elle contient. Johnny se ressent comme un humain dépossédé de son identité, d'une partie de son humanité, écrasé par sa condition de convoyeur d'information trop dense et complexe pour être comprise et assimilée. Johnny Mnemonic incarne la menace concrète que Gibson tente de dénoncer: L'information permanente et incontrôlée noiera l'humanité sous son flot annihilant les consciences et la réflexion.

Mais William Gibson n'est pas aussi pessimiste qu'il peut le laisser entendre tout au long de sa nouvelle car à la fin, Johnny a la ferme intention de réapprendre, ou d'apprendre tout court, à devenir pleinement humain :

«  Et un de ces quatre, je demanderai à un chirurgien de m'extraire toutes ces puces encartées dans mes amygdales et je vivrai alors avec mes propres souvenirs, ma mémoire à moi, et celle de personne d'autre comme tout le monde. »

L'auteur, en quelques dizaines de pages seulement, nous donne une magistrale leçon de confiance et nous assure donc qu'il reste de l'espoir pour le salut de l'humanité, qu'il n'est pas trop tard, ni pour Johnny ni pour nous, pour apprendre à être humain...

 

 

Romain, A.S. Éd.-Lib.

 

 


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Published by Romain - dans science-fiction
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commentaires

Romain AS Edlib 09/12/2010 13:41


De rien... J'espère que cette nouvelle vous plaira.


Luc 06/12/2010 14:51


Merci pour cet article complet qui m'a donné envie de lire le livre. Au plaisir.


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